3Helga n’avait aucune raison de se méfier de moi. Je vivais au grand jour. Boulot, shopping, promenades, messe dominicale. Personne ne venait chez moi, je n’allais chez personne. Des collègues jaloux m’épiaient-ils afin de me prendre en défaut et me bêcher auprès de la directrice ? Invraisemblable. La Gestapo, discrètement omniprésente dans le pays, avait-elle eu connaissance de l’engagement d’un restaurateur par la galerie Strausser et établi le rapprochement avec l’assassin des Meyer ? Possible. Étais-je victime d’une paranoïa d’autant plus concevable que ma conscience de chrétien était loin d’être en paix avec elle-même ? Plausible.
Samedi 18 septembre. Il est tard. Je suis au lit. Un léger crissement me réveille. Immédiatement en alerte, j’enfile ma tenue de sport et mes bottes fourrées. À travers la fenêtre de devant j’aperçois une silhouette qui se déplace. J’entrouvre la porte arrière, me faufile jusqu’à la haie qui sépare le jardin du bois, la franchis, me glisse jusqu’à la rue. Une voiture stationne à cent mètres. Je suis dans leur dos. Un grand et un moyen. Le grand s’escrime sur la serrure de la porte d’entrée. Je m’approche à pas de loup, Lili à la main. Elle se plante entre les omoplates du moyen. Surpris, le grand se retourne. Je ne lui laisse aucune chance. Du tranchant de la main droite, un coup sec derrière l’oreille met fin à son exécrable existence. Pas de papiers. Le moyen a un paquet d’Eckstein dans sa poche, des cigarettes allemandes. Examen rapide. Tatoués sous le bras, ils appartiennent à la SS. Deux primates qui se sont trompés de caverne. Je récupère leurs armes, des Lugers munis de silencieux. Je trimballe les cadavres jusqu’à leur voiture, une Mercedes immatriculée en Suisse que je pilote jusqu’au lac. Elle disparaît en quelques secondes. Requiem pour deux ordures. Quatre heures du matin. Retour au pas de course à travers bois.
Face au Daubigny, je n’étais guère à mon affaire. Des tas de questions dans la tête dont une cruciale : d’autres SS prendraient-ils le relais ? La réponse était obvie. J’étais repéré. Ils ne me lâcheraient pas. Ma seule chance était de jouer cartes sur table avec Helga. Si elle tenait vraiment à moi, elle interviendrait. La porte de communication avec le bureau de Sylvie fermée, plongée dans un dossier, elle était seule.
— Un problème, Peter ?
Après avoir entendu le récit des événements de la nuit, elle demeura un long moment silencieuse, le visage tourné vers la fenêtre. Elle revint brusquement à moi.
— Pourquoi des SS attenteraient-ils à votre vie ?
— Je présume qu’on ne me pardonne pas d’avoir fui le Vaterland.
— Bon nombre d’immigrés sont dans la même situation que vous. À ma connaissance, aucun d’entre eux n’a été importuné, menacé, assassiné.
Un regard acéré. Deux lames de couteaux.
— Vous portez un lourd secret, Peter.
Je n’avais pas le choix. Je lui dis tout. Trudi. Les Meyer. Quand je me tus, elle sourcilla à peine.
— Vous avez trucidé le bras droit d’Himmler !
— Souhaitez-vous que je démissionne et disparaisse ? Ils reviendront puisqu’ils m’ont localisé.
— Ils ne reviendront pas. Mon grand-père a des relations haut placées. Il est copain comme cochon avec Goering. Je le convaincrai que vous m’êtes indispensable. Il m’écoutera.
— La SS dépend d’Himmler. Il est de notoriété publique que le Reischmarschall et lui se haïssent.
— Dans ce cas, il s’adressera à Himmler, lui aussi grand amateur d’œuvres d’art. Il possède un compte bien garni chez nous. Reprenez votre travail. Cet entretien n’a jamais eu lieu.
— La chose va de soi. Merci.
— Ne me remerciez pas. J’agis par intérêt. Vous êtes un restaurateur hors pair. Je vous préfère vivant plutôt que mort.
À dix-huit heures, elle glissa mon rapport journalier dans une farde sans l’avoir lu.
— Vous pouvez dormir en paix. Les deux types que vous avez liquidés n’étaient certainement pas des enfants de chœur. Je m’en souviendrai.
Soulagement et appréhension. Si je lui devais une fière chandelle, in tempore opportuno, elle ne manquerait pas de me rafraîchir la mémoire. Prendre un vol pour l’Angleterre ? À peine mon billet en main, je me retrouverais embastillé, livré aux nazis, torturé, exécuté. L’Italie ? Inenvisageable. Le 12 septembre, le commando d’Otto Skorzeny avait libéré Mussolini. Dans le Nord, avec la bénédiction d’Hitler, le Duce avait instauré un régime de terreur, la République de Salo, dont même son gendre, le comte Ciano, sera la victime. Je resterais. Profil bas, obséquiosité, confiance. J’étais en vie. En me sauvant la mise, Helga me donnait la preuve des liens étroits de la banque avec les nazis. Patience ! La guerre se terminerait bientôt qui me libérerait de son emprise.
Début octobre, Pommiers en fleurs avait retrouvé ses couleurs. Félicitations d’Agrippine. Elle décida que je me consacrerais désormais à deux œuvres en même temps. Un Corot, La Gitane à la mandoline, et un Menzel, La Mise en Bière des Morts de mars. La couche de vernis du Corot avait perdu son aspect originel à cause de l’oxydation ; la couche picturale du Menzel était pulvérulente au point d’occasionner de graves dommages. Quatre mois de travail. Le retour d’Hedwig me réjouit. La présence du délateur interdisant les confidences, j’invitai ma seule amie un soir au restaurant.
— On a tenté de vous tuer ? s’affola-t-elle.
— Des SS qui ne me pardonnent pas ma fuite.
Je fis l’impasse sur leurs véritables motivations.
— Bon gré, mal gré, je m’en suis remis à Agrippine. Hans-Jakob a appelé Himmler. Je ne devrais plus avoir d’ennuis.
— L’acte gratuit, elle ne connaît pas. Tôt ou tard, vous devrez lui renvoyer l’ascenseur. Impliquée dans une multitude d’embrouilles, elle recourra à vous en cas de gros pépin. Pourquoi ne pas déguerpir ?
Je lui expliquai que c’était impossible.
Dimanche 10 octobre, pendant la messe, rongé de scrupules, je songeai à confesser mes quatre macchabées. À l’époque, j’en étais encore à l’attrition1. En ce qui concernait les SS, j’étais en état de légitime défense, mais les deux autres procédaient d’une vengeance mûrement préméditée. L’Évangile était formel : Heureux êtes-vous si les hommes vous haïssent, s’ils vous frappent d’exclusion, s’ils insultent, proscrivent votre nom comme infâme à cause du Fils de l’homme. Réjouissez-vous. Votre récompense sera grande dans le ciel… Pardonnez à vos ennemis2.
Comment pardonner une telle ignominie ? Un saint l’aurait fait. Je n’en étais pas un. Après l’office, j’avouai mes péchés au curé de Sankt-Peter qui me donna l’absolution : « Tuer est contraire aux commandements de Dieu et aux préceptes de Jésus. Vous avez été aveuglé par une haine incoercible et humainement compréhensible. Votre oncle, persécuteur des fils d’Israël, violeur de votre sœur, et votre tante, sa complice, méritaient leur sort. Vous vous êtes substitué à une justice inexistante. Le Seigneur vous pardonne. Croyez en lui, Il vous aime. Allez en paix. » Par la voix de cet homme, je réalisai que Dieu ne m’avait pas abandonné. J’y puisai une force nouvelle.
Deux mois passèrent. Mon pays natal croulait sous les bombes. À Noël, Helga nous octroya huit jours de congé. Elle m’augmenta de mille francs. À aucun moment, elle ne mentionna son intervention en ma faveur. J’imaginai que c’était de l’histoire ancienne.
Mardi 28 décembre. Vingt heures quinze. Coup de sonnette. Exsangue, les traits tirés, les yeux caves, la belle Helga avait perdu de sa superbe.
— Je suis dans la panade, Peter. J’ai besoin de vous.
J’eus un mauvais pressentiment.
— Je vous suis acquis, répondis-je d’un ton obséquieux. Je vous écoute.
— Un lot de trente-cinq tableaux est arrivé récemment ; des impressionnistes, des cubistes et des futuristes. Ils appartiennent à Martin Bormann, un chacal cinq étoiles. Tous en bon état, il m’a prié de verser le prix de la vente sur son compte à notre banque. J’en ai vendu trente pour une somme colossale. Prétextant qu’ils ne m’étaient jamais parvenus, j’en ai gardé cinq pour mon usage personnel.
— Pourquoi avoir commis une telle bévue ?
— Depuis quelque temps, je suis l’objet d’un chantage. Je débourse cinq cent mille francs chaque mois.
— Un chantage ? Pour quelle raison ?
Elle n’en menait pas large. Il lui en coûtait d’abattre son jeu.
— On m’a dérobé des documents confidentiels. Liste de tableaux détournés par moi, noms de commanditaires, factures, commissions, acquéreurs. Ils prouvent noir sur blanc mes profits personnels au détriment de la banque.
Pendant que je lui servais un remontant, j’entrevoyais le but de sa visite. Identifier le maître chanteur et l’effacer. Retour de l’ascenseur !
— Je suppose que ces documents étaient enfermés dans le coffre de votre bureau.
— Il a été fracturé.
— Pourquoi ne pas les avoir rangés ailleurs, dans votre appartement du premier par exemple ?
— J’en ai un usage quotidien.
— L’auteur du vol connaît vos habitudes. Il fait partie de la maison.
Elle retrouva son assurance sous l’effet de l’alcool.
— Possible, mais pas sûr. Je reçois beaucoup de monde. Le personnel, des clients, un émissaire de la banque vérifie régulièrement les comptes. Comme vous, je suis une salariée. Les bénéfices de toutes les transactions reviennent à la Strausserbank. Je suis riche, mais pas au point de casquer cinq cent mille francs mensuels. J’ai sollicité une aide financière de mon grand-père. Victime d’un chantage, on me réclamait des sommes astronomiques. « La cause du chantage ? » demanda-t-il. — « Des documents confidentiels qu’on m’a dérobés. » Il ne posa aucune question sur leur contenu. Il dut penser qu’il s’agissait de la liste des acheteurs et des vendeurs. J’avais fait preuve de négligence. Je n’avais qu’à m’en prendre à moi-même. Il m’envoya sur les roses. Je n’aurais pas un sou. « Débrouilletoi. »
— Votre famille chercherait-elle à se débarrasser de vous ?
— Bien que je sois rétive, indisciplinée, indépendante, je ne cours aucun risque parce que je leur suis indispensable et que j’en sais long sur chacun d’entre eux. Pas un Strausser ne peut se targuer de ne pas avoir un cadavre dans son placard.
Toi, bien sûr, tu es une exception ! Honnête et pure ! Comme Gisela, par exemple !
— En conséquence, quelqu’un possède une arme redoutable contre vous. Quand avez-vous constaté leur disparition ?
— À mon arrivée, le matin du 2 novembre.
— Le cambrioleur a donc opéré de nuit. De quelle manière avez-vous recruté vos gardes-chiourmes ?
— Recommandés par le chef de sécurité de la banque.
— La galerie étant inexpugnable en dehors des heures ouvrables, ce sont eux qui ont fait le coup. Ont-ils agi de leur propre initiative ou sur ordre ?
Elle éluda ma question.
— Voici leurs noms et adresses.
— Dites-moi si je me trompe, vous attendez de moi que je récupère documents, argent et que je trucide les deux forbans.
Un ange passa.
— Qui connaissait le contenu de votre coffre ?
— Personne.
— Pas même Sylvie ?
— Pas même Sylvie. Quelqu’un qui me cherche des poux leur a ordonné de le forcer et d’en retirer de quoi me compromettre. C’est d’autant plus évident qu’ils n’ont pas touché à l’argent.
— Cette affaire est double : le vol et le chantage. Ils agissent sur ordre, touchent une prime, remettent les documents à un tiers. Pourquoi le chantage ? Poser la question équivaut à y répondre. Il est le fait de vos cambrioleurs. Restent les tableaux de Bormann. En réalité, vous avez deux problèmes sur les bras dont un de taille.
— Réglez le premier. On verra pour l’autre.
Comme d’habitude, elle ne pensait qu’à elle ; que je mette ma vie en danger était le cadet de ses soucis. Elle vida son verre et se leva. Je fis de même. Elle s’approcha de moi, m’embrassa sur la bouche. Au moment de sortir, elle se retourna.
— Demain, vous aurez une voiture. Vous en aurez besoin.
J’étais dans de sales draps. Toutefois, paradoxe de ma personnalité, m’en prendre à ces salauds ne me déplaisait pas. En vacances, j’avais les coudées franches pour agir. Le lendemain, je sortis de chez moi pour courir. Helga avait tenu sa promesse. Une Mercedes était garée sur mon chemin privé, les clés sous le siège du conducteur dans une enveloppe contenant également vingt mille francs.
Franz Hubner demeurait au 4 de la Börsenstrasse, Helmut Brinz au 36 de la Rennweg. Je repérai les lieux en tenue de chauffeur de maître. Hubner habitait une maison à un étage. Brinz occupait un pavillon isolé. Étaient-ils mariés, avaient-ils des enfants ? J’appelai Helga. Je ne prononçai que trois mots.
— Mariés, des enfants ?
— Célibataires.
Je passerais à l’action la nuit prochaine pendant leurs heures de travail.
Deux heures du matin. Je m’introduis chez Hubner. Ma torche explore les moindres recoins. Tout semble normal. En revanche, chez Brinz, dans la cave, je découvre le matériel du parfait cambrioleur dont un chalumeau oxhydrique. Voilà un homme à soumettre à la question. Encagoulé, mains gantées, j’attends son retour. À huit heures vingt, une clé tourne dans la serrure. C’est un dur qu’il faut prendre par surprise. Tapi derrière la porte, je l’assomme avec un des Lugers des SS. Je l’attache sur une chaise. Un seau d’eau le ramène à la réalité. Lorsqu’il me voit, le chalumeau à la main, ses traits se déforment.
— Tu as le choix entre deux solutions, Brinz : tu accouches ou tu meurs.
— Qui êtes-vous ? Que me voulez-vous ?
— Avec ton complice Hubner, vous avez fracturé le coffre de la directrice, volé des documents et depuis deux mois vous vous livrez à un chantage odieux.
J’allume le chalumeau. Je l’approche de son visage.
— Tu as cinq secondes.
Souffle court. Blême. Terrorisé. De grosses gouttes de sueur perlent sur son front. Il ne résistera pas longtemps. Coup de chalumeau sur la joue droite. Il hurle. Il se débat pour se libérer. Sa chaise se renverse. Son crâne heurte violemment le sol. Nouveau coup de chalumeau. Une minute et il vide son sac. Ils ont agi sur l’ordre de Kessler, le chef de sécurité de la Strausserbank. Ils lui ont remis les documents ainsi que l’argent du chantage. Chacun d’eux a touché une prime de cent mille francs. Du menton, il m’indique une boite en fer blanc posée sur une commode. L’argent est caché sous une épaisse couche de biscuits secs. Je m’en empare. Comme si la chose allait de soi, je loge une balle dans la tête de Brinz. Remise en ordre. Coup d’œil à l’extérieur. Un ciel chargé de nuages de neige prolonge la nuit. Il me protège d’éventuels regards indiscrets. Une demi-heure plus tard, les pieds entravés par une lourde pierre, son cadavre disparaît dans la Limmat.