Chapitre 3_ Confidence

659 Words
Les premières impressions sont souvent trompeuses. En psychiatrie, elles le sont presque toujours. Je referme doucement la porte de mon bureau après le départ d'Eden. Le silence revient aussitôt, plus épais qu'avant, comme s'il avait gardé la trace de sa présence. Je regarde le fauteuil qu'il occupait quelques secondes plus tôt, et je secoue la tête. Ridicule. Ce n'était qu'une première consultation. Je récupère son dossier, le range dans l'armoire sécurisée. Une clé. Deux tours. Clic. Chaque dossier représente une vie ou ce qu'il en reste, une fois qu'on l'a réduite à des cases cochées et des observations cliniques. Le couloir de Blackwood est déjà animé lorsque j'en sors. Des infirmiers traversent le service d'un pas rapide. Une patiente rit toute seule en regardant par la fenêtre. Plus loin, un homme récite des vers de Shakespeare avec une précision presque hypnotique. Ici, chacun vit dans une réalité différente. Notre travail consiste à trouver le chemin jusqu'à la leur et parfois, je me demande lequel de nous deux perd pied le premier. — Docteure Moreau ! Je tourne la tête. Ava Collins s'approche, tablette serrée contre elle. Une jeune femme brune de vingt-neuf ans, ses longs cheveux noirs toujours attachés, dévoilant de beaux yeux bruns et ce sourire qui semble toujours lutter contre la fatigue. — Bonjour, Ava. — Votre nouvelle recrue fait déjà parler d'elle. Je hausse un sourcil. — Ah oui ? Elle baisse la voix, presque malgré elle. — Les infirmiers disent qu'il observe tout. — Ils disent ça après trente minutes ? — Ici, même dix minutes suffisent. Je souris malgré moi. Elle aussi. Mais quelque chose dans sa remarque reste accroché en moi, comme un fil qu'on n'a pas fini de tirer. À midi, la cafétéria est pleine. Nathan s'assoit en face de moi, plateau en main. — Alors ? — Alors quoi ? — Eden Vasseur. Je découpe distraitement mon repas, cherchant le mot juste. — Intelligent. — Ça, on le savait. — Très observateur. — Ça aussi. Je relève les yeux. — Tu le connais ? — Non. Il hésite, et cette hésitation dit plus que la réponse elle-même. — Mais son transfert a fait beaucoup de bruit. — Pourquoi ? Il regarde autour de lui avant de répondre, comme si les murs de Blackwood avaient des oreilles. — Parce que personne ne sait vraiment pourquoi il est ici. Je reste silencieuse. — Son dossier est incomplet, dis-je enfin. — Et ça n'arrive jamais. En quittant la cafétéria, nous passons devant le grand tableau des anciens patients. Des dizaines de photographies. Des noms. Des dates de sortie. Certaines accompagnées d'un ruban noir. Je ralentis, sans vraiment décider de le faire. — Ils sont nombreux... Nathan suit mon regard. — Les décès ? J'acquiesce. — C'est un hôpital, Élise. Il marque une pause, presque protecteur. — On ne gagne pas toujours. Je hoche la tête. Pourtant quelque chose attire mon attention, quelque chose que je refuse de nommer tout de suite. Trois photographies. Trois rubans noirs. Trois décès espacés de seulement quelques mois. Je m'arrête, le regard collé au tableau. Les trois patients étaient suivis dans le même secteur. Le mien. — Élise ? Je sors de mes pensées, trop brusquement. — Oui ? Nathan me regarde, un peu trop longtemps. — Tu viens ? Je détourne les yeux des photos, avec l'impression désagréable de laisser quelque chose derrière moi. — J'arrive. En fin d'après-midi, je retourne dans mon bureau. Une enveloppe m'attend sur mon clavier. Sans timbre. Sans expéditeur. À l'intérieur, une seule feuille. Une copie. La page manquante du dossier d'Eden. Je sens mon souffle ralentir. En haut de la page : ACCÈS STRICTEMENT CONFIDENTIEL. Je commence à lire et je n'ai pas le temps de dépasser la première ligne. On frappe à la porte. Deux coups. Toujours deux. Je relève la tête. Mon cœur accélère, sans raison valable, et je me demande pourquoi j'ai immédiatement pensé que c'était lui. — Entrez.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD