-Une invitation aussi charmante ça ne se refuse de toute façon pas.
Le serveur s'approche de moi, je le connais bien. Je viens ici quasiment tous les jours depuis deux ans, alors forcément on se familiarise avec l'entourage. Je ne sais pas grand chose de lui, juste que son prénom est Jérémy et qu'il travaille ici en attendant que quelqu'un accepte de l'engager. Malgré ses centaines de CV envoyés, rien n'y fait. Il travaille ici depuis déjà un an mais les temps sont durs et ça n'est pas facile de trouver du travail. Il connaît mon prénom et ce que je prends par cœur. Il n'a pas besoin de me le demander. Dès que j'ai quelque chose à fêter je reste ici jusqu'à une certaine heure et je commande toujours la même chose à manger. Je suis très attachée aux habitudes.
-Alors Enora toujours la même chose ? -Oui s'il te plaît mais en double cette fois-ci, je ne serais pas seule pour manger.
-Je ne t'avais jamais vu en compagnie de quelqu'un ça change.
-Comme quoi tout arrive.
Et c'est vrai, tout arrive. C'est la phrase qui résumera le mieux cette journée qui au début était pénible à cause des partiels mais qui est vite devenue magique. On ne parlait pas vraiment avec Jérémy, on s'était échangés quelques phrases de temps à autre, c'est ainsi que j'ai appris ce peu de détails sur sa vie et que lui a su mon prénom ainsi que les études que je poursuis. Mais, ce sont les seules choses que nous connaissons l'un de l'autre, et pourtant cela nous suffit. Cela m'arrange qu'il n’essaie pas d'en savoir d'avantage et tout en étant familière avec lui, je ne lui casse pas les pieds, je suppose donc que ça l'arrange aussi. Après un petit sourire, je vais me faire massacrer par les trois filles qui lui font les yeux doux, Jérémy repart apporter la commande au cuisinier.
-Tu le connais ?
-Non pas vraiment, c'est juste que je suis ici tous les jours alors forcément...
Il a un air interrogatif tout d'un coup, en vérité il semble déçu. Il ne le remarque peut-être pas mais il ne parvient pas à cacher ses réelles émotions.
-Jérémy a l'air super sympa tu vois, mais avec lui ça a toujours été très amical, je pense qu'il pourrait être un frère pour moi si vraiment on se liait.
Il garde son air renfrogné, je ne comprends pas, c'est censé le rassurer mais je me demande finalement quelle est la réelle cause de ce changement d'humeur.
-Peut-être mais tu es amicale avec lui, j'avais crû comprendre que tu n'avais pas d'amis.
-Je n'en ai réellement pas. Je suis courtoise avec lui et il est courtois avec moi. Nos échanges ne divergent pas plus que ce que tu as pu voir.
Il se remet à sourire, je lui ai rendu toute sa joie de vivre tandis que moi je suis perturbée. Je ne veux pas qu'il soit contrarié ce soir, même si on dirait vraiment un gamin à sa façon d'agir. Et puis étais-ce de la jalousie ? Dans ce cas aurait-il le béguin pour moi, ou est-ce autre chose et je suis devenue trop nulle dans les relations humaines pour le comprendre ? Mais je pense juste qu'il avait peur que je lui ai menti du tout au tout sur ma personnalité. Au final ça n'est pas réellement de la jalousie. Ce n'est pas le fait que je parle à Jérémy qui l'inquiète mais bel et bien le fait qu'il pensait que j'avais un ami et donc que je sois une menteuse. On mange ensemble, on rit énormément. Jamais je n'avais autant ris, c'est comme si le temps s'était arrêté. Pour la première fois je me sens en sécurité, dans une bulle qui semble loin du monde et de la réalité. C'est agréable d'être avec lui, j'aurais voulu ne jamais avoir à lui dire au revoir mais pourtant, il le faut bien. Je suis très fatiguée et lui il travaille le lendemain. Alors on se quitte devant le café car nous prenons deux directions différentes. Nous n'osons pas trop échanger alors nous nous quittons avec un simple et dernier sourire ainsi qu'avec un geste de la main. Je m'éloigne toujours plus de lui et je sais qu'il en fait de même. Je ne sais pas quand je vais le revoir ou même si je vais le revoir. C'est bien triste.
Je n'habite pas loin du café, à cinquante mètres peut-être. Un petit studio que j'ai réussi à me payer à force d'économiser de l'argent depuis mes quinze ans. Mais c'est surtout à mes seize ans que j'ai vraiment commencé à travailler à droite et à gauche, même pendant les cours. Je m'étais fait pas mal de blés, je voulais déjà me barrer de la maison familiale et de cette ville pourrie d'où je viens et où les souvenirs m'étaient parfois trop insupportables. Je déteste y retourner et pourtant, demain je vais prendre le train et je ne vais pas avoir d'autres choix que de revoir ma famille et de dormir dans cette maison pleine de souvenirs qui me font mourir intérieurement. Je ne cesserai jamais de me demander pourquoi mes parents n'ont pas vendu la maison et pourquoi ils ne sont pas partis de cette ville. Ils sont peut-être trop accrochés à leur souffrance, ou ils ont tout simplement peur qu'en partant ils la trahissent. Mais elle n'aurait jamais voulu ça. Elle ne pourra jamais revenir même si nous le voulons tous, qu'importe nos prières et nos désirs, nous sommes tous victimes de son choix. Comme chaque soir j'allume la télé et déplie mon clic-clac, mais je n'arrive pas à me concentrer. Cette fois-ci la douleur est encore plus forte que d'habitude et sa présence encore plus pesante. Il sait que je ne vais pas bien alors il vient me serrer dans ses bras. Il sait que demain sera un de ces jours où je retourne dans ma famille et il sait que je hais ces jours là, que je hais de revoir son visage partout, sur toutes les photos. Mais malgré sa présence, j'ai peur, si peur de lui, il me terrifie tout en me faisant être dépendante de lui. Parce qu'il est le seul à ne jamais m'avoir abandonné, parce qu'il est le seul qui m'ait réellement aimé, je lui dois tout, alors j'accepte ma souffrance et ses caresses froides qui me font l'effet de milliards d'aiguilles plantées dans la peau. Quand bien même je ne le perçois que dans mes cauchemars, je le sens avec moi. Et comme toujours depuis ce premier jour d'été, depuis le jour de notre anniversaire, ce jour où pour la dernière fois j'ai serré la main de celle qui me complétait, il est là et il ne m'a plus quitté. La lumière allumée ne change rien à ma douleur. Une douleur qui tente d'en camoufler une autre, car cette autre douleur est animale et destructrice. J'ai parfois l'impression qu'elle me recouvre complètement et qu'elle ne me laissera jamais tranquille. Tant qu'elle ne m'aura pas complètement submergée elle restera là et quand elle aura gagné je ne serai plus qu'un hurlement construit de tout mon désespoir.