Matricule 50820-1

2065 Words
Matricule 50820D’Abbaretz au bagne de Guyane Biographie romancée Dépôt légal décembre 2016 ISBN : 978-2-35962-884-5 Collection Hors temps ISSN : 2111-6512 ©2016 - Ex Aequo © 2016 — Tous droits de reproduction, d’adaptation et de traduction intégrale ou partielle, réservés pour tous pays. Toute modification interdite. Éditions Ex Aequo 6 rue des Sybilles 88370 Plombières les bains www.editions-exaequo.fr Prologue Abbaretz, dimanche 21 juillet 1929 Il pleut. Un crachin malingre. Ils sont deux. Partis de Châteaubriant au matin, ils sont arrivés la veille au soir par la route d’Issé. Passé le pont de la Feuillée, leur carriole tirée par une ânesse famélique a longé la ferme du hameau de la Martrie, traversé le village de Lantilloux avant de gravir la côte qui mène aux « quatre routes » du bourg d’Abbaretz. Ils ont dételé derrière l’hôtel du Commerce, une bâtisse curieusement dotée d’une tour circulaire, dont les trois marches en pierre, à l’angle de la route de Puceul, donnent accès à la salle enfumée où le vin en chopine désaltère les assoiffés de tout crin. Bistrot qu’ils n’ont pas tardé à rallier après avoir remisé la carriole dans la vaste cour et abrité l’ânesse dans l’écurie Robert, le boucher du bourg. Ils ont passé la nuit au premier, à deux dans le même lit, dans la chambre du fond, celle que le patron réserve aux gens de peu. Prosper Leborgne et Similien Morvan sont chanteurs ambulants. Ils gagnent leur maigre vie en goualant sur les places publiques romances ou ritournelles et en vendant les « petits formats », les partitions papier des paroles et de la musique des airs qu’ils entonnent. Aujourd’hui dimanche, c’est jour de fête dans le bourg de la petite localité, « les courses d’Abbaretz » comme disent les habitués, référence aux coursiers qui, déjà, s’impatientent à proximité de la ligne de départ, prêts à s’élancer pour une ronde de plusieurs tours sur les routes mal carrossées de la campagne environnante. Les forains ont dressé leurs stands de chaque côté de la grand-rue, bimbeloterie criarde pour attirer le chaland, manège et balançoires pour les enfants, tir à la carabine où l’on vient faire un carton, roue de la fortune au son de crécelle pour espérer gagner kilos de sucre et canards vivants. Prosper Leborgne et Similien Morvan sont installés sur le parvis de l’église sous un vieux parapluie. Devant eux, une valise aux charnières démantibulées, fermée en raison de la pluie, repose sur une ancienne porte de récupération soutenue par des tréteaux et couverte d’une toile cirée aux couleurs délavées. Sur un fil de fer tendu à l’avant de la table de fortune, trois exemplaires papier identiques, mal protégés de la bruine, sont suspendus à l’aide de pinces à linge. On en devine le titre : La complainte du Bois Vert. Et en dessous, le prix : 6 francs{1}. Autour d’eux, une affluence inhabituelle, un attroupement en rangs serrés malgré la pluie fine est l'augure d'une recette rondelette, de quoi voir venir pendant une semaine au moins. La curiosité malsaine se révèle souvent d’un bon rapport ! L’appât du gain a eu tôt fait de vaincre leur hésitation à chanter sur les lieux mêmes du drame, la promesse d’espèces sonnantes et trébuchantes a aisément pris le pas sur la pudeur, la dignité et la bienséance. Pauvre petite ! Dieu ait son âme et les deux compères le profit. C’est le moment. Tout le monde retient son souffle. Similien Morvan, un grand maigrichon moustachu, cigarette roulée main accrochée au coin de la lippe, casquette vissée sur son crâne chauve, extirpe son accordéon de son étui, enfile les bretelles sur ses épaules et se tient prêt à jouer au signal de son partenaire. Ironie du mauvais sort, Prosper Leborgne est borgne, séquelle de Verdun où un éclat d’obus lui a emporté l’avant-bras gauche et une partie du visage. Une « gueule cassée ». Adieu les travaux de la ferme auxquels il était promis, reconversion grâce à sa voix d’ange légèrement voilée en chanteur des places et des villages pour une vie devenue difficile à gagner. Il se saisit de son tambour de basque, un tambourin à cadre de bois qu’il parvient à manier avec dextérité en le frappant en rythme sur son moignon. Un signe de tête à Similien, l’accordéon joue quelques notes languissantes avant que de sa voix claire il ne psalmodie : « Écoutez braves gens, écoutez ce qu’il advint à Abbaretz, écoutez la complainte du Bois Vert. » Un court silence puis, accompagné par le piano à bretelles, il attaque : Dans l'arrondissement de Châteaubriant dans la Loire-Inférieure Une fillette a quitté sa demeure pour aller dans les champs. C'est dans le joli village du Bois Vert qu'habitait la gamine, Pauvre petite qui vient d'être victime d'une brute sanguinaire. Tandis qu'elle était allée dans les champs pour y garder ses vaches Un valet d’ferme, une brute sauvage, s'approcha de l'enfant. Mais la fillette fut prise de peur en voyant cette brute, Elle se sauva, mais une courte lutte l'étrangla de douleur. Mère, écoutez les cris de l'enfant chérie que pousse la gosse Tandis que le lâche bandit serre sans répit son cou, c’est atroce. Elle appelle sa maman en cris déchirants d'horrible détresse, Oh pour vous pauvres parents quelle tristesse. Comment se peut-il avoir de tel bandit sur la terre de France Qui, achevant sans pitié l'innocence, assassinent nos petits. Quand il eut mis à mort la pauvre enfant, il la viola comme une bête Puis, tranquillement sans perdre la tête, il alla plaindre les parents. Tandis que tombe la nuit, cet être maudit monte à bicyclette Pour aller chez l’médecin, et sur son chemin poursuit une chansonnette. Que l'on supprime bientôt ces tueurs de petiots, ces brutes inhumaines Qui ne sèment que des sanglots, que des peines.{2} Pas un murmure n’a troublé l’interprétation de Prosper Leborgne. Chacun a reçu les mots comme autant d’uppercuts à l’estomac, quelques poings, quelques gorges aussi, se sont serrés, des yeux se sont embués. Les têtes se baissent, la gêne est palpable. Un escogriffe à la carrure impressionnante n’en peut plus, il lâche brutalement : « C’est une honte ! » Encouragé, un autre grommelle : « Osez venir chanter ça à Abbaretz ! Enfants de p****n ! » Malgré leur embarras, faisant fi de leur mauvaise conscience, quelques badauds s’approchent de Similien qui vient d’ouvrir prestement la valise en claironnant : « La partition de la complainte du Bois Vert. Six francs l’une, dix francs les deux ! Demandez, demandez ! » Plusieurs exemplaires changent de main, Prosper enfouit les piécettes dans la poche de son pantalon tirebouchonné. Un peu à l’écart, un couple reste statufié, blême. Elle, en tenue de grand deuil, tout de noir vêtue, lui, crêpe sombre à la boutonnière de sa veste de velours. Ils sont venus écouter, malgré le chagrin, malgré la haine. Elle ne voulait pas, il a insisté, s’est presque fâché, elle n’a pas osé le contrarier, elle l’a suivi. Les larmes jaillissent d’un coup. Soutenue par son mari, sanglotante et voûtée, la mère s’éloigne en direction du Bois Vert, là où moins de trois semaines auparavant, sa petite fille a été étranglée et violée. Lucien Brangeon, journaliste, n’a rien manqué de la scène. Son flair l’a incité à venir aux « courses d’Abbaretz », sur les traces des deux musiciens qui se sont produits l’avant-veille à Châteaubriant. Il tient son article. Le mercredi suivant, son papier paraît dans le Courrier de Châteaubriant : Complainte Dimanche, nous avons eu à Abbaretz le spectacle d’un duo de chanteurs ambulants qui débitaient sur un air moderne des vers de mirliton consacrés au crime monstrueux du Bois Vert. Qu’il y ait des camelots assez dénués de sens moral pour vendre n’importe quelle marchandise sur la voie publique, il ne faut pas s’en étonner. Mais qu’ils puissent librement exercer leur commerce et qu’il se trouve de très nombreuses personnes pour s’intéresser à eux et répondre à leurs sollicitations, quel scandale et quelle honte ! Une toute jeune enfant a subi les derniers outrages puis a été sauvagement étranglée par un gredin il y a quelques jours seulement... Les sanglots des parents, écrasés par la douleur, sont à peine étouffés. Et voilà que l’on chante l’immonde forfait… Qui ne sent monter en soi un cri de révolte ? Nous apprenons que les camelots, après Châteaubriant et Abbaretz, vont continuer leur tournée dans tout l’arrondissement : Derval, Nozay… Qu’attendent les maires pour user de leur pouvoir de police et arrêter cette propagande immorale ?{3} L’indignation du journaliste fait long feu. Rapidement, une deuxième version de la complainte du Bois Vert voit le jour, interprétée sur les places des villages du pays de Châteaubriant par un trio concurrent de Prosper et Similien. L’assassinat d’une fillette peut profiter à qui sait en tirer bénéfice... L’assassinat Poissevin à Guérande 1911 – 1919 Depuis le 15e siècle, la ville close de Guérande domine de ses remparts le contraste entre la tourbe noire de la Grande Brière et la blancheur des marais salants entre Saillé et la presqu’île du Croisic. Les quatre portes de l’enceinte fortifiée, aux points cardinaux de la citadelle, s’ouvrent sur une enfilade de boulevards circulaires ceinturant la cité médiévale. Au début du 20e siècle, dans la période qui précède le déclenchement de la Grande Guerre, la commercialisation du sel, ressource principale de la ville, demeure encore régionale, confinée à un mode d'exploitation locale. Les paludiers du marais fournissent des négociants qui alimentent quasi exclusivement l’ouest de la France. À cette époque, le pays de Guérande produit aussi des vins rouges, le clos Saint-Aubin ou le clos Marsillé, grâce à des vignes qui, plantées sur les colluvions des coteaux argileux de Trescalan à Careil, sont vouées à disparaître progressivement dans l'entre-deux-guerres. Contrairement à la quasi-totalité du nord de la Loire-Inférieure où le gallo prédomine, la presqu’île Guérandaise conserve encore largement son parler breton, cousin du vannetais, grâce aux forts liens économiques tissés avec la Bretagne bretonnante et à cause d’une autarcie importante du monde agricole doublée d’une mixité sociale quasi inexistante qui souffre du peu de communications ferroviaires vers la Basse-Loire. La gare, dont l’accès est protégé par une barrière métallique coulissante aux croisillons en forme de losange, est située à proximité du faubourg Sainte-Anne, elle accueille les voyageurs de la ligne reliant La Baule-Escoublac à Guérande. En 1907, une nouvelle liaison ferroviaire d’intérêt local, à voie métrique, est inaugurée dans les locaux d’une deuxième gare, toute proche. Construite par La Compagnie du Morbihan, elle serpente entre Guérande et Herbignac, via Piriac. Elle subsistera jusqu’à la veille du second conflit mondial. Les distractions sont rares dans la presqu’île. Après une semaine de travail, les habitants de la région se livrent, le dimanche après-midi, à un jeu encore très populaire qui s’éteindra peu à peu après la Grande Guerre avant de renaître à la fin du siècle : la boule plombée. Comme à la pétanque, l’objectif consiste à se rapprocher au plus près du maître (le bihen en breton) avec la singulière particularité d’utiliser des boules de bois déséquilibrées par un lest de cinq cylindres de plomb. Essentiellement pratiqué dans le pays de Morlaix sur des allées en terre battue, ce passe-temps connaît à l’époque un succès populaire dans le Guérandais, probablement dû aux relations économiques privilégiées entretenues avec la Basse-Bretagne. Et lorsque qu’un joueur de boule plombée épouse une fille de la presqu’île guérandaise, la noce retentit du son de la veuze, une sorte de biniou qui n’en est pas un. Dans la deuxième décennie du siècle, la vie routinière des paludiers et des paysans est bouleversée par la déclaration de guerre. Au-delà de la mobilisation des hommes dans la force de l’âge qui laissent femmes et enfants assumer les nécessités de l’existence, la création d’un camp d’internement, à la fin de 1914, génère des tensions à Guérande et aux alentours. Quelque 400 Allemands, Hongrois, Autrichiens, Turcs, Bulgares, et un nombre restreint d’Alsaciens-Mosellans, sont regroupés dans les locaux du Petit Séminaire, situés faubourg Saint-Michel. Julien David, le directeur du camp, développe plusieurs ateliers dans lesquels hommes et femmes volontaires produisent sabots, briquettes de chauffage, tonneaux, tricots et s’adonnent à la menuiserie, la vannerie et le maraîchage. Des manifestations d'hostilité de la part des habitants du cru et de certains partis politiques ne tardent pas à se faire jour, critiquant le « régime de faveur » accordé à cette population ennemie et la concurrence locale et déloyale qu’engendrent ces activités. Le camp de rétention ferme à la fin de l’année 1919 au moment où la vie d’un gamin de la campagne guérandaise bascule quand ses parents se séparent. Il a passé sa tendre enfance dans un village situé sur la route de Saint-Lyphard, à trois kilomètres de la porte Saint-Michel de la ville close. Le village de Poissevin, là où il a vu le jour. *** Je m’appelle Joseph Ollivier, avec deux « l ». À l’heure où j’écris ces lignes, je sais que les semaines me sont comptées. Là où je me trouve aujourd’hui, j’ai décidé de consacrer le temps qui me reste à raconter mon histoire, celle d’une vie gâchée et pas banale à plus d’un titre. Je suis né le 13 mars 1911 au village de Poissevin, sur la route de Saint-Lyphard en la commune de Guérande. J’ai été baptisé le lendemain par l'abbé Châtaignier, le curé de la paroisse dont je me souviens du nom à cause de Milo Samzun qui me répétait souvent, pendant nos séances de catéchisme, « Encore une châtaigne du Châtaignier ! » lorsque nous venions de recevoir une correction pour avoir commis une de nos innombrables bêtises habituelles.
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