Chapitre 1_ Transfert

935 Words
ÉLYSE Je n'aime pas arriver en retard. Ce n'est pas une question de ponctualité. C'est une question de contrôle. Le contrôle, c'est la seule chose qui empêche ce bâtiment de me dévorer un peu plus chaque matin. À Londres, il pleut sans vraiment pleuvoir. Une humidité froide qui colle aux vitres et donne l'impression que la ville hésite à exister. Je gare ma voiture dans le parking réservé au personnel, et je reste une seconde, les mains sur le volant, à respirer avant d'affronter la façade. Le bâtiment se dresse devant moi. Noir. Massif. Il n'a pas de fenêtres au rez-de-chaussée seulement des ouvertures grillagées, comme si on avait voulu empêcher la lumière d'entrer autant que les patients de sortir. Blackwood Forensic Psychiatric Hospital. Je passe mon badge et la porte s'ouvre. Le bruit du verrou est toujours le même. Sec, précis et définitif. Un bruit qui referme quelque chose en moi à chaque fois, sans que je sache exactement quoi. 07h42. Salle du personnel. Nathan est déjà là. Café à la main, chemise froissée, les yeux collés à son écran comme s'il essayait d'y trouver une excuse pour ne pas travailler. Il lève les yeux en me voyant. - T'es en avance. - Non. C'est toi qui dors ici. Il sourit, pas vraiment convaincu de me contredire. - J'y pense. Je prends mon café en silence. Il retourne à son écran, puis, sans me regarder : - T'as vu le mail ? Je m'arrête, la tasse à mi-chemin. - Lequel ? Il tourne l'écran vers moi. Objet : Transfert exceptionnel-Dossier prioritaire. Je lis. Patient masculin. Transfert interne. Évaluation clinique. Accès restreint. Et une ligne, en bas, qui ne devrait pas être là dans un mail aussi banal : historique partiellement confidentiel. Je relève les yeux. - Pourquoi c'est prioritaire ? Nathan hausse les épaules, avec cette désinvolture qu'il prend toujours quand il ne veut pas admettre qu'il ne sait pas. - Aucune idée. Je repose la tasse. Quelque chose dans cette phrase ne me convient pas, pas le mensonge, s'il y en a un, mais l'endroit précis où il choisit de ne pas creuser. - Tu le prends ? demande-t-il. - Pourquoi moi ? Il sourit, cette fois franchement. - Parce que toi, t'aimes les dossiers compliqués. Je le regarde. Il lève les mains, faussement innocent. - J'ai rien dit. Je ferme le mail. Mais la phrase reste, quelque part, comme une écharde qu'on décide de ne pas retirer tout de suite. 08h26. Je traverse le service. Le bruit des portes qui claquent, des badges qu'on passe, des voix basses derrière les cloisons j'ai fini par ne plus l'entendre, comme un battement de cœur qu'on cesse de remarquer. Le tableau du personnel. Le tableau des chambres. Je regarde sans vraiment voir. Puis mes yeux reviennent en arrière, happés par quelque chose que mon cerveau a repéré avant moi. Une photo, accrochée dans un coin du couloir. Un homme. Un petit ruban noir dans l'angle du cadre. En mémoire de Daniel Reeves. Je m'arrête net donnant l'occasion à Nathan de me rattraper. - Nouveau ? Demande-t-il - Qui c'est ? Un silence, une demi-seconde de trop. - Ancien patient. - Il est mort ? Il baisse légèrement les yeux, comme si la question elle-même pesait quelque chose. - Oui. - Accident ? Il réfléchit. Trop longtemps pour une réponse aussi simple. - Officiellement. Je tourne légèrement la tête vers lui. Il le remarque, évidemment il me connaît depuis assez longtemps pour savoir reconnaître ce regard-là. - Arrête, souffle-t-il. - Quoi ? - Ce regard. - Quel regard ? Il croise les bras, presque exaspéré, mais avec une pointe d'inquiétude en dessous. - Celui où ton cerveau commence à travailler alors que t'as même pas encore commencé ta journée. Je détourne les yeux. Il reprend, plus bas : - C'était il y a quelques semaines. Fin de l'histoire. Je hoche la tête. Mais avant de partir, je regarde encore la photo. Un détail m'arrête net. La date du décès. Récente. Beaucoup trop récente pour que ce soit vraiment fini. ~~ 11h58. Je termine ma dernière consultation, ferme le dossier, regarde l'heure. 13h. Transfert exceptionnel. Je prends le dossier. Le nom, en haut de la première page, me semble presque trop simple pour tout ce qu'il va contenir : Eden Vasseur. Je tourne la première page. Ensuite la deuxième, la troisième. Et je m'arrête, parce que quelque chose cloche, pas dans ce que le dossier dit, mais dans tout ce qu'il refuse de dire. Bonne adaptation sociale. Discours cohérent. Aucune violence directe. Observateur. Capacité élevée de lecture comportementale. Rien qui explique pourquoi un homme comme ça se retrouve ici, dans un service comme celui-ci. Je tourne encore une page. Il en manque une. L'emplacement est trop net, trop propre pour être un hasard. Retirée volontairement. Je relève les sourcils au moment même où l'on frappe. Deux coups. Pas trois. Je ferme le dossier d'un geste rapide, presque coupable. - Entrez. La porte s'ouvre. Un homme entre, referme derrière lui sans qu'on le lui demande. Il prend la pièce du regard le bureau, les livres, la fenêtre avec la lenteur de quelqu'un qui n'a besoin de rien vérifier deux fois. Puis ses yeux se posent sur moi, et j'ai la sensation étrange, presque physique, d'être évaluée avant même d'avoir ouvert la bouche. Il s'assoit. Sans demander. Je note mentalement et je souris, professionnellement, pour masquer que cette absence de permission m'a touchée quelque part. - Bonjour. Il me regarde. Pas longtemps. Juste assez pour que ce soit inconfortable sans être hostile. - Bonjour, Docteure. Je suis Eden Vasseur
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