On ne m’a pas recontactée tout de suite.
C’est ça, la première règle : si quelqu’un te cherche trop vite, c’est qu’il est pressé. Et ceux qui sont pressés font des erreurs. Les réseaux qui survivent apprennent à attendre.
Les lunes ont passé. Je me suis entraînée comme si rien n’avait changé, comme si la voix de cette femme n’avait pas laissé une trace brûlante dans ma poitrine. Je courais, je chassais, je disparaissais. J’étais devenue plus rapide, plus silencieuse. Ma louve ne résistait plus. Elle s’était pliée à ma volonté, ou peut-être avait-elle compris avant moi ce que je devenais.
Puis, une nuit sans vent, on m’a appelée.
Pas par mon nom.
Par un signe.
Un symbole gravé dans l’écorce d’un arbre ancien, à la lisière du territoire : une demi-lune barrée d’une entaille verticale. Discret. Presque invisible. Mais pour celles qui savent regarder, c’était un cri.
J’y suis allée seule.
Toujours seule.
La clairière où je suis arrivée n’avait rien de sacré. Pas de pierres dressées, pas de feu rituel, pas de chants. Juste la forêt, dense, vivante, indifférente. Et des femmes.
Elles n’étaient pas nombreuses. Sept, peut-être. De tous âges. Certaines portaient les marques visibles de la servitude : cicatrices aux poignets, regard trop calme pour être innocent. D’autres avaient l’allure de guérisseuses, de concubines, de silhouettes qu’on ne remarque pas.
Toutes me regardaient comme on regarde une lame qu’on s’apprête à prendre en main.
La femme que j’avais rencontrée lors de mon entraînement était là. Elle s’est avancée, sans cérémonie.
— Tu es venue, a-t-elle dit.
— Je savais que je viendrais, ai-je répondu.
Elle a hoché la tête, satisfaite.
— Alors écoute. Et retiens bien ceci : ce que tu vas entendre ne te sauvera pas. Ça te condamnera.
Personne n’a souri.
Personne n’a protesté.
C’est là que j’ai compris : je n’étais pas entrée dans un groupe. J’étais entrée dans une sentence.
— Nous n’avons pas de nom officiel, a-t-elle commencé. Les noms attirent l’attention. Mais entre nous… on nous appelle les Veuves de la Lune.
Une des femmes a baissé les yeux. Une autre a serré la mâchoire. Ce n’était pas un nom poétique. C’était un constat.
— Nous sommes nées de la loi des meutes, a-t-elle poursuivi. Vendues. Échangées. Brisées. Certaines d’entre nous ont survécu. D’autres ont appris à mourir lentement.
Elle a marqué une pause, puis m’a regardée droit dans les yeux.
— Et certaines ont appris à tuer.
Le cercle s’est resserré légèrement. Pas contre moi. Autour de moi.
— Notre objectif n’est pas la paix, a-t-elle dit. La paix est un mensonge que les puissants se racontent pour dormir. Notre objectif est l’équilibre. Et l’équilibre, parfois, exige du sang.
Je ne les quittais pas des yeux. Chaque mot s’inscrivait en moi comme une vérité qu’on ne peut plus effacer.
— Nous infiltrons. Nous observons. Nous attendons. Nous frappons quand personne ne s’y attend. Pas pour faire tomber tout le système d’un coup. Mais pour le fissurer. Le rendre instable. Le forcer à révéler sa pourriture.
Une femme plus jeune a pris la parole. Sa voix tremblait à peine.
— Chaque Alpha dominant qui tombe… fait trembler les autres.
— Exactement, a repris la première. La peur est contagieuse. Et c’est notre meilleure arme.
Je me suis avancée d’un pas.
— Et les femmes vendues ? ai-je demandé. Celles qui n’ont pas choisi ?
Un silence a suivi. Lourd. Honnête.
— Nous ne pouvons pas toutes les sauver, a-t-elle dit enfin. Pas encore. Mais chaque Alpha affaibli… chaque territoire déstabilisé… réduit le nombre de femmes sacrifiées l’année suivante.
Ce n’était pas une promesse héroïque.
C’était une stratégie.
— Tu fais partie des Sans-Visage, a-t-elle ajouté en me désignant. Celles dont on ne doit pas se souvenir. Celles qui entrent sous un nom… et sortent sous un autre. Ou pas du tout.
J’ai compris ce qu’elle disait sans qu’elle ait besoin de le préciser.
— Si je tombe, ai-je dit, je serai effacée.
— Oui.
— Si je réussis ?
Elle a esquissé un sourire sans joie.
— Alors tu ne t’appartiendras plus jamais.
La vérité avait le goût du fer.
— Pourquoi moi ? ai-je demandé.
Elle a levé la main, et une des femmes derrière elle s’est avancée. Elle m’a tendu un objet enveloppé dans un tissu sombre. À l’intérieur, un morceau de cuir noir renforcé de métal.
Un masque.
Pas le même que celui de l’assassin de mon père.
Mais assez semblable pour que mon cœur se serre.
— Parce que tu as vu ce masque, a dit la femme. Et que tu as survécu sans plier. Parce que tu t’entraînes comme quelqu’un qui a déjà fait le deuil de sa propre vie. Et parce que l’Alpha que nous visons…
Elle a marqué une pause.
— …n’est pas un homme ordinaire.
Mon souffle s’est ralenti.
— Draven Ashfall.
Le nom est tombé dans la clairière comme une pierre dans l’eau.
— L’Alpha le plus puissant, a-t-elle poursuivi. Celui que les autres craignent. Celui pour qui la loi des meutes existe réellement. Tant qu’il tient debout, le système tient.
Je n’ai rien dit. Mais à l’intérieur, quelque chose s’alignait enfin. La mort de mon père. Le masque. La loi. La vente. Tout convergeait vers ce nom.
— Il ne sait pas qui tu es, a-t-elle ajouté. Et il ne doit pas le savoir. Tu seras vendue. Comme les autres. Tu entreras par la porte qu’ils nous ont imposée.
Vendue.
Le mot n’a plus eu le même poids.
— Tu observeras. Tu apprendras ses habitudes. Ses hommes. Ses failles. Tu frapperas lentement. Un garde. Puis un autre. Tu feras croire à des accidents. À des trahisons internes.
— Et lui ? ai-je demandé.
— Lui… tu attendras.
Elles savaient.
Elles savaient que le tuer trop vite serait une erreur.
— Il existe un lien ancien, a-t-elle dit d’une voix plus basse. Un lien maudit, forgé pour maintenir les Alphas au sommet. Nous ne le contrôlons pas totalement. Mais nous savons qu’il existe.
Mon cœur s’est serré.
— Ce lien peut te détruire avec lui, a-t-elle continué. C’est le risque. C’est le prix.
Je n’ai pas hésité.
— Je le paierai.
Elle m’a observée longtemps. Puis elle a hoché la tête.
— Alors souviens-toi de ceci, Nyra. Nous ne sommes pas tes amies. Nous sommes ton ombre. Si tu hésites… si tu t’attaches… si tu oublies pourquoi tu es entrée là-bas…
Sa voix s’est durcie.
— Nous te ferons disparaître avant que tu ne nous trahisses.
Je n’ai pas détourné le regard.
— Je n’ai jamais voulu être sauvée, ai-je répondu. Seulement être utile.
Un silence lourd a suivi. Puis, une à une, elles ont reculé. La clairière s’est vidée comme si elle ne les avait jamais contenues.
La femme est restée seule avec moi.
— À partir d’aujourd’hui, a-t-elle dit, tu n’es plus seulement une fille endeuillée. Tu es une arme.
Elle a posé le masque dans mes mains.
— Et les armes… ne choisissent pas comment elles sont utilisées.
Je suis repartie avant l’aube.
Quand le soleil s’est levé, la forêt était la même. La meute dormait encore. Les anciens parlaient déjà de la prochaine lune du Pacte.
Et moi, en regardant mes mains, je savais une chose avec une certitude glaciale :
Je serais vendue.
Et cette fois…
ce ne serait pas pour acheter la paix.