Chapitre 6
Cunnilingus frigidus« Les boules sont aux hommes ce que les sacs à main sont aux femmes.
Ce n’est peut-être qu’un sac à main, mais on se sent démuni en public sans lui ! »
Carrie Bradshaw, extrait de la série s*x and the City
Ce soir-là, le dîner se déroule dans un silence salvateur. Tom, d’habitude très bavard et joyeux, s’endort presque sur son plat de coquillettes. Je me félicite intérieurement d’être allée le chercher à l’école : la joie que j’ai alors pu lire sur son visage valait bien tous les escarpins Manolo Blahnik du monde… et pourtant, je serais prête à tout pour en posséder une paire !
Lui passe tout le dîner à me fixer comme un animal que l’on aurait battu.
Je déteste ça et, plutôt que de m’attendrir sur l’éventuelle et légitime souffrance qu’il pourrait ressentir, cela ne fait que renforcer ma détermination. J’opte cependant pour la trêve ce soir.
Des milliers de pensées fourmillent dans ma tête. Comme l’idée de lui demander de quitter l’appartement au plus vite, car je sais que la cohabitation deviendra infernale et éprouvante pour tous les deux. Ou lui proposer un rendez-vous avec mon avocate et préserver Tom.
Je compte demander la garde exclusive, avec un droit de visite ouvert. Je souhaite que Tom puisse voir son papa quand il le souhaite et inversement.
Je me persuade que les choses peuvent aller vite à partir du moment où il comprendra que nous sommes arrivés au point de non-retour. Et surtout, surtout, qu’il pourra trouver son bonheur ailleurs, avec une autre fille que moi.
Si je suis en mode veille depuis plusieurs printemps déjà, on ne peut pas dire qu’il soit très épanoui de son côté non plus. Nous ne faisons plus rien ensemble. Nous ne sortons pas, nos amis respectifs nous sont devenus insupportables et nous n’avons plus un seul point en commun.
Évidemment, nous ne b*****s plus, non plus. Non pas qu’il n’en ait pas envie. Ses assauts sont récurrents, raison pour laquelle je feins de m’endormir dans le lit de Tom presque tous les soirs. Je n’y peux rien et ne saurais l’expliquer de façon rationnelle ; j’éprouve du dégoût et ne parviens plus à faire semblant.
Simuler est une chose que nous les femmes savons pourtant faire. Celles qui disent le contraire mentent. Laquelle d’entre nous ne s’est jamais retrouvée avec un partenaire qui n’était pas à la hauteur ?
Je me souviens d’une soirée entre filles où, après plusieurs verres, la conversation avait naturellement dérivé sur les plans cul foireux. Il ne faudrait pas croire qu’un lâcher de filles au pays des mojitos débouche uniquement sur des sujets tels que nos ex ou les chaussures. Nous pouvons être bien plus crues que les hommes, mais ça, on préfère le garder pour nous et feindre d’être des princesses devant eux.
Camille, qui s’était intégrée à mon groupe d’amies comme si elle en avait toujours fait partie, nous avait fait hurler de rire en nous racontant et en nous mimant ce qu’elle avait nommé l’épisode du c*********s frigidus.
« Alors, vous voyez, essayez d’imaginer la scène. Le mec m’avait quand même sorti le grand jeu : super resto, bagnole de sport, bien habillé, parfumé, propre… C’est important les filles qu’il soit propre, hein ? Il avait une assurance de dingue et il avait l’air d’en avoir dans le pantalon…
» On va boire un dernier verre chez lui. Un charmant petit appartement à Saint-Germain-des-Prés. Il marquait des points… Il m’offre une coupe de champagne, met Barry White. OK, j’ai compris, mode lover activé. Camille, tu vas passer à la casserole… Je réfléchis, je m’étais bien épilée. Partout. Ne rigolez pas, c’est important pour la suite.
» Il commence à m’embrasser, me chauffer, me caresser… Toujours pas la main dans la culotte au bout de dix minutes. Je décide de lui montrer le chemin. Chez lui, les troupes sont déjà au garde-à-vous… Merde, quoi (elle soupire), ça promettait ! Une main dans ma culotte, il descend mon pantalon de l’autre main. Je le vois qui regarde ma petite fleur avec gourmandise et là, comme le loup de Tex Avery, il commence à se lécher les lèvres… ou les babines, au choix. Il me jette sur le fauteuil, m’arrache ma culotte… p****n ! Elle m’avait coûté cinquante balles ! Et je vois sa langue qui fait un mètre de long aspirer mon clito.
» Les jambes écartées et en l’air sur chaque accoudoir du fauteuil, je découvre en face de moi une grande horloge murale. Je m’en rappellerai toute ma vie… Il était 23h56. Le mec me dit : “Je vais te faire le meilleur cuni de toute ta vie, bébé. Tu vas jouir tellement de fois que je vais être obligé de te réanimer.” J’abrège, les filles, hein !
» Alors le mec commence à me titiller les lèvres, à me lécher délicatement le clito, puis, au bout de deux minutes, il s’excite comme un taré sur toute ma petite chatte… Il lèche, il lèche, il lèche, il transpire comme un fou ! Et vous savez quoi ? Je ne ressentais RIEN… Quand je vous dis rien, c’est rien. NADA. Le désert, le néant, la solitude absolue. J’essaie de lui faire comprendre que c’est bon, que ça suffit, en tortillant des jambes. Mais non. Le type se croit investi d’une mission divine. Il continue pendant trente minutes. Trente putains de minutes… Tout ça pour m’anesthésier complètement le minou… Il a l’air fier de lui, en plus, genre Don Juan DeMarco…
» Puis il se redresse, baisse son jean après avoir retiré une capote de sa poche, et bim, trois petits tours et puis s’en vont. Une minute trente, et le mec jouit comme c’est pas permis. Et moi… Une rivière dans le Sahara… La fontaine de Trevi en travaux… Alerte canicule… Bref. Le mec m’a rendue frigide au cuni pour la vie ! »
Nous avions bien ri. Mon épisode de rencontre avec un micropénis avait paru complètement banal à côté de l’histoire de Camille. Cela avait pourtant duré une minute trente comme elle, et je n’avais rien senti, comme elle.
Dans ces moments-là, que faire sinon simuler pour en finir au plus vite ? Je l’avais assez fait ces derniers mois pour savoir de quoi je parlais. Quand j’y pense, je me demande si les hommes sont aveugles au point de ne pas se rendre compte que leur compagne fait semblant.
Une des dernières fois où je m’étais laissé approcher, je lui avais dit que j’étais fatiguée et lui avais sorti la légendaire excuse du mal de crâne. Il ne s’était pas débiné et m’avait apporté une aspirine, un verre d’eau et le dernier Biba. Étonnée, je m’étais allongée dans le lit sur le côté et avais entamé ma lecture. Au bout de quelques minutes, il était venu prendre place à mes côtés, avait soulevé ma chemise de nuit, baissé mon shorty à mi-jambes et m’avait pénétrée sans même frapper à la porte.
Je n’avais pas bougé et j’avais même continué à lire, ou plutôt à attendre qu’il termine. Cette situation m’avait semblé humiliante, dégradante et infiniment misérable.
Voilà où nous en étions arrivés. La pauvreté de notre vie de couple était extrême.
*
Il se lève de table en me disant qu’il est fatigué et a mal à la tête. Il me demande si je ne lui en veux pas de ne pas m’aider à débarrasser et à mettre Tom au lit. Je me sens soulagée.
« Non, bien sûr. Tom va s’endormir en deux minutes tellement il est fatigué. Dis bonne nuit à Papa, Tom.
– Bonne nuit Papa, je suis trop fatigué ! confirme petit Tom en bâillant.
– Moi aussi, mon grand, je n’ai pas du tout dormi hier soir », réplique-t-il en me fusillant du regard.
Je fais mine de ne pas comprendre le sous-entendu, une autre chose que nous savons très bien faire, nous les femmes, et enchaîne sur un autre sujet :
« Quand Tom sera endormi, je descendrai boire un verre avec Alexandre, chez lui. Il a besoin de parler. »
Il ne me répond pas, mais me lance un regard noir, celui que je lui connais quand il m’en veut et qu’il ne sait pas comment exprimer son ressentiment autrement.
Tom est en train de se brosser les dents tout seul quand je le rejoins dans la salle de bains.
« C’est bon, deux minutes, Maman ?
– Déjà ? Tu es sûr que tu n’as pas triché ?
– Oh… Quand on est fatigué, ça ne compte pas, hein, Maman ?
– Allez, file sous les étoiles, une toute petite histoire et direction la Lune !
– Ouiiiii ! Tu vas encore t’endormir avec moi, ce soir, Maman ?
– Oh, je ne sais pas. Je vais descendre voir Alex, tu sais, notre voisin en dessous qui t’avait offert un énorme œuf en chocolat l’année dernière, à Pâques ?
– Je sais. Il est gentil, mais je préfère son amoureuse. Elle est trop belle. Il a besoin de parler de quoi, Alex ?
– Petit coquin, va. Elle n’est pas un peu grande pour toi ? Qu’est-ce que tu fais d’Héloïse, ta copine à l’école ?
– J’ai juste dit qu’elle était belle, Maman, je ne veux pas me marier avec elle !
– Ah bon ! De toute façon, tu ne la reverras pas dans l’immeuble. Alex et elle se sont séparés, ils n’étaient plus amoureux.
– Oh, c’est triste ! Je trouve que vous, les grands, vous faites et défaites l’amour trop souvent. C’est de ça qu’Alex veut te parler ? », conclut-il avant d’aller se planter devant la bibliothèque de sa chambre. Je prie pour qu’il ne choisisse pas une fois de plus une énième aventure de Franklin. Je frise l’overdose absolue.
Il revient dans son lit en courant. La vision de ses pieds nus galopant sur le parquet est un petit moment de bonheur. Il sort du sac à dos qu’il a ramené avec lui un livre à la couverture bleue que je n’ai encore jamais vu.
« Tiens, Maman. C’est le livre que j’ai choisi cette semaine à la bibliothèque. Je connais les mots papa et maman, alors je sais que ça parle des parents. »
Je sens ma gorge se nouer en découvrant le titre du livre, Vivre seul avec Papa ou Maman, mais je réussis à conserver un calme olympien.
« Très bien. Tu l’as choisi tout seul ?
– Oui, Maman. »
Je me promets d’en toucher deux mots à la maîtresse dès le lendemain matin, puis commence la lecture. « Parfois, les parents sont divorcés ou séparés, alors on va aussi chez l’autre parent, c’est un peu comme avoir deux maisons… » Je regarde Tom, ses paupières sont lourdes. Je referme le livre et dépose un b****r sur son front.
« On continuera demain, mon chéri, il faut que tu fasses dodo maintenant, tu es exténué. Bonne nuit, mon cosmonaute préféré. Tu m’emmènes voir la Lune ? »
Les yeux fermés, Tom me sourit et répond dans un murmure :
« Oui, monte dans mon lit, Maman. C’était trop bien que tu viennes me chercher à l’école aujourd’hui. J’espère que tes fesses ne vont pas trop pousser pour qu’on puisse manger encore des millions de glaces dans toute la galaxie. »
Sur ces sages paroles, Tom se retourne et cède à l’appel de Morphée, direction la Voie lactée. Je redescends sur la pointe des pieds les quatre marches qui m’ont menée à son petit lit en hauteur.
La lumière du salon étant éteinte, je peux facilement voir que la chambre parentale est allumée. Pour ne pas y entrer, je décide de garder mes vêtements de la journée. J’attrape mes clés posées sur le guéridon de l’entrée, ainsi que mon portable qui clignote. Plusieurs SMS m’attendent.
Maman : Tout s’est bien passé ? Tu sais bien que je m’inquiète toujours.
Alex : Vin blanc au frais, je t’attends sagement. Prends ton temps.
Camille : Tu ne me réponds pas, je suis un peu inquiète. Dis-moi au moins que ça va. Thomas Narcise n’a pas arrêté d’appeler au bureau cet après-midi. Et puis j’ai un rendez-vous demain soir ! Avec David, le mec de l’autre groupe à l’atelier des Chefs. Gros bisous et à demain.
Thomas : Belle Juliette, j’imagine que vous avez bien reçu mes fleurs aujourd’hui. J’espère qu’elles vous ont fait plaisir. Je vous attends donc le 31. Ne vous inquiétez pas, je ne manquerai pas de vous le rappeler. Je vous souhaite une belle soirée. Votre Roméo.
Je ne réponds à aucun des messages et referme doucement la porte derrière moi. Un étage plus bas, Alexandre m’ouvre avec une meilleure mine que la veille. Une odeur agréable de pomme d’amour flotte dans l’air, dans l’ambiance feutrée qui règne au sein de cet appartement impeccablement rangé.
Des bougies sont allumées sur le manteau d’une cheminée condamnée. Si je n’avais pas été au courant qu’Alexandre mourait d’amour, j’aurais probablement pu penser qu’il me draguait. Ou, comme dirait Camille, « qu’il avait envie de me secouer la cafetière ».
Il m’indique le canapé où prendre place et me tend un verre.
« Vin blanc ? me propose-t-il.
– Si tu as quelque chose de plus soft, je ne dirais pas non. Je n’ai pas beaucoup dormi ces derniers temps, j’ai peur que cela me monte tout de suite au cerveau.
– Pas de problème, si tu préfères rester sage… Coca Zéro, jus d’orange, jus de tomate ?
– Du jus de tomate ? Mais qui boit du jus de tomate ? À chaque fois que j’en vois sur la carte d’un bar, je me demande toujours qui peut bien boire ça.
– Alexia en boit. Elle adore ça.
– Ah, OK… Et tu en as toujours dans ton frigo ? Sinon, pour moi, un Coca Zéro sera parfait.
– Oui, elle n’est pas venue récupérer le reste de ses affaires. Je me dis que si elle décide un jour de passer à l’improviste, elle verra que je pense toujours à elle.
– Mon pauvre Alex. La vie te malmène, n’est-ce pas ?
– Ne fais pas la fière ! Et toi, alors ? Semblable à un robot depuis des mois, tu n’es pas plus heureuse que moi, tu sais ?
– Oh oui, je te confirme que je le sais parfaitement. »
J’entreprends de lui raconter tout ce qui s’est passé ces dernières quarante-huit heures. Venise, la dispute, le sexe consenti, Tom, le divorce.
Et Thomas Narcise, comme si de rien n’était. Ses fleurs, sa carte, ses différents messages.
« Waouh, ce type a vraiment envie de te mettre dans son lit !
– Ah ben merci, ça se résume à une pulsion sexuelle, pour toi ?
– Bah ça y ressemble, non ? C’est juste moins traditionnel parce qu’il a de l’argent et qu’il s’en sert pour conquérir sa proie ! Mais la finalité reste la même, Juju. N’oublie pas que nous, les hommes, nous sommes de véritables prédateurs. Bon, OK, certains plus que d’autres…
– De toute façon, je m’en contrefiche mille fois.
– T’es un peu flattée quand même, non ? Depuis quand on ne t’a pas fait un numéro comme ça ?
– Eh bien, eh bien… Arrête, je me fais souvent draguer, tu sais ?
– Oui, je n’en doute pas… Mais est-ce que tous ces types qui te demandent ton 06 t’envoient également un bouquet de cinq cents roses ?
– Euh non… Mais c’est un détail. Et puis, il ne me plaît pas. Je suis toujours mariée et je n’ai absolument pas la tête à jouer les Cendrillon. Il faut d’abord que je termine le ménage chez moi.
– Tu as bien raison. Mais c’est vrai que si tu avais été un minimum célibataire, tu aurais pu t’amuser un peu ! »
Alexandre part dans la cuisine chercher mon Coca, puis il revient pour entamer un long monologue sur sa relation de quatre ans avec Alexia.
J’apprends qu’elle était végétarienne, passionnée par l’Afrique et adepte du sexe tantrique quand ils se sont rencontrés. Il est aujourd’hui convaincu que le déclin de sa libido a ouvert le dossier de leur rupture. Voilà, on en revient encore et toujours au sexe. J’apprends malgré moi de nombreux détails trop intimes sur leurs ébats sexuels et entends une nouvelle fois parler de c*********s.
Mon portable indique minuit dix quand je décide d’abandonner Alexandre aux pensées obscènes qui, sans doute aidées par la bouteille de vin blanc qu’il vient de boire seul, semblent se bousculer dans son esprit.
« Déjà ? s’écrie-t-il en essayant de me prendre dans ses bras.
– Oui, Alexandre. Il est tard, tu es un peu soûl et nous avons bien parlé. À demain !
– À demain, Juju, merci de m’avoir écouté ! crie-t-il un peu trop fort alors que j’ai déjà ouvert la porte. Et n’oublie pas : vous, les femmes, vous avez le pouvoir ! »
Il essaie alors de me voler un b****r sur la bouche, mais je lui referme la porte au nez avant de remonter les marches d’escalier quatre à quatre.
Arrivée sur mon palier, j’insère la clé dans la serrure le plus délicatement possible en invoquant tous les saints pour qu’il soit couché et endormi. Le calme règne dans l’appartement, seul le bruit du lave-vaisselle vient perturber cette nuit paisible en apparence. Mon portable vibre dans ma poche.
Je m’apprête à rejoindre la salle de bains quand une violente claque vient s’abattre brutalement sur ma joue droite.