La vente

807 Words
La clairière du Pacte n’appartenait à aucune meute. C’était un lieu neutre, ancien, arraché à la forêt comme une plaie qui ne se referme jamais. La terre y était plus sombre, plus tassée, saturée de sang ancien. Même l’air semblait y peser différemment, chargé d’une attente malsaine. Six femmes furent alignées. Six. Chacune venait d’un clan faible. Des meutes trop petites pour résister. Trop pauvres pour négocier. Trop seules pour refuser. Il y avait une fille aux épaules frêles qui tremblait sans parvenir à s’arrêter. Une autre, plus âgée, le regard déjà éteint — elle savait. Une troisième serrait les dents, droite par orgueil, pas par courage. Les autres… regardaient autour d’elles comme des bêtes prises au piège. Et puis il y avait moi. Je ne tremblais pas. Je ne baissais pas la tête. Je regardais droit devant. Les anciens des différentes meutes se tenaient en cercle, à distance respectable. Ils parlaient à voix basse, évitaient nos regards. Aucun n’avait le courage de soutenir longtemps les yeux de celles qu’ils vendaient. La cérémonie a commencé sans musique. Sans chant. Sans bénédiction. Parce qu’on ne bénit pas un acte qu’on a honte de regarder en face. Un ancien a levé la main. — Par la loi des meutes, a-t-il proclamé, nous offrons ces femmes à l’Alpha dominant, garant de l’équilibre et de la paix. Paix. Le mot m’a donné envie de rire. Un mouvement a parcouru la lisière de la clairière. Il est apparu. L’Alpha. Draven Ashfall. Il ne portait pas de couronne. Pas d’ornement. Seulement un manteau sombre, lourd, et un masque rituel couvrant son visage. Pas un masque grotesque. Un masque élégant, taillé avec soin, pensé pour cacher sans ridiculiser. Pour que personne ne voie ses traits. Pour que personne ne puisse dire : c’est lui. Mais ses yeux… Ses yeux étaient visibles. Et ils ont aspiré toute l’attention. L’un était noir. Profond. Immobile. Comme une nuit sans étoiles. L’autre était bleu. Glacial. Tranchant. Comme une lame plongée dans la glace. Hétérochromie. Magnifique. Terrifiante. On ne regardait pas ces yeux sans sentir quelque chose se fissurer à l’intérieur. Autour de moi, je l’ai senti. Les respirations qui changaient. Les battements de cœur trop rapides. Les pensées interdites. Il est beau… Il est puissant… Peut-être que… Les femmes espéraient encore. Même ici. Même maintenant. Je les ai laissées espérer. Draven avançait lentement, observant chaque détail. Il ne se pressait pas. Il savourait. Il regardait les épaules qui se rentraient, les mains crispées, les regards qui se baissaient. Il suivait leurs réactions comme un chasseur suit les failles. Quand ses yeux se sont posés sur moi, il a marqué un arrêt. Infime. Mais réel. Je ne l’ai pas regardé avec défi. Je ne l’ai pas regardé avec peur. Je l’ai regardé comme on regarde un mur qu’on devra abattre un jour. Sans émotion inutile. Indifférente. Et cette indifférence… elle a détonné. Je l’ai senti avant même de le voir changer d’attitude. Son regard bleu s’est légèrement plissé. Le noir est resté parfaitement calme. Intéressant, disaient-ils. Les femmes à côté de moi ont murmuré entre elles. — Pourquoi elle ne baisse pas les yeux ? — Elle se croit au-dessus ? — Elle va le regretter… Draven s’est arrêté devant la ligne. Il a lentement fait le tour, ses pas mesurés, calculés. Il s’est attardé sur celles qui tremblaient. Sur celles qui détournaient la tête. Sur celles qui tentaient maladroitement de se rendre désirables. Il notait tout. Puis il est revenu vers moi. Je n’ai pas bougé. Et c’est là que j’ai compris : je venais de commettre une erreur aux yeux d’un homme comme lui. Ou un affront. Je l’ai entendu murmurer, assez bas pour que seuls les anciens proches captent ses mots : — Celle-là… Il n’a pas fini sa phrase. Mais son regard, lui, l’a terminée. Elle se prend pour qui ? Dans son esprit, je l’ai vu. L’éclair de décision. Le besoin de domination. Pas par désir immédiat. Par principe. Parce qu’aucune femme vendue ne devait rester intacte dans sa fierté. — Elle sera mienne, a-t-il repris, plus clairement. Je couperai son arrogance. Un frisson a parcouru les anciens. Pas de compassion. De soulagement. Ce n’était pas leur fille. — Je ferai d’elle ce qu’elle doit être, a-t-il ajouté. Une esclave. Le mot est tombé, lourd, assumé. Je n’ai pas réagi. Mais ma louve, sous ma peau, a souri. Parce qu’il venait de faire exactement ce que je voulais. Me choisir. Draven Ashfall a détourné le regard, satisfait de ce qu’il avait vu. Il pensait déjà à la suite. À son plan. À l’humiliation. À la soumission lente. Une fois arrivée dans mon territoire… je la briserai. Il ne savait pas encore. Que moi aussi, j’avais un plan. Et que cette vente n’était pas la fin de ma liberté. C’était le début de sa chute.
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