I-1

2032 Words
I9 juillet. So far so good. Jusqu’ici tout va bien. C’est en tout cas ce que se disent Julien et Gisèle Delmas en ce début d’été breton. Après un excellent repas pris à la Crêperie panoramique du Château d’eau de Ploudalmézeau, et y avoir admiré la vue exceptionnelle sur les centaines d’îles et îlots qui parsèment la mer d’Iroise et l’entrée de la Manche, les voilà de retour à leur camp de base, à Plouguerneau, à une “vingt-cinquaine” de kilomètres de là. C’est au Camping de La Grève Blanche qu’ils ont pris leurs quartiers d’été, pour la dixième année consécutive. Une soirée douce et peu ventée, le soleil encore haut dans le ciel, pour le couple de vacanciers, c’est l’occasion idéale de se faire une promenade digestive, histoire de profiter encore plus du panorama incomparable de cette région de Bretagne, qui a su éviter le piège du béton et garder son authenticité. Après avoir longé la longue plage de sable immaculé qui donne son nom au camping, ils marchent doucement, bras dessus bras dessous, appréciant à sa juste valeur, le plaisir d’être seuls, sans enfants, pour une balade en amoureux. Ils ont laissé leur progéniture, de grands ados, s’amuser avec des copains, arrivés le jour même de Strasbourg et qui vont sans doute bien faire la fête pour célébrer leurs retrouvailles. Eux sont arrivés au camping depuis trois jours et, habitués des lieux, savourent sans retenue l’exceptionnelle quiétude et le côté familial de cette station balnéaire. Un endroit idéal pour profiter des plaisirs de la mer et respirer un bon air iodé, garanti pur Breizh. Une station balnéaire qui, pour le plus grand plaisir de certains, ne jouit pas de la même notoriété que ses concurrentes plus huppées de la Bretagne-Nord, de Carantec à Perros-Guirec en passant par Saint-Malo ou Paimpol. Et pourtant. Et pourtant… que de richesses à découvrir dans ce paysage invraisemblable, ce tourbillon d’îles, ces abers uniques au monde et riches de tant de secrets et de légendes. Depuis dix ans, ils s’efforcent de découvrir quelques-uns des mystères que recèle ce pays entre terre et mer. Et chaque fois, ils doivent s’avouer vaincus et réaliser que toute une vie ne suffirait pas à percer les secrets ancestraux de cette région à nulle autre pareille. Leur promenade vespérale vient clôturer une journée de vacances bien remplie, et pas seulement par les crêpes : grasse matinée, farniente, baignade, barbecue, plage, baignade, promenade sur les rives de l’Aber Benoît, Château d’eau et maintenant sentier des douaniers, après avoir passé la presqu’île de Beg ar Spins. Main dans la main, parlant à peine, ils avancent d’un pas nonchalant vers la pointe de Roc’h Pelguent, balayant des yeux le paysage de landes herbues et de mer qui les entoure. Arrivés au bout du chemin, ils obliqueront à l’ouest pour revenir vers l’île Venan et admirer au passage la vue fantastique sur le phare de la Vierge (ou de l’Île Vierge, vous choisissez) et ses 84 mètres de hauteur. Le phare, pas la Vierge ! Se fichant du tiers comme du quart du paysage, devant eux, trottine, en liberté surveillée, leur bergère allemande, malicieusement prénommée Angela. Tantôt elle précède ses maîtres d’une dizaine de mètres, tantôt elle les attend pour gambader à côté d’eux. En attendant de repartir en exploration. Pour elle, la vue alentour importe peu, ce qui compte avant tout c’est renifler ces bonnes odeurs, ces effluves laissés au ras du sol par ses congénères ou par d’autres représentants de la faune sauvage. Même sans être considérée comme un chien de chasse, elle se régale à suivre ces pistes de lapins de garenne et autres habitants à quatre pattes de cet endroit paradisiaque. Angela, en bon pâtre allemand, obéit toujours au moindre commandement de ses maîtres. Aussi ne comprennent-ils pas pourquoi, d’un seul coup, elle part en trombe, passe entre deux touffes de hautes herbes et disparaît de leur champ visuel. Un comportement totalement inédit, qui déroute quelque peu le couple de promeneurs. — Mais qu’est-ce qui lui prend ? Elle ne nous fait jamais ça ! s’étonne Gisèle. — Elle a dû sentir une odeur de gibier ou d’un autre animal plus en moins en décomposition. Allez ! C’est les vacances pour elle aussi, on peut bien la laisser quelques instants s’amuser ! Surprise, sa femme répond d’une voix non dénuée de perfidie : — Et c’est toi qui me dis ça ! Toi qui dis toujours qu’un chien, c’est fait pour obéir, point barre. Et qui dit aussi qu’on ne doit jamais la perdre de vue, car si jamais elle se trouve face à des enfants et qu’ils paniquent, même si elle est très gentille, on ne sait jamais ce qui peut arriver ! — T’as raison, je la rappelle. Il n’a même pas le temps de le faire. Avant même qu’il ouvre la bouche, Angela a ouvert la sienne et s’est mise à aboyer fort, très fort. Mais pas un aboiement ordinaire, plutôt celui d’un animal excité par une découverte et qui alerte ses maîtres pour qu’ils viennent partager au plus vite son enthousiasme. Malgré le jour qui commence à s’estomper, les deux époux Delmas n’ont pas trop de peine à slalomer au milieu des herbes hautes et de la flore locale particulièrement riche. Je ne vous dirai pas qu’ils ont le temps d’admirer les cristes marines, les inules perce-pierre, les spergulaires marines ou autres fétuques des moutons, car ils se pressent pour retrouver leur chienne. Campée sur ses pattes antérieures, elle aboie pour tenir en respect une forme sombre étendue au milieu des buissons, une forme sombre qui semble dormir, et pour cause. Monsieur Delmas, avec peine, fait taire sa chienne et s’approche de la masse recroquevillée sur elle-même, tel un fœtus dans le ventre de sa mère. Sa première réaction c’est de penser que l’homme gisant sur le sol est simplement sérieusement “coinché”, comme on dit en Bretagne. Autrement dit qu’il peut faire exploser un éthylomètre à quinze pas. Une impression partagée par sa femme. Ils ont beau s’adresser d’une voix forte à l’ivrogne en phase de récupération – pensent-ils – rien n’y fait. Alors, courageusement, mais d’un geste hésitant quand même, Julien se penche sur le poivrot inerte et essaye de sentir son pouls en tâtant la carotide, comme dans tout bon feuilleton policier qui se respecte. Les deux côtés du cou y passent avant qu’il se relève, le visage aussi blanc qu’un clown du même nom ayant passé ses vacances dans le métro. Il se tourne vers sa femme et murmure à son intention : — Merde, je crois bien qu’il est mort ! Une nouvelle qui remplit de joie Angela, ravie qu’on ait prêté attention à sa découverte et donc rendu hommage à son flair. Du coup, elle lance deux jappements pour marquer son contentement. Le faux poivrot, mais le vrai mort, ne s’en offusque pas. * Tandis que la famille Delmas se remet de ses émotions en buvant un café dans la minuscule salle d’attente de la brigade territoriale autonome de Lesneven, chargée de l’enquête, on s’active sur la scène du crime. Les TIC, Techniciens en Identification Criminelle, s’affairent à la lueur des torches, cherchant le moindre indice au milieu de la flore, si drue à cet endroit-là de la pointe du Roc’h Pelguent. À part quelques rares papiers gras et autres emballages laissés par des imbéciles de passage, ils ne trouvent rien à se mettre sous la dent. Seule certitude, ou presque, le corps n’a pas été traîné jusqu’à l’endroit de sa découverte. Quant aux causes du décès, peu évidentes de prime abord, c’est au médecin légiste que revient la tâche de les détailler à Adeline Pontcroix, l’adjudante-chef responsable de la brigade. Il est presque minuit et les nouvelles qu’il lui annonce s’avèrent étonnantes. Pour le docteur Legras, si les causes de la mort sont criminelles, sans le moindre doute possible, le mode opératoire, lui, reste empreint de mystère. — J’ai d’abord cru qu’il pouvait s’agir d’une crise cardiaque, car il n’y a aucune trace de blessure sur le corps. Mais en regardant plus attentivement, j’ai remarqué quelque chose de surprenant. L’homme portait un blouson dont le col était relevé. Mais il n’avait pas refermé la fermeture Éclair, et donc la partie antérieure de son cou restait exposée. Et là, juste à la hauteur de la pomme d’Adam, on remarque nettement une zone de peau bleutée et écrasée sur environ deux centimètres de longueur et cinq millimètres de largeur. Cette zone est marquée aussi par des traces de griffures, sans doute faites par la victime elle-même, car j’ai retrouvé sous ses ongles des petits lambeaux de peau et de sang qui lui appartiennent vraisemblablement. — Et vous en concluez ? Ce n’est quand même pas un suicide ! Un petit rire salue cette supposition, avant que le médecin enchaîne : — Non, ça c’est une absolue certitude ! L’homme ne s’est pas suicidé, on l’a étranglé, mais certainement pas avec les mains. Il y a une nette trace de striction cutanée tout autour du cou, sur la partie couverte par le blouson, elle aussi d’environ cinq millimètres de large, qui laisse à penser que l’étrangleur, ou l’étrangleuse, ajoute-t-il avec un petit sourire en coin à l’attention de l’adjudante-chef, était doué d’une force exceptionnelle. Je ne peux malheureusement pas me prononcer davantage, car il faut attendre l’autopsie. Le corps a été transféré à l’IML de Brest, on devrait avoir les résultats demain en fin d’après-midi. — Et vous pensez que la mort remonte à quand ? — Le corps était encore chaud, donc je dirai, compte tenu de la température extérieure et de la rigidité cadavérique, qu’il était mort depuis moins d’une heure quand on l’a découvert. — Bon, merci Docteur, vous me tenez au courant si vous découvrez d’autres détails… — Bien sûr, vous aurez mon rapport sur votre bureau en tout début de matinée. Tandis que le médecin prend congé, l’adjudante-chef interroge son second, le maréchal des logischef Tréduder. — Alors, tant que notre nouvel adjudant n’est pas arrivé, vous voilà promu mon second… — Et j’en suis très fier, mon adjudante-chef ! — Allez, je suis sûre que nous allons faire du bon travail ensemble. La victime alors, vous avez pu l’identifier ? — Absolument ! Erwan Lochrist, 29 ans, ostréiculteur à Landéda. Inconnu des services de gendarmerie ou de police. Il était marié depuis environ trois ans et avait une petite gamine de 20 mois. — C’est moche ! Mourir si jeune quand on vient juste de fonder une famille… Vous avez pu interroger la veuve ? — Non, mon adjudante-chef ! Elle est bien trop choquée. Son médecin lui a donné des sédatifs, je ne pense pas qu’on puisse l’interroger avant demain fin de matinée. — Bon, mais d’ici là, vous me mettez deux hommes sur l’enquête de voisinage, je veux tout savoir sur ses amis, ses ennemis, ses autres activités s’il en avait etc. etc. Il faut élucider cette affaire au plus vite, on ne peut pas se permettre d’avoir un tueur en liberté entre Lesneven, Plouguerneau et les Abers en début de saison. Sinon, je vais avoir le maire et le conseil municipal sur le dos, toute la journée ! — Un peu comme le shérif du village dans Les Dents de la mer. Un léger sourire éclaire le visage harmonieux de la chef de brigade, jolie trentenaire aux cheveux bruns et courts, aux yeux gris bleu, à la silhouette élancée et aux pommettes légèrement rebondies. Sans doute un souvenir de ses origines normandes. — On n’est pas en Amérique, Tréduder, mais en plein cœur d’un des plus jolis coins de Bretagne, mais ceci dit, vous n’avez pas tout à fait tort… En tout cas, je veux tout savoir sur cet Erwan Lochrist, le plus tôt possible ! * — Eh bien dites donc, Monsieur le pharmacien, je vous ai trouvé très en forme pour un samedi matin ! Vous avez vidé votre stock de pilules bleues ? plaisante LSD en reprenant sa respiration. Encore allongé, nu, sur le lit dévasté par leurs ébats, Hugues se tourne vers Laure, lui caresse tendrement les seins avant de répondre très sérieusement : — Chère mademoiselle Laure, c’est vous mon Viagra, mon aphrodisiaque préféré. Avec tes petites fesses bien musclées, tes hanches dessinées au crayon de “douceur”, tes petits, pas si petits que ça d’ailleurs, tétons dessinés pour la paume de mes mains, et… et ta petite frimousse souriante, il me suffit de t’imaginer pour avoir envie de te faire l’amour. Flattée par autant de compliments venant d’un homme dont elle partage la vie, entre deux reportages, depuis plusieurs années, elle ne peut néanmoins s’empêcher de lancer avec une pointe de tendresse enrobée de colère : — Tu n’as pas l’impression d’oublier quelque chose, mon amour ? Elle tourne la tête, de façon à lui montrer son horrible cicatrice sur la joue droite, souvenir douloureux d’une balle perdue dans un désert afghan. Du temps où elle était journaliste de guerre. Le ton est beaucoup moins doucereux maintenant quand elle lui demande : — Et cette belle balafre, Hugues, elle te fait b****r ? Une phrase provocante qu’elle accompagne d’un geste de sa main droite destiné à confirmer ou infirmer l’état “opérationnel” de la virilité de son compagnon. — T’es bête, ma Chérinette. Cette marque c’est une partie de toi, et j’aime tout en toi depuis le premier jour. Cette cicatrice, je ne la vois pas, tu le sais bien, je ne vois que la douceur de ton visage, de ton regard…
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