— Entrez.
La poignée s'abaisse lentement. Mon regard reste fixé dessus, une seconde, deux secondes, comme si le temps lui-même hésitait à me révéler qui allait entrer. Ce n'est pas Eden.
Un homme d'une cinquantaine d'années franchit le seuil. Costume gris impeccable, cheveux grisonnant et un regard perçant. Badge autour du cou. Visage fermé, de ceux qui n'ont jamais eu besoin de sourire pour obtenir ce qu'ils voulaient.
— Docteure Moreau.
Je me lève aussitôt.
— Monsieur le Directeur.
Il referme soigneusement la porte, avant de poser son regard sur l'enveloppe encore ouverte sur mon bureau. Il ne dit rien. Moi non plus. Le silence dure plusieurs secondes, tendu comme une corde qu'on tire des deux côtés.
— Comment s'est passée votre première consultation avec Eden Vasseur ?
Je garde un ton neutre, presque trop.
— Rien d'anormal.
Il m'observe longtemps, comme s'il cherchait quelque chose de précis dans mon visage quelque chose que je ne suis pas sûre de vouloir qu'il trouve.
— Vraiment ?
— Oui.
Il approche du bureau. Ses yeux tombent sur le dossier, l'enveloppe et enfin sur moi.
— Certaines personnes ici ont tendance à laisser leur curiosité prendre le dessus.
Je referme doucement l'enveloppe, le geste plus lent que nécessaire.
— Je ne vois pas où vous voulez en venir.
— Tant mieux.
Il sourit légèrement. Un sourire sans chaleur, celui de quelqu'un qui a arrêté depuis longtemps de faire semblant d'être aimable.
— Parce que ce dossier ne vous concerne pas.
Il récupère calmement la feuille confidentielle. Je ne tente pas de la retenir mais quelque chose en moi enregistre déjà chaque mot que j'ai eu le temps de lire.
— Vous ne l'avez jamais vue.
Il glisse la feuille dans la poche de sa veste et se retourne pour partir.
— Bonne journée, Docteure.
La porte se referme. Je reste immobile, une question tournant en boucle dans ma tête.
Pourquoi cacher une simple page ?
— Excusez-moi.
Je relève les yeux. Ava est dans l'encadrement de la porte, et cette fois, son sourire a complètement disparu.
— Il y a quelque chose que vous devriez voir.
Son ton suffit. Je la suis immédiatement, le cœur déjà plus rapide que ma raison. Le secteur C est inhabituellement silencieux. Trop silencieux. Deux agents de sécurité discutent à voix basse. Une infirmière évite mon regard, comme si croiser mes yeux allait rendre la situation plus réelle. Je ralentis.
— Que se passe-t-il ?
Ava hésite un moment avant de repondre.
— Une chambre est vide.
Je fronce les sourcils.
— Un patient s'est enfui ?
— Non...
Elle déglutit.
— Il a disparu.
Je m'arrête net.
— Comment ça... disparu ?
— Toutes les portes étaient verrouillées.
— Les caméras ?
— Elles ont cessé d'enregistrer pendant exactement huit minutes.
Huit minutes. Dans un hôpital où absolument tout est contrôlé, chronométré, verrouillé. Huit minutes de vide, comme un trou découpé au milieu du temps. Je regarde le couloir. Chaque porte est fermée. Chaque serrure fonctionne. Rien ne semble déplacé. Et pourtant, une chambre est vide.
Nous arrivons devant la porte. Numéro 27. Le lit est parfaitement fait. Les médicaments sont encore alignés sur la table. Les vêtements sont pliés dans l'armoire, avec une précision presque insultante. Comme si son occupant s'était simplement évaporé, sans bruit, sans lutte, sans laisser au monde le temps de s'en apercevoir.
Je fais lentement le tour de la pièce. Aucun signe de lutte. Aucune fenêtre ouverte. Rien. Mon regard tombe sur le carnet posé sur la table de nuit. Je mets des gants, je l'ouvre. Toutes les pages sont blanches. Sauf la dernière.
Une seule phrase, écrite au stylo noir, avec une netteté presque calligraphiée :
« On regarde toujours les mauvaises personnes. »
Un frisson me traverse, malgré moi, malgré des années à apprendre à ne pas réagir.
— Docteure ?
Je relève brusquement la tête. Ava me regarde, inquiète.
— Vous êtes pâle.
Je referme doucement le carnet, comme si le geste pouvait effacer ce que je venais de lire.
— Faites venir la sécurité.
— C'est déjà fait.
— Et la police ?
Avant qu'elle puisse répondre, des voix résonnent dans le couloir. Des pas assurés. Deux inspecteurs franchissent la porte du secteur. L'un d'eux retire lentement ses gants en cuir avant de montrer sa carte.
— Inspecteur Oliver Reed.
Son regard parcourt la chambre, méthodique, avant de s'arrêter sur moi.
— J'espère que personne n'a touché à la scène.
Je serre légèrement le carnet entre mes mains. Pendant une fraction de seconde une fraction de seconde bien trop longue j'oublie que je l'ai déjà ouvert.