— Moi je la vois, Hugues, je la vois, l’interrompt-elle. Et j’ai décidé de suivre les conseils de Charlène, la copine de ton fils. Elle m’a confirmé, la dernière fois que je l’ai vue avec Adrien, que dans l’hôpital où elle travaille, il y a un nouveau chirurgien plasticien venu du Canada. Elle lui a montré des photos de mon visage, et il lui a certifié qu’il peut faire disparaître la cicatrice à 80 et peut-être à 100 %.
— Tu veux te faire opérer ?
— Oui ! dit-elle d’un ton aussi ferme qu’un camembert sorti d’un congélateur.
— Mais où sera ma LSD ? Tu ne seras plus pareille !
— Tu me fais rire ! Ce n’est pas toi qui vis avec cette marque d’infamie tous les jours ! Ce n’est pas toi qui te regardes dans ton miroir en te disant « Je ne suis pas trop mal pour mon âge » en regardant ton profil gauche, et qui fais une moue d’horreur quand tu regardes ton profil droit ! De toute façon, ma décision est prise et j’ai déjà convenu d’un rendez-vous avec le docteur, ou plutôt le professeur, Léveillé.
Abasourdi par l’annonce de Laure, le pharmacien ne sait pas comment réagir. Évidemment, il comprend sa réaction et ne peut que se réjouir de récupérer, peut-être, une Laure dans la plénitude de sa beauté. Mais en même temps, il éprouve quelque inquiétude à l’idée que ce bouleversement esthétique puisse avoir des conséquences sur leur vie de couple. Laure, si séduisante, attire déjà beaucoup les regards des hommes, mais la plupart sont plutôt… rebutés par son visage digne de celui de Robert Hossein dans Angélique. Qu’en sera-t-il après ? La bataille avec les autres mâles avides de séduction promet d’être rude. Mais peut-il s’opposer à la décision de sa compagne ?
— De toute façon, c’est toi qui décides, mon amour. Comme tu le dis si bien, c’est ton visage, pas le mien. Et quand est ton rendez-vous ? Et où ?
— Le professeur exerce à l’hôpital de Rennes, mais il a aussi une consultation le samedi à Brest, à l’Hôpital de la Cavale Blanche. Il a accepté de me recevoir la semaine prochaine, entre deux rendez-vous, en fin de matinée.
— Mais attends, samedi en huit c’est le début du week-end du 14 juillet. Je peux me faire remplacer le samedi, et l’officine est fermée le dimanche 13 et le lundi 14. On pourrait fêter ça en se faisant un petit week-end en amoureux ! On pourrait se trouver un petit hôtel du côté de Plouguerneau ou Ploudalmézeau, au bord de la mer, il doit bien y en avoir qui ont encore des chambres de libres… On arrive le samedi soir, et ça nous fait deux jours de dépaysement, sans rien d’autre à penser qu’à nous.
— C’est une très bonne idée, mon “nounet” ! Surtout que je ne connais absolument pas cette zone autour de Lesneven et des Abers. On aura tout le week-end pour explorer.
— Pas de problèmes, mon amour de balafrée, je m’occupe de tout. J’ai un client qui a séjourné à l’hôtel Castel Ac’h à Plouguerneau et qui m’en a dit le plus grand bien. T’inquiète, je vais nous arranger un week-end aux petits oignons dont tu te souviendras !
— En tout cas, dépêche-toi de m’appeler ta balafrée, bientôt, tu ne pourras plus m’appeler comme cela, répond-elle avec un sourire épanoui, mais, évidemment, asymétrique.
*
2e jour. Gendarmerie de Lesneven, Bureau de la chef de brigade.
— Alors Yann, cette enquête de proximité, qu’est-ce que ça donne ?
Assis de l’autre côté du bureau, le maréchal des logis-chef Tréduder, ravi d’être appelé par son prénom, ouvre la chemise cartonnée où il a classé toutes les informations sur le dénommé Lochrist Erwan.
— La victime avait 29 ans…
— Bon ça, je sais déjà, marié depuis trois ans, une petite fille de 20 mois. Venez-en aux faits mon petit Tréduder, dites-moi ce que je ne sais pas encore !
— Bien sûr, mon adjudante-chef ! J’y viens. Donc il était ostréiculteur, installé à Landéda depuis un peu plus de trois ans, mais en fait, il a repris la concession de son père quand celui-ci est parti en retraite.
— Vous m’avez dit qu’il n’avait pas de casier, mais avez-vous pu discuter avec ses employés et les autres ostréiculteurs ?
— J’ai eu le témoignage de ses trois employés. Ils me l’ont tous décrit comme un patron un peu renfermé, un peu dur, mais juste. Il gueulait facilement mais apparemment jamais sans raison. Par contre, ses ouvriers sont très inquiets pour leur boulot. Ils espèrent que sa femme pourra reprendre l’entreprise…
— Et avec ses concurrents ? Il s’entendait bien ?
— C’est un milieu rude ! Et l’huître n’est pas au mieux depuis plusieurs années avec les problèmes de surmortalité. Alors la concurrence est âpre, même si tous défendent leur terroir et le renom international de leur production. Les Abers représentent une zone de production très réputée sur le marché. Ceci dit, s’il semble qu’il n’y ait pas eu de problème majeur, on m’a quand même signalé une violente dispute entre Lochrist et Stéphane Hengoat, celui qui a la concession voisine. Lochrist l’a accusé d’avoir tenté de lui voler des huîtres dans ses bassins de “trompage”, les bassins utilisés en fin d’élevage pour augmenter la résistance de l’huître en renforçant le muscle qui relie ses deux valves, en incitant l’huître à rester fermée quand la mer se retire.
— Quel genre de dispute ?
— D’après ce qu’on m’a raconté, ça a commencé par des sous-entendus dans les bars du front de mer. Après, ça a été des échanges de noms d’oiseaux. Puis un beau soir, Lochrist a attendu Hengoat devant son hangar et a voulu lui casser la figure. Heureusement, on a pu les séparer tout de suite ; les autorités de surveillance et les Affaires Maritimes sont intervenues le lendemain. Il y a sans doute eu un arrangement de trouvé entre les différentes parties, car après, même si les relations étaient glaciales entre les deux hommes, il n’y a plus jamais eu, d’après ce qu’on m’a dit, d’histoires entre eux.
— Et c’était quand tout ça ?
— Il y a dix-huit mois environ, ils commençaient à préparer Noël, leur période la plus chargée.
— Bon, vous me convoquez ce Stéphane Hengoat, je veux tout savoir sur cette dispute et s’il avait encore des raisons d’en vouloir à Lochrist. Vous me convoquez aussi les employés. Je veux être sûre à 100 % qu’aucun d’entre eux n’avait de raison d’en vouloir à son patron. Et à part les huîtres, il avait bien une vie sociale cet homme ?
— Pour l’instant, je n’ai que des éléments de réponse. J’en saurai plus quand j’aurai interrogé Catherine, sa veuve. J’ai quand même pu interroger quelques voisins et la patronne du café où il semblait avoir ses habitudes : le Café du Port, chez Marielle. Et là tout le monde m’a confirmé qu’il était un peu renfermé, qu’il ne parlait pas beaucoup. Il arrivait, buvait un ou deux coups de muscadet cul sec, ou un demi de bière s’il faisait chaud, et il repartait. C’est à peine s’il adressait la parole aux autres clients ou aux patrons.
— Si je comprends bien, il ne sortait pas de sa coquille, un comble pour un producteur d’huîtres, enchaîne l’adjudante-chef, visiblement contente de son trait d’humour.
— On peut le dire comme cela, répond avec un grand sourire son adjoint.
— Bon ! Redevenons sérieux, avez-vous appris quelque chose d’autre ?
— D’après la patronne du Café du Port, il n’avait pas toujours été comme ça. C’était plutôt un jeune homme enjoué, rigolant facilement et pas le dernier à faire la bringue.
— Et qu’est-ce qu’il s’est passé pour qu’il change comme cela ?
— Personne n’a pu vraiment me répondre. Il semblerait que cela coïncide avec la rencontre avec sa femme, il y a trois ans, alors qu’il venait juste de reprendre l’exploitation de son père. Le poids de ses nouvelles responsabilités, l’enterrement de sa vie de garçon… c’est sans doute ça… Comme en plus, sa femme est tombée rapidement enceinte…
— On ne peut rien négliger, Yann, ce changement d’habitude peut avoir un rapport avec le meurtre. Vous me creusez ça aussi. Prenez Andel avec vous, et surtout, essayez d’en savoir plus sur d’éventuels ennemis que ce monsieur Lochrist aurait pu avoir.
*
Hôpital de la Cavale Blanche, Brest, 12 juillet, 9 heures.
Assis dans la salle d’attente des consultations, Hugues Demaître se rongerait les ongles s’il ne les avait pas coupés à ras, la veille. Bientôt vingt-cinq minutes que Laure est dans le cabinet du Professeur Léveillé. Jusqu’à présent, la décision de sa compagne, si elle paraissait longuement mûrie, restait encore dans le domaine de l’irréel, encore potentiellement réversible. Mais là, dans cette salle d’attente, il n’en est plus de même, et ce sentiment mitigé qu’il avait éprouvé à l’annonce de l’intention de “sa” LSD, revient de plus belle. Joie et crainte à la fois. Encore dix minutes de plus, et la porte du couloir menant au cabinet du chirurgien s’ouvre. Une Laure Saint-Donge radieuse passe le seuil, suivie de près par le praticien. Fin de quarantaine, cheveux drus mais déjà blancs, une silhouette longiligne que domine un visage hâlé ; le regard franc, cet homme a tout pour inspirer la confiance. Souriant, il s’approche d’Hugues et lui serre la main. Avant de lancer :
— Mademoiselle Saint-Donge m’a beaucoup parlé de vous et de l’importance du soutien psychologique que vous lui avez apporté en “occultant” sa cicatrice. Cela l’a beaucoup aidée dans sa démarche actuelle. Prendre une telle décision n’est pas facile et sans vous, elle ne l’aurait sans doute jamais prise.
Après avoir tendrement pris les mains de Laure dans les siennes, le pharmacien savoure à sa juste valeur les compliments du praticien. Un regard langoureux à sa chérinette qui semble tutoyer les anges, et il demande :
— Mais Professeur, vous pensez réellement réparer complètement la… balafre, elle est si profonde ! Et les chirurgiens que Laure avait vus jusque-là avaient parlé de risques de paralysie faciale, de destruction des glandes salivaires, de danger pour la mâchoire…
— Vous avez raison, monsieur Demaître, mais la chirurgie faciale a fait d’énormes progrès depuis quelques années, et notamment grâce aux Français. Vous vous rappelez de cette femme qui a reçu une “greffe de visage” après avoir été défigurée par un chien. Nous avons beaucoup fait de progrès, et dans mon hôpital au Québec, nous avons commencé à intervenir sur des cas jusque-là inopérables et avec un taux de succès excellent, supérieur à 80 %.
Une pointe d’inquiétude dans la voix, le pharmacien s’enquiert :
— Et pour les 20 % qui restent ?
— L’aspect esthétique est amélioré, mais on n’a pas obtenu de guérison complète, en tout cas pour l’instant. Pour votre compagne, c’est différent, j’ai déjà opéré une demi-douzaine de cas similaires avec un taux de récupération esthétique et fonctionnelle presque parfait.
— Et vous avez fixé une date pour l’opération ?
Laure reprend alors la parole :
— En fait, il y a plusieurs opérations à une quinzaine de jours d’intervalle.
Le professeur Léveillé enchaîne :
— Je ne veux pas rentrer dans des détails trop techniques, mais on ne peut réparer une plaie si profonde en une seule intervention. Il y a des étapes intermédiaires, pour “préparer le terrain”. L’opération se fera en trois fois, et comme je reprends mes cours au Canada le 20 octobre, nous avons prévu la première intervention la semaine après le 15 août, la deuxième mi-septembre et la dernière début octobre. Après, on laissera passer quelques mois et, suivant l’aspect final de la cicatrice, s’il y a encore des inégalités, des boursouflures, alors on aura recours aux techniques de chirurgie réparatrice fine pour rendre quasiment invisible cette fichue balafre.
Les yeux éclairés de bonheur, Laure ne peut s’empêcher de plaquer une paire de Breizhous sur les joues du chirurgien. Un geste que, visiblement, il apprécie, avant de prendre congé de ses visiteurs. Mais si elle semble au septième ciel, son pharmacien, lui, est resté bloqué dans l’ascenseur.
*
Deux jours et trois nuits maintenant que la brigade de Lesneven est en effervescence. Le maire et le procureur ont beau prendre des nouvelles auprès de l’adjudante-chef matin et soir, voire trois fois par jour, peu d’éléments nouveaux sont venus éclairer l’enquête. C’est donc avec une humeur “proche de l’Ohio” qu’elle accueille ses visiteurs, en visite dans le secteur. Le lieutenant Marc Guillerm et Léa Mattéi, technicienne en investigation criminelle de la brigade de recherche de Brest1, la connaissent bien pour l’avoir rencontrée au gré de ses affectations précédentes. Devant l’air maussade d’Adeline Pontcroix, Marc prend le premier la parole :
— Je ne sais pas où tu en es dans ton enquête, mais, vu ta tête, ça n’a pas l’air d’être la joie… Tu sais, tu peux tout me dire, nous sommes venus à titre tout à fait amical.
Un court moment d’hésitation, un regard investigateur aux deux arrivants, et l’adjudante-chef se lance :
— Avant de vous parler de mon enquête, je voudrais juste vous dire que vous formez un beau couple tous les deux. Je sais par où vous êtes passés et je ne peux que vous souhaiter enfin tout le bonheur que vous méritez.
— C’est gentil de nous dire ça, répond avec un grand sourire Léa, avant de lancer une œillade sans équivoque à son nouveau compagnon.
— Et toi alors ? demande Marc.
— Eh bien moi, je me serais bien passée d’une enquête sur un tel meurtre en pleine saison touristique… Je peux vous le dire…
— J’imagine, reprend Marc. Tu peux nous résumer ? On n’a pas tout suivi, on était nous-même sur une sale histoire.
— Voilà : il y a trois jours, on a retrouvé étranglé sur le sentier des douaniers devant le phare de l’Île Vierge, un ostréiculteur apparemment sans histoire. Enfin des petits conflits professionnels, mais a priori, rien qui ne puisse justifier un assassinat. Là où cela se gâte, c’est avec le rapport d’autopsie. Il y a bien eu étranglement, mais les lésions autour du cou sont tellement régulières et tellement peu larges, cinq millimètres de diamètre, qu’aucun être humain n’aurait pu faire cela à moins d’être doué d’une force herculéenne tout en ayant des doigts de la taille de ceux d’un nourrisson… Invraisemblable ! D’après l’autopsie, l’hypothèse la plus vraisemblable est celle d’un fil métallique raccordé à deux poignées, je sais que ce type d’instrument est encore utilisé par des vétérinaires, notamment lors d’amputation, pour couper les os. Une scie-fil je crois qu’ils appellent ça. On l’utilise pour l’élagage des arbres, quand on ne veut pas utiliser d’engin mécanique.
— Eh bien voilà, tu as l’arme du crime, non ?
— C’est possible, mais je n’y crois pas. La victime mesurait un mètre quatre-vingt-huit, et l’homme était costaud, il faisait même un peu de musculation. À moins d’un colosse, je ne vois pas quelqu’un arriver par-derrière, lui passer la boucle autour du cou et serrer le câble si vite qu’il ait eu à peine le temps de se débattre. En essayant de dégager sa gorge, en même temps, il aurait certainement secoué son agresseur, donné des coups de pied et des coups de coude. On aurait retrouvé des traces de végétation écrasée, et là tout était nickel, pas un bout d’herbe ou de bruyère d’écrasé, sauf évidemment à l’endroit où il est tombé mort.
— Effectivement, c’est loin d’être évident… Tu veux qu’on intervienne ?
— Non, t’es gentil, Marc, je vais trouver, tu sais, j’ai une bonne équipe pour me seconder. Merci d’être passé en tout cas ! Et bonne chance à tous les deux !
*
Toute fière au volant de sa Mini Cooper cabriolet 1,6 l, toit et portes jaunes, avec des coffres noirs, Laure se laisse guider par son compagnon, au sortir de Brest. Métropole Océane, ne l’oublions pas.
— Alors qu’en penses-tu ? lance-t-elle à son compagnon, tandis que la capote étant baissée, leurs cheveux volent au vent.
— Écoute, on en a discuté plusieurs fois. C’est “TA” décision, et même si je la trouve un peu précipitée, je l’approuve complètement. Et en plus, ce chirurgien m’inspire confiance.
Détournant quelques instants ses yeux de la route, LSD lorgne vers son compagnon avec un drôle de regard.
— Mais qu’est-ce que tu me racontes ? Je te parle de ma voiture, et toi tu me parles de l’opération ! Je te demande si tu la préfères à ma “guêpe”…
— Tu m’excuses, chérinette, mais tu sembles oublier que ta guêpe m’a laissé des souvenirs douloureux. Une zone entière où mes cheveux ont repoussé dans tous les sens, je mets dix minutes à me coiffer le matin, et avec du gel encore, et en prime des maux de tête réguliers, lors desquels j’ai l’impression que tous les gravillons de la chaussée ont décidé de me traverser le cerveau2.
— Je sais, mon poussinet, mais je voulais te demander quelque chose : ma Smart roadster ressemblait vraiment à une guêpe, celle-ci est plus ventrue. Tu ne trouves pas qu’elle ressemble plutôt à une abeille ?
— Elle en a déjà les couleurs, alors si tu veux l’appeler ton abeille, pourquoi pas…
— Adopté ! Ce sera mon abeille et je vais l’appeler… Maya ! dit-elle du ton enjoué d’une petite fille qui vient de battre son grand frère à la console.
— Décidément, tu as bien gardé ton âme d’enfant malgré toutes tes misères !
— C’est un des secrets de la vie, Monsieur le pharmacien. Garder toujours une âme fraîche et positive, comme celle de la petite fille que j’étais…
— Bon, on arrive au Conquet, reprend-il en souriant, je te propose d’explorer un peu la Pointe Saint-Mathieu et après, je t’emmène à mon hôtel surprise, en prenant la route buissonnière et en longeant les Abers, l’Aber Ildut, l’Aber Benoît et l’Aber Wrac’h, ça te va ?
— Ça me paraît parfait, Amour !
*
Gendarmerie de Lesneven, bureau d’Adeline Pontcroix.
— Entrez ! Couvrant le micro du téléphone avec sa main gauche, elle ajoute : Asseyez-vous, Yann, je suis avec le proc’, j’ai bientôt fini.
Et elle reprend sa conversation :
— Mais bien sûr, Monsieur le procureur, c’était mon intention ! Le maréchal des logis-chef Tréduder s’apprêtait à le faire partir. Et je vais réinterroger les employés de Lochrist, ils ne m’ont peut-être pas tout dit. Mes hommages, Monsieur le procureur.
Le téléphone est raccroché avec douceur, une douceur qui contraste avec le ton peu amène qui accompagne la phrase suivante :
— Ça y est, les emmerdements commencent. Yann, vous me faites passer un nouvel appel à témoin. Si, à l’heure du meurtre, quelqu’un a vu passer un ver de terre sur les lieux du crime, je veux qu’il se manifeste. Il faut qu’on avance, bon Dieu, il faut qu’on avance !
*
Lesneven, le même jour.
Peu de temps après le mini-coup de gueule de l’adjudante-chef, une Lesnevienne descend la rue des Récollets et jette un coup d’œil aux bâtiments de l’école Diwan.
Après avoir passé la venelle des Ursulines et aperçu une drôle de silhouette courir vers le centre-ville, elle continue sur le Chemin des Dames et regarde, comme à son habitude, la façade arrière de l’ancien couvent des Ursulines, son superbe cloître et son jardin paysager.
Un ensemble architectural remarquable qu’elle ne peut s’empêcher d’admirer à chaque fois qu’elle passe dans le secteur.
Mais cette fois, le spectacle s’avère un peu moins réjouissant pour les yeux.
Elle voit une autre forme humaine, avec un curieux bonnet, qui détale par la venelle, mais surtout, accrochée à la haute grille verte en fer forgé, qui sépare le jardin de la rue, elle aperçoit une silhouette de femme, inerte, visiblement accrochée à la partie haute du portail, ses mains pendant le long des barreaux.
À ses côtés, un jeune homme, sac de tennis sur l’épaule, qui semble ne pas savoir que faire. Quant à Coralie Bréhand, du haut de sa grille, elle ne s’occupera plus de son agence immobilière située tout près, derrière le collège-lycée Saint-François-Notre-Dame de Lourdes, dans l’Allée des Soupirs. Elle vient juste de pousser son dernier.
1 Voir Le Cobra de Brest, de Martine Le Pensec, même collection, même éditeur.
2 Voir Été meurtrier à Tréguier, même auteur, même collection.