Chapitre 5_ Mort

623 Words
Il est plus de vingt-deux heures lorsque je quitte enfin le secteur C. Les silhouettes en uniforme s'y attardent encore, découpées par intermittence par les flashs des techniciens. Je m'arrête un instant sur le pas de la porte principale, dans l'air froid de la nuit, et je repense à ce qui vient de se passer. Une heure plus tôt, l'inspecteur Reed s'était accroupi devant la table de nuit, feuilletant un carnet un autre que celui que je venais de refermer entre mes mains. Sur le bureau du poste infirmier, à quelques mètres, un journal traînait, plié en deux. Je m'en étais à peine approchée. Je l'avais glissé sous mon bras, presque sans y penser, avant que Reed ne relève la tête. — Vous connaissez bien vos patients, Docteure Moreau ? La question m'avait prise au dépourvu. — J'essaie. — Vous retenez facilement les visages ? — C'est utile, dans mon métier. — Effectivement. Il avait refermé son propre carnet, sans quitter des yeux le mien, que je tenais toujours serré contre moi. — J'aurai probablement quelques questions pour vous. Plus tard. — Bien sûr. Il avait hoché la tête, puis son regard était retombé sur le journal coincé sous mon bras. Je n'avais rien dit. Lui non plus. Mais j'avais eu, l'espace d'une seconde, l'impression très nette qu'il savait exactement ce que je venais de faire. ----------------------------- Mon appartement donne sur la Tamise. Petit, silencieux, trop ordonné. Je retire mes chaussures, pose mes clés, et dépose le journal, encore plié, sur la table basse comme s'il pouvait attendre là, sagement, que je décide quoi en penser. Je reprends le journal après quelques instants, je le range dans le tiroir du bas, sous une pile de dossiers vides. Je ne sais pas pourquoi je le cache. Je sais seulement que je ne veux pas le voir traîner, demain matin, quand quelqu'un d'autre passera la porte. --------------------- Le lendemain, à Blackwood, il est 7 h 55 quand les portes automatiques s'ouvrent. À peine ai-je franchi le hall qu'une agitation inhabituelle attire mon attention : des agents de sécurité circulent plus vite que d'ordinaire, deux silhouettes en uniforme discutent près de l'accueil. Nathan m'intercepte près des vestiaires, gobelet de café à la main, l'air de quelqu'un qui n'a pas dormi. — Tu arrives au bon moment, dit-il. — Qu'est-ce qui se passe ? Il baisse la voix. — La police va interroger plusieurs membres du personnel. Je fronce les sourcils. — Pourquoi ? Il hésite, presque à contrecœur. — Le patient disparu... on l'a retrouvé cette nuit. Silence. Je comprends avant qu'il ne prononce le mot. — Mort, dit-il enfin Je reste immobile, le mot suspendu entre nous. Nathan m'observe, comme s'il cherchait sur mon visage une réaction qu'il n'obtient pas. — Ça va ? demande-t-il. — Oui. Ce n'est pas tout à fait vrai. Mais ce n'est pas non plus le moment d'en discuter. En début d'après-midi, je consulte mon planning. Une séance, 14 h 00 : Eden Vasseur. Je referme le classeur. Étrangement, je suis en avance pour la première fois. J'entre dans mon bureau. Eden est déjà là, assis, calme, les mains croisées. Je m'arrête net. — Qui vous a laissé entrer ? Il tourne doucement la tête vers moi. Un léger sourire apparaît. — Personne. Mon regard glisse immédiatement vers la porte. Elle est toujours verrouillée. — C'est impossible. Il ne répond pas tout de suite. Puis il désigne simplement le fauteuil en face de lui. — Vous êtes sûre ? Je ne bouge pas. Mon regard alterne entre la porte et lui. Il est assis comme si cette pièce lui appartenait depuis toujours. Calme. Presque trop. Je referme lentement la porte derrière moi. — Qui vous a autorisé à entrer ?
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