- Bonjour, Docteure. Je suis Eden Vasseur
Sa voix est basse, posée, avec quelque chose de presque tendre dans la manière dont il pose le mot Docteure comme un compliment déguisé en politesse. Je prends mon stylo.
- Je suis le docteur Élise Moreau.
Il hoche la tête, un silence s'installe et j'ouvre son dossier.
- Est-ce qu'on vous a expliqué le fonctionnement des séances ?
- Oui, répond-il, calme.
Je note et relève les yeux vers lui. Étonnant, il regarde mon écriture avec une attention presque déplacée, comme si les mots eux-mêmes l'intéressaient plus que leur sens.
- Vous écrivez toujours avant d'écouter ?
Je reste immobile une seconde de trop puis souris.
- Seulement quand quelque chose m'intéresse.
Il me regarde, et quelque chose passe dans son expression, pas un sourire, pas encore, mais son ombre.
- D'accord.
Je crois comprendre le genre de patient qu'il est. Je me trompe peut-être. Mais une part de moi, que je refuse encore de nommer, sait déjà que cette erreur va me coûter beaucoup plus qu'une évaluation clinique.
Je pose le stylo et croise les mains.
- Très bien. On va commencer simplement.
Il hoche la tête.
- Pourquoi êtes-vous ici ?
Question classique. Je ne la pose jamais pour obtenir une vérité seulement pour voir laquelle quelqu'un choisit de me donner. Il réfléchit, sans précipitation, comme si le temps ne lui coûtait rien.
- Administrativement ou personnellement ?
Je relève les yeux. Ce n'est pas la réponse habituelle.
- Comme vous voulez.
Il regarde un point derrière moi, quelque part au-dessus de mon épaule, comme s'il cherchait la formulation exacte dans l'air.
- Administrativement : transfert.
Un silence court, presque théâtral.
- Personnellement... je ne sais pas.
Je récupère mon stylo et note. Lui, regarde ma main courir sur la page, et cette attention-là commence à me sembler moins innocente que la première fois.
- Vous n'avez pas d'hypothèse ? Demandé-je changeant d'angle.
- Si.
Nos regards se croisent.
- Mais j'ai l'impression que vous préférez les découvrir seule.
Le silence qui suit est différent des autres plus dense, presque complice, comme s'il venait de me tendre quelque chose que je n'avais pas demandé.
- Vous écrivez encore.
Je repose mon stylo, plus lentement que nécessaire.
- Ça vous dérange ?
- Non. Je trouve juste ça intéressant.
Répond-il en secouant la tête.
Je reprends, avec plus de fermeté que je n'en ressens vraiment.
- On dit que vous observez beaucoup.
- On dit beaucoup de choses.
Il laisse la phrase flotter une seconde, puis, avec une tranquillité presque déstabilisante :
- Vous aussi.
- Moi aussi ? Demandé-je en relevant les yeux
- Vous avez regardé mon dossier avant que j'entre. Normal. Vous avez regardé la page manquante. Et vous avez relu la première page.
Je reste immobile une fraction de seconde de trop pour que ce soit anodin. Il n'élève jamais la voix, ne force jamais le ton et c'est précisément ce qui rend chaque phrase plus difficile à ignorer.
- Vous interprétez beaucoup, dis-je, en gardant le même ton professionnel.
- Non. Vous avez déplacé le dossier deux fois.
Je le regarde. Il me regarde, sans ciller, avec ce calme qui commence à ressembler moins à de la sérénité qu'à un contrôle absolu de lui-même, un contrôle qui, quelque part, me rappelle le mien. Je note quelque chose. Il observe ma main.
- Vous écrivez quoi ?
Je souris, un peu trop vite.
- Je ne partage pas mes notes.
Il hoche la tête, comme si cette réponse-là aussi confirmait quelque chose qu'il savait déjà.
- Votre transfert a été accéléré.
Il ne répond pas tout de suite. Le silence, cette fois, a un poids différent.
- Oui.
- Pourquoi ?
- Il y a eu des changements.
- Lesquels ?
- Certaines personnes sont parties.
- Parties ?
- Vous savez. Quand quelqu'un n'est plus là.
Mon stylo s'arrête net sur la page. Je le sens avant de le comprendre quelque chose dans sa voix vient de toucher un endroit que je croyais bien gardé. Je reprends aussitôt, presque trop vite.
- Vous connaissiez bien les autres patients ? Demandé-je.
- Suffisamment.
- Vous avez gardé contact ?
Il réfléchit, comme s'il soupesait chaque mot avant de le poser.
- Non.
Puis, avec une douceur presque déplacée :
- Vous gardez contact avec les vôtres ?
Je relève les yeux.
- Non.
Il hoche la tête, comme s'il venait de cocher une case sur une liste que lui seul connaît.
- Et quand quelqu'un quitte le service, ça vous affecte ?
Il me regarde, longtemps cette fois, assez pour que le silence devienne presque physique entre nous.
- Ça dépend.
- Vous retenez tous les noms de vos patients ?
La question me prend de court. Je réponds sans réfléchir :
- Pas tous.
Il hoche la tête, lentement, et je vois presque, je le sens plus que je ne le vois le moment précis où il range cette information quelque part, comme on classe une pièce à conviction. Je regarde l'heure. Presque terminé. Je referme le dossier, avec un soulagement que je n'aime pas m'avouer.
- On s'arrête là pour aujourd'hui.
Il ne bouge pas tout de suite. Il se lève, se dirige vers la porte, pose la main sur la poignée et s'arrête sans se retourner :
- Docteure ?
- Oui ?
Le silence, cette fois, dure juste assez pour devenir insupportable.
- Vous avez regardé la photo dans le couloir ce matin ?
Mon dos se raidit malgré moi.
- Quelle photo ? Demandé-je aussi calmement que possible.
Il ouvre la porte.
- Celle du patient décédé.
Je ne réponds pas. Il tourne légèrement la tête pas assez pour que je voie son visage, juste assez pour que sa voix, elle, porte tout ce que son expression me cache.
- J'espérais juste que ce n'était pas devenu une habitude.
Il sort. La porte se referme derrière lui, et je reste immobile, plus longtemps que je ne devrais. Mes yeux se baissent sur mon dossier, mes notes et au milieu de la page, sans que je me souvienne vraiment de l'avoir écrit, une phrase que je ne reconnais qu'à moitié :
Patient : remarque des détails inhabituels.
Je fixe les mots et ajoute en dessous, d'une écriture un peu moins assurée que d'habitude :
À surveiller.
Je ferme le dossier. Et pendant une seconde une seconde de trop je ne sais plus si cette note parle de lui. Ou de moi.