Chapitre 4
Thomas« À part moi, avant moi, t’as été qu’avec des mannequins ?
– Non.
– T’as été avec une fille normale, toi ?
– Comment ça, normale ?
– Eh ben une fille comme moi, une fille normale ?
– Parce que tu crois que t’es normale, toi ?
– Oui, je suis normale.
– T’es pas normale du tout, toi.
– Siii… Tu vois… Tu m’as comprise, euh…
– Écoute… J’étais plus jeune, j’étais un petit con… J’avais envie de me mettre avec des filles
belles parce que ça me rassurait. Je me disais, voilà, tout ça… Y en a, c’est des jolies voitures, moi,
c’était des jolies nanas. Voilà c’est tout ! Oh tu sais, on fait vite le tour, hein… Regarde… »
Extrait du film Mon roi, de Maïwenn (2015)
Dégoulinant de sueur, j’éponge les gouttes perlées de mon front avec ma serviette d’un blanc immaculé, brodée à mes initiales par Maman.
Cinquante minutes sur le tapis de course, ce sera suffisant pour aujourd’hui, je n’ai de toute façon pas le temps d’en faire plus. Dans vingt-cinq minutes, il faudra que je sois douché et impeccable pour conclure l’affaire de l’année, celle qui fera parler de moi sur toute la place de l’immobilier.
Le statut de « très bon » ne me convient plus. Je sais déjà que je suis très bon. Je veux être le meilleur. Je ne suis pas fait pour jouer dans la cour des petits : petits montants, petits contrats, petites voitures… Je vise le sommet.
J’aspire à ce que je mérite et je suis prêt à tout pour y arriver. J’ai adopté cette stratégie avec tout ce que j’approche dès que j’ai été en âge de comprendre que je pouvais toucher la quintessence de l’existence. Je ne suis pas celui qui se satisfait de peu, celui qui se contente du moyen ou de l’à-peu-près ; je vise l’excellence. La médiocrité ne sera jamais un terme que l’on pourra utiliser en parlant de moi. La petitesse et la platitude, je laisse cela aux autres, à tous ceux qui manquent d’ambition et d’aspiration. À tous ceux qui n’ont pas faim et qui affalent leurs fesses toutes molles sur un canapé usé acheté à des Suédois, qu’ils changeront peut-être s’ils ont la chance de toucher une prime exceptionnelle, à moins qu’ils n’aient économisé pendant plusieurs mois. Tous ces ratés, ces fainéants, ces losers qui n’ont d’autre prétention que de passer deux semaines au camping de Palavas-les-Flots chaque été, coincés entre les mêmes effluves de saucisson et de bière, tous ceux-là me débectent.
Il revient à chacun de tracer son destin et non le contraire.
Moi, si je veux quelque chose, il me le faut, je n’attends pas.
Maintenant. Il me le faut maintenant.
Il n’y a pas de miracle dans la vie ; nous sommes toujours à l’origine de ce qui nous arrive. Je veux la plus belle femme, la plus belle voiture, la plus belle maison. Je veux que les gens me regardent et m’envient. Je veux écrire ma biographie, en être le seul auteur.
Ma sœur Lise, mon aînée de trois ans, quitta la maison familiale dès qu’elle en eut l’opportunité. Après son baccalauréat, obtenu de justesse, elle infligea à mes parents une double peine : elle leur annonça qu’elle était enceinte et qu’elle allait partir vivre dans le Jura avec le chaman qu’elle avait rencontré lors d’un festival de musique alternative à Paris et qui l’avait « engrossée » – comme disait Papa. Manifestement, ce n’était pas au travers des esprits de la nature que son ventre avait commencé à s’arrondir !
C’est à cette époque qu’elle se mit à nous parler de nains, de gnomes, de lutins et de fées. Elle nous confia son amour pour les arbres, l’importance de tendre la main à son prochain, sans oublier les chakras.
Maman frôla la syncope puis cessa de s’alimenter, ce qui lui valut une hospitalisation dans l’aile psychiatrique de l’hôpital de Beauvais. Elle disait mourir de chagrin. Sa toute petite, son petit bébé, la première qui l’avait appelée Maman, ne pouvait pas les abandonner comme ça. Pour Maman, le fait que Lise parte habiter à l’autre bout de la France était bien plus grave que le fait qu’elle devienne mère à dix-neuf ans seulement.
Du haut de mes seize ans, ce qui me choqua le plus, ce fut l’abnégation de ma sœur. Renoncer à la vie avant même de l’avoir commencée, je trouvais cela pitoyable. Lise allait devenir mère alors qu’elle était encore une gosse, une sale gosse de surcroît ; elle allait partir dans un alpage perdu dans la montagne avec un illuminé qui avait le double de son âge.
Nous ne vîmes ma sœur et mon neveu que trois fois après leur départ.
Nous la soupçonnions d’être profondément malheureuse, mais sa fierté légendaire, héritée du paternel, lui faisait dire tout le contraire. Tout son corps semblait pourtant appeler au secours sur les photos qu’elle nous envoyait chaque année à l’occasion de Noël.
Papa raya Lise de sa vie, aussi facilement qu’il pouvait biffer le mot « lait » de sa liste de courses.
Moi-même je classai rapidement Lise dans la catégorie des gens auxquels je ne voulais pas ressembler. Ma petite sœur, Louise, et moi, nous nous sentions désormais une grande responsabilité face à Maman et Papa. Là où notre grande sœur avait échoué, nous nous devions de réussir. Nous avions l’obligation de rendre nos parents fiers, d’atténuer la peine que Lise avait gravée sur leur cœur de parents.
Mais Louise n’allait pas se débrouiller mieux que Lise pour devenir la fierté des Narcise. Jusqu’à ses dix-sept ans, elle fut sans doute la plus jolie fille que j’aie jamais connue. J’étais fier d’elle, tout comme Papa. Son épaisse chevelure blonde et ses yeux impénétrables pour ainsi dire couleur indigo rendaient les hommes fous, sans aucune exception – mes amis, les siens, ceux de Papa. Papa lui-même en était dingue.
Elle possédait un pouvoir magnétique sur les hommes, sa candide sensualité ne faisant qu’amplifier son charme. Tout son être vous hypnotisait à l’image d’un sortilège parfumé. J’étais très protecteur à son égard et ne manquais jamais de l’emmener avec moi partout où j’allais, l’exhibant presque comme un trophée.
Mais, l’été de ses dix-sept ans, elle partit faire un séjour linguistique de trois semaines en Italie, dans la région des Pouilles. Papa lui avait toujours dit que l’italien ne lui servirait jamais à rien. Louise était cependant amoureuse de ce pays, de son art, de sa culture et de sa littérature. Elle se rêvait une vie dans la campagne toscane, dans une maison aux tons pastel bordée d’oliviers et de cyprès. Elle s’imaginait en héroïne tragique de Stendhal.
Dès le début de son séjour, Louise rencontra le bel Italien par excellence, aux cheveux noirs de jais, aux yeux d’un bleu translucide, à la peau hâlée et au sourire dévastateur.
Elle ne pratiqua jamais autant la langue !
Ils ne se quittèrent pas pendant les deux premières semaines de son séjour à Mola di Bari, dans le talon de l’Italie. Elle me téléphonait chaque jour pour me crier son bonheur, son amour pour Luca, étudiant en deuxième année de droit à Rome, qui était revenu dans sa ville natale pour les vacances estivales. À l’entendre, c’était le plus beau, le plus gentil, le plus galant, le plus charmant et le plus drôle de tous les hommes.
« Tu comprends, Thomas, ici ils sont plus matures. Rien à voir avec les Français. Luca sait ce qu’il veut faire et me traite comme une femme, pas comme ces imbéciles du lycée », me disait-elle.
La troisième semaine, Luca disparut. Louise le chercha dans chaque bar qu’ils avaient fréquenté ensemble, sur chaque banc qu’ils avaient partagé pour s’embrasser, dans chaque rue qu’ils avaient arpentée main dans la main.
Elle sillonna la plage de long en large, scrutant chaque centimètre carré de sable à la recherche de son odeur, de sa beauté insolente et de son port de tête gracieux. Elle en perdit le sommeil, imaginant qu’il lui était arrivé malheur. Rien d’autre n’aurait pu les séparer, elle en était sûre.
Ce que l’on peut être naïf, quand on a dix-sept ans.
La veille de son retour en France, sa correspondante italienne, Valeria, l’emmena à une soirée organisée sur la plage par un ami de son frère, lui interdisant de se morfondre dans sa chambre une nuit de plus.
Il ne lui fallut guère de temps pour tomber nez à nez avec Luca. Mais Luca n’était pas seul.
Il ne faisait pas que dans la blonde. Ni dans la Française.
Louise comprit que Luca était vraiment très proche de cette créature brune à moitié dénudée lorsqu’elle vit sa main droite glisser à l’intérieur du bout de tissu qui servait de bikini à son amie. Elle n’eut pas le courage de l’affronter. Ce fut une Louise méconnaissable que je récupérai à l’aéroport d’Orly le lendemain.
Elle apprit plus tard par Valeria que Luca était en couple avec cette fille, une étudiante argentine qui faisait son année Erasmus à Rome et qui était tout juste rentrée de son pays natal, où elle était allée rendre visite à sa famille.
Tout le monde, y compris moi, l’avait consolée en lui disant qu’il s’agissait d’une amourette de vacances, une désillusion passagère, et que tout serait vite oublié. À la fin de l’été, pourtant, Louise entra dans une dépression profonde en passant par les cases anorexie et boulimie.
Ce fut la boulimie qui l’emporta.
En six mois, ma petite sœur, ce monstre de beauté et de volupté, prit quinze kilos. Elle devint méconnaissable. Incapable de se reprendre en main, elle perdit complètement confiance en elle et ne fut plus que l’ombre de ce qu’elle avait été. Elle rata son concours d’entrée à l’École supérieure de journalisme et décida de mettre un terme à toute forme d’études.
Elle habite aujourd’hui encore chez mes parents et travaille comme responsable d’une petite boutique de prêt-à-porter dans le centre-ville de Beauvais. À mes yeux, Louise est passée à son tour dans le camp des faibles, de ceux qui sont incapables de tenir les rênes de leur propre destin.
Mes parents habitent toujours le modeste mais confortable pavillon beauvaisien que mon père a construit, rue Van Hollebecke. Celui-là même que je me suis empressé de fuir dès que j’ai intégré HEC Paris pour devenir maître de mon existence et gommer sur mon CV toute référence à cette triste ville de province.
Je jette un coup d’œil à mon portable avant de me doucher. Juliette, qui a dû recevoir mes fleurs depuis quelques heures maintenant, n’a pas répondu à mon mail. Je ne m’attendais pas à un message de remerciements, mais je suis pourtant certain de l’avoir impressionnée.
Quelle femme ne le serait pas en recevant cinq cents roses ?
Elle n’aura cependant pas le temps de réfléchir trop longtemps. Je ne lui laisserai aucun répit ; elle ignore encore ce qui l’attend.
À compter du moment où j’ai vu cette jolie brune, j’ai eu envie qu’elle m’appartienne, bien que ce ne soit pas le type de femme qui m’attire naturellement. Je préfère les filles très fines, voire maigres, les formes féminines trop abondantes me renvoyant à l’image de l’enfant grassouillet que j’étais. Je trouve cela franchement laid. Et, à mes yeux, c’est encore un signe de faiblesse que de ne pas être maître de son corps.
Mais avec Juliette, c’est différent.
Sa voluptuosité se lit dans son regard, ses courbes allant jusqu’à me rappeler le tableau très sensuel représentant une femme nue que j’ai vu récemment dans une galerie près du Louvre. Ce tableau a été vendu, mais je me suis empressé d’en commander un nouveau à l’artiste, un jeune Marseillais de vingt-cinq ans, présent dans la galerie quand j’y suis passé. Je l’ai invité à prendre un café tout à l’heure et il m’a raconté toutes ses muses rêvées, qu’il n’a jamais rencontrées mais qu’il peint sans cesse dans ses nuits étoilées.
Son idéal féminin se rapproche de la silhouette peinte sur sa toile : érotique, libre, sans tabous, à la sexualité libérée.
Cette femme, c’est Juliette.
C’est ainsi que je la devine.
Sa poitrine généreuse sous son chemisier blanc, j’ai envie de la caresser, de la malaxer, de la mordre et de m’y perdre. Ses fesses moulées dans un jean slim, j’ai envie de les posséder. La courbe sensuelle de ses hanches est comme une invitation au tour du monde. Tout son corps est une carte à explorer sans boussole.
Son joli petit minois, ses yeux rieurs, son sourire coquin… Tout me plaît en elle.
Peut-être devrait-elle perdre deux ou trois kilos, mais cela ne me gêne pas. Elle est, malgré cela, infiniment gracieuse.
Je devine qu’elle doit avoir beaucoup de succès. Sa manière féline de se déplacer ne peut que faire se retourner les têtes sur son passage, celles des hommes, mais aussi celles des femmes.
Juliette, je la veux et j’ai décidé que je l’aurai.