Chapitre 5 – Dernière chance

2808 Words
Chapitre 5 Dernière chance« Le désastre couve, mais je suis sourde. Je suis emplie de vent ; mon bonheur est ce souffle ardent qui fait tourbillonner mon corps, qui s’insinue en moi et fait chanter mes lieux non encore découverts ; il me réchauffe comme il devrait le faire pour toujours. Mais je suis aveugle aussi. » Danser au bord de l’abîme, Grégoire Delacourt De retour au bureau après une heure de cardio-training qui m’a mise sur les rotules, mais qui m’a empêchée de me rejouer le film des dernières vingt-quatre heures, je passe dire bonjour aux collègues que je n’ai pas vus le matin. Je distribue des bises, lance des petites blagues, m’inquiète de la santé des enfants de Sonia et demande à Didier comment avancent les préparatifs de son mariage. Je m’étonne presque de ne pas avoir entendu de commentaire déplacé de la part de Michel, un des responsables du développement, qui ne peut s’empêcher de me gratifier chaque matin d’une remarque sur ma tenue, ma coiffure, mon maquillage ou encore la couleur de mon vernis à ongles. Je passe discrètement devant la porte entrouverte de son bureau. « Salut, Juliette ! lance-t-il aussitôt qu’il m’aperçoit. Alors, on se cache, beauté ? – Salut, Michel. Pas du tout, je te croyais occupé et je ne voulais pas te déranger ! », dis-je avec le plus grand sourire hypocrite qui puisse exister. Ce type me sort par les yeux. Ses blagues pèsent deux tonnes et ses sabots sont si lourds qu’ils impriment des traces dans la moquette de son bureau. Le seul problème, c’est qu’il est affreusement compétent et que l’on ne peut se passer de lui. « Tourne-toi un peu pour voir ! », minaude-t-il en prenant mes mensurations comme s’il avait quatre yeux. Une envie de lui agrafer les mains à son sexe me traverse l’esprit. « Je ne sais pas choisir, continue-t-il. Entre cette robe et le jean que tu portais hier, je ne saurais dire ce qui te met le plus en valeur. » En fait, plutôt les agrafer à ses couilles, je pense que ça lui fera plus mal. « Ça va, Michel ! Tu passeras me voir tout à l’heure pour que je te montre la maquette du nouveau site. Tu me diras ce que tu en penses. J’ai l’impression qu’on n’a pas assez développé la partie des valeurs de la société. Et je trouve que c’est important ; ça peut faire la différence. – Pas de problème, beauté. Sauf que tu viendras plutôt dans mon bureau. – Arrête, Michel, t’es lourd. Et je m’appelle Juliette. – Quoi, je suis lourd ? On ne peut pas s’asseoir, dans ton bureau. On dirait les jardins de l’Alhambra au printemps. Tu sors avec le prince Albert ou quoi ? – Très drôle. Les fleurs sont posées par terre. À 16 heures, OK ? » Je ne lui laisse pas le temps de répondre et ferme la porte derrière moi en prenant garde de marcher à reculons. Ses yeux transpirent la concupiscence. Avant de réintégrer mon bureau, je fais un crochet par la cafétéria pour mettre la bouilloire à chauffer et remplir ma tasse fétiche offerte par Tom. À la dernière fête des Mères, la maîtresse a eu l’idée de leur faire personnaliser des mugs en leur demandant de peindre un joli souvenir avec leur maman. Tom me l’a offert avec une immense fierté : « Je me suis dessiné avec toi à la plage, en Italie. C’étaient les meilleures vacances de toute ma vie ! Tu sais, Maman, Tristan il n’a pas de souvenir avec sa maman. Elle est morte quand il était encore une crevette. Il a offert son mug à son papa parce que son papa il est en même temps la maman et le papa. Je pourrais te prêter à Tristan un jour, juste un jour, Maman ? Pour qu’il se rappelle ce que ça fait d’avoir une maman ? ». Mais quand j’ouvre la porte de mon bureau, je manque de renverser mon mug et de m’ébouillanter avec. Je regarde à gauche, à droite, puis je referme doucement la porte comme si je devais pénétrer par effraction dans mon propre bureau sans me faire remarquer. Sur mon plan de travail trône un immense bouquet de roses, blanches cette fois, qui siège timidement en plein milieu et paraît presque ridicule comparé au jardin fleurissant sur la moquette. Monsieur Narcise aurait-il eu honte de sa folie et chercherait-il à se ressaisir ? De mémoire, la couleur blanche est plutôt symbole de pureté et d’innocence. Alors que la rose couleur lavande… J’avais interrogé mon ami Google, ne sachant pas ce que cette nuance pouvait bien signifier. J’avais appris, non sans surprise, que des roses couleur lavande riment avec coup de foudre et désir, rien que ça. Je me jette sur la petite enveloppe où mon prénom est calligraphié avec une écriture enfantine. Deux courtes phrases sont inscrites sur la carte : Partons à Venise. Laisse-moi une dernière chance. Ce n’est donc pas Thomas. C’est lui. Thomas m’envoie du désir et me parle de coup de foudre. Lui me parle d’innocence. Du blanc. Du lisse. C’est tout lui. Je reçois au même instant un SMS de sa part : « Je sais que je ne suis plus celui dont tu as envie, je peux changer. Laisse-moi une dernière chance, je n’y arriverai pas sans toi. » Et merde. Je ne m’attendais pas à ce qu’il revienne à la charge. Son tempérament m’a plutôt habituée à une capitulation immédiate. Je n’ai pas envie de cela ; je voudrais que ce soit facile, bien que je sache pertinemment au fond de moi que cela pourra difficilement l’être. Mais à cet instant, je fais preuve d’un égoïsme à toute épreuve. Je n’aurais jamais pu deviner qu’un jour je serais capable d’agir de la sorte. Je me sens mauvaise, sans cœur et insensible. Un médiocre concentré d’égocentrisme. On ne peut effacer autant d’années de vie commune, d’épreuves et de chemin parcouru à deux, puis à trois, en une seule et unique nuit. C’est pourtant la sensation qu’il doit avoir, le sentiment que j’ai tout balayé en quelques heures. Cela fait cependant des mois que je me meurs, que je suffoque, que j’ai activé le pilotage automatique et que je me comporte en bon petit soldat de la vie. Avec cette impression d’avoir la tête sous l’eau et de ne pas arriver à remonter à la surface, d’entendre des voix lointaines, de sentir mon esprit vagabonder en dehors de son enveloppe corporelle. À quoi bon vouloir sauver les apparences, pour la famille, les voisins, les amis ? À quoi bon continuer à déjeuner en famille chaque dimanche alors qu’on n’a plus rien à se dire et qu’on a hâte que ce soit lundi ? Cela ne peut durer toute une vie. Mes parents l’ont fait. Ils le font toujours, d’ailleurs. Ne pas leur ressembler. Ne pas s’attendrir. Je ne réponds pas à son SMS, pour ne pas lui donner d’espoir. Mais peut-être va-t-il comprendre le contraire ? Perdue, je prends le bouquet de roses blanches et quitte mon bureau pour gagner celui de Camille. Son assistante, Valérie, m’apprend qu’elle est en rendez-vous. Je pose le vase sur le seul espace libre de son plan de travail en prenant soin d’enlever le petit mot. Je lui laisse un Post-it : Ça manque de fleurs par ici. J’ai un imprévu, je pars. Suis joignable sur mon portable si urgence. Je serai là demain, tout va bien, ne t’inquiète pas. Je passe par le bureau de Michel et lui lance simplement : « On se voit demain, j’ai un imprévu. » J’échange rapidement mes talons contre mes baskets de sport – tant pis, je les laverai pour retourner à la salle – et j’envoie un SMS à Maman : « Maman, je vais chercher Tom. Je peux terminer plus tôt aujourd’hui. Bisous. – Tout va bien ? , me répond-elle dans la seconde. – Oui, ne t’inquiète pas. Tom sera content que ce soit moi pour une fois. Peux-tu envoyer un texto à son père pour lui dire qu’il n’a pas besoin de venir le chercher chez toi ? Merci. – Pourquoi tu ne le fais pas toi-même ? – Parce que. S’il te plaît. Je file. Bisous. » J’appelle l’ascenseur, mais il semble bloqué au sixième. J’opte pour l’escalier de secours et dévale les marches à toute allure. J’ai conscience que je vais être assaillie de questions de la part de Maman. Les mères ont ce flair incroyable pour sentir que quelque chose ne va pas chez leurs enfants. Je pourrais même dire que la mienne a un sens bien plus développé que les autres. En véritable louve, elle a toujours anticipé les difficultés, la tristesse, le malheur. Dommage qu’elle ne se soit pas appliqué cette faculté à elle-même. Malgré la vague de critiques et de réprimandes qui ne manqueront pas de surgir dans ma famille, je sais que Maman comprendra, qu’elle me soutiendra. Maman ne m’a jamais dit « Je t’aime », mais elle a toujours été là. Maman ne m’a jamais prise dans ses bras, mais elle a toujours été derrière moi. J’ignore quel gène fait que les parents disposent d’une telle faculté à pardonner, mais une chose est sûre, Maman le possède en double. Maintenant que la machine est amorcée, il va falloir que je mette mes parents et ma sœur dans la confidence. Je vais avoir besoin d’eux, plus que jamais. Je manque à nouveau de me faire renverser par une voiture qui grille un feu dans la rue Bayen, déserte à cette heure de l’après-midi. Deux fois dans la même journée, cela commence à faire beaucoup ! Les rues défilent à toute vitesse, je commence à courir pour ne pas arriver en retard. J’ai hâte de voir le visage de Tom quand il découvrira que je suis venue le chercher à la place de sa mamie, qu’il adore pourtant. J’arrive devant la porte bleue à l’instant même où la sonnerie retentit. Je me faufile entre ces petits corps encombrés d’un cartable bien trop grand pour eux et grimpe les marches deux par deux pour accéder à la classe de Tom, au premier étage. Des dessins d’enfants sont affichés dans les couloirs et il me semble apercevoir une peinture signée du nom de Tom, mais je n’ai pas le temps de m’arrêter. J’entre dans la classe lumineuse, dis bonjour à la maîtresse qui discute avec une autre maman – à moins que ce ne soit une nounou – et me dirige vers Tom, assis sur le tapis du coin lecture. Lui et Tristan, toujours inséparables, sont penchés sur un livre qui semble retenir leur attention. Tristan lève les yeux et me voit. « Regarde, ta maman est là. » Tom, qui n’en revient pas, me saute dans les bras. Nous tombons tous les deux par terre dans un tendre éclat de rire. « Maman ! Tu es venue ! Tu n’as plus de travail, c’est fini ? – Si, chéri, j’ai du travail. Mais aujourd’hui, j’ai décidé qu’il était plus important de venir te chercher. Je t’ai écouté, lui dis-je avec un grand sourire. – Oui, Maman. Je suis trop content. Tu m’as apporté un goûter ? – Tu ne perds pas le nord, toi ! Et si on allait manger cette glace à la pistache ? – Oh oui, Maman ! Mais… » Je le vois hésiter quelques secondes. « Que se passe-t-il, Tom ? – Bah tu me dis toujours que tu ne manges pas de glace parce que sinon, tes fesses, elles vont pousser. Elles vont pousser, alors ? Je ne veux pas que tu dises que c’est de ma faute, comme les dessins sur ton ventre. » J’éclate de rire malgré moi. Tristan nous observe. « Et toi, mon bonhomme ? Qui vient te chercher ? – C’est ma mamie mais elle est toujours en tard. » Tom lui prend la main et chuchote : « Tu veux que je te prête ma maman, demain ? Elle pourra venir te chercher et tu mangeras une glace à la pistache. – Les mamans, ça se pête pas, réagit Tristan avec un froncement de sourcils. Ma maman elle est au ciel et elle me regade de là-haut. J’ai mon papa, ma mamie et mes glands fères. – Ah d’accord, lui répond Tom, légèrement désemparé. C’était pour te faire plaisir. À demain, Tristan ! – Au revoi Tom ! – Au revoir maîtresse ! » Je vois que Mme Kléber souhaite me parler, mais je n’ai pas envie d’attendre. Je lui dis poliment au revoir et prends Tom dans mes bras. « Allez, bonhomme, on va se faire pousser les fesses ! » Tom est radieux et ne se prive pas de le faire savoir à toutes les personnes que nous croisons : « C’est Maman ! T’as vu, c’est ma maman ! » Soudain, un doute le saisit. « Mais Maman, il va me chercher chez l’abuela1 , Papa ? – Ne t’inquiète pas, je l’ai prévenu. » Après une double dose de glace et de tendresse, nous nous rendons au parc où tous les enfants de l’école semblent s’être donné rendez-vous. J’ai toujours détesté la corvée du square, moment creux, assuré de solitude et d’ennui. Tom se jette à pieds joints dans le bac à sable pendant que je cherche du regard un petit espace libre où m’asseoir. Je décide d’investir un petit morceau de pelouse qui n’a pas encore été colonisé par une trottinette ou un ballon, ni par une maman ou une nounou trop bavarde. Aucune envie de discuter de banalités, de la dernière épidémie de gastro ou des menus de la cantine. Dans mon sac, mon livre fétiche, celui que j’ai lu, relu, corné et déchiré, avec ses pages sur lesquelles j’ai renversé du thé, du café, des miettes de pain et des larmes de tristesse. J’y ai souligné des dizaines de phrases qui me touchaient tant que j’avais envie de les faire sortir du livre et les déclamer moi-même. Belle du Seigneur, d’Albert Cohen, est à mes yeux une œuvre magistrale, le plus grand roman d’amour que j’aie jamais lu, une mélodie lyrique et passionnée, mais triste, si triste. Je l’ouvre une nouvelle fois et tombe sur ce passage, surligné en rose fluorescent : « Devenus protocole et politesses rituelles, les mots d’amour glissaient sur la toile cirée de l’habitude. […] Elle toussa, et il la vit. Si lamentable […] avec son imperméable, sa combinaison, ses bas écroulés, son nez grossi, ses paupières enflées de larmes, ses beaux yeux cernés de bleu malade. Sa chérie, sa pauvre chérie. Ô maudit amour des corps, maudite passion. » Était-ce le mal qui nous avait rongés, nous aussi, l’habitude ? Ce mal qu’on laisse entrer chez soi par la grande porte, un sourire aux lèvres ? Oui, parce qu’il faut se l’avouer, les habitudes rassurent, apaisent les doutes, éteignent les angoisses, et nous sommes presque bêtement heureux de les voir remplir nos journées à deux. C’est un épais vernis qui se forme, qui protège le couple contre vents et marées, du moins en apparence. Comme tout vernis, il a besoin d’entretien, élément absolument indispensable à sa pérennité. Parfois, il commence doucement à s’effriter en nous envoyant quelques signaux d’usure ; égratigné, maltraité, usé, décapé, il disparaîtra totalement si nous ne l’entretenons pas. Cette f****e habitude, nous l’avons cherchée, nous l’avons trouvée et nous l’avons aimée. Jusqu’à ce qu’elle se transforme en une routine destructrice qui nous étouffe, nous travestit et nous amène à fuir. Je referme le livre, songeuse. Je n’ai aucune envie de rentrer à la maison et d’affronter la mienne, ma routine. Je sors mon téléphone, qui affiche cinq appels en absence et six SMS non lus. Maman : Tu as récupéré Tom, il était content ? Lui : Pourquoi es-tu allé chercher Tom. Il se passe quelque chose ? Réponds-moi ! Camille : Tout va bien ? Ne fais pas de conneries. Élisa sera là demain matin, pour info. Bisous. Alexandre : Si c’est chaud pour toi de sortir ce soir, je mets une bouteille au frais et tu n’as qu’à descendre chez moi. Évite-toi des emmerdes. Bisous. Le bonhomme Michelin. Thomas : J’espère que votre journée fut belle. La mienne fut hantée par votre sourire. J’attends de vos nouvelles très vite. Votre dévoué, Thomas. Sexy Avenue : Jours séduction. Jusqu’à –50 % et pour vous –15 % supp. dès 4e art. Promotion valable jusqu’au 31/05. Code : PROMO05. À partir de 100 € d’achats, godemichet senteur fraise offert. Je réponds brièvement à Maman et à Alexandre. Je suis tentée de répondre aussi à Sexy Avenue. Puis je décide de lui répondre également. « Tout va bien. J’ai juste eu envie d’aller chercher Tom. Merci pour les fleurs mais s’il te plaît n’insiste pas. Ma décision est prise. Ni toi ni moi ne sommes heureux comme ça. Prenons nos vies en main pendant qu’il en est encore temps. Et, surtout, essayons de préserver Tom. » J’éteins mon portable. Je rejoins Tom qui ressemble plus à l’homme de sable qu’à mon petit garçon, tant il est pailleté de minuscules grains qui lui collent à la peau. « Viens, petit lutin, on rentre ! – Oh non, encore un peu Maman, s’il te plaît, on ne vient jamais au parc tous les deux ! » Et voilà, cinq ans trois quarts et il sait déjà faire du chantage émotionnel ! « Encore cinq minutes. Sinon, pas d’histoire ce soir. – D’accord, Maman ! », crie Tom, déjà parti escalader le toboggan. Sur le chemin du retour vers la maison, Tom me demande si j’ai eu un autre amoureux que son papa. Je lui explique que oui et que c’est normal ; on ne reste normalement pas toute une vie avec son premier amoureux. Alors que j’essaie d’anticiper une nouvelle question, celle que je redoute s’échappe de sa petite bouche auréolée de chocolat. « Et Papa, tu vas rester avec lui toute la vie ? » J’élude la question en lui parlant à toute vitesse de mille autres choses à la fois, du dîner, de son anniversaire, des vacances, de Franklin. À cet instant précis, je n’ai aucune envie de lui proclamer ces belles paroles que tous les parents qui se séparent choisissent de prononcer, pour se rassurer eux-mêmes plutôt que leurs enfants. Papa et Maman se sont beaucoup aimés, mais aujourd’hui, ils ne sont plus amoureux. Ce n’est pas grave, cela arrive à beaucoup de personnes. Cela ne changera rien pour toi, tu auras toujours un papa et une maman et nous t’aimons tous les deux très fort, pour toute la vie. Et puis tu verras, ce sera chouette, tu auras deux maisons, avec deux fois plus de jouets. Il est préférable que Papa et Maman se séparent quand ils se disputent trop, ce sera mieux pour toi. Quelle arnaque que de faire croire aux enfants que leur vie ne sera pas bouleversée par la séparation de leurs parents. Quelle belle arnaque. 1. Grand-mère (en espagnol).
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