IIMoins de cinq minutes plus tard, trois véhicules sortent en trombe de la gendarmerie avec, au volant de l’un d’eux, l’adjudante-chef, manifestement peu enchantée à l’idée d’avoir un nouvel homicide sur son secteur. Dans la deuxième voiture, son adjoint, lui, ressent plutôt une poussée d’adrénaline positive. Depuis à peine dix-huit mois qu’il est arrivé à la brigade, il a appris à apprécier la région et les richesses qu’elle recèle, tant naturelles que patrimoniales. Sans oublier les légendes, cet héritage fantastique dont s’enorgueillit le pays pagan. Par contre, en tant que célibataire d’à peine 28 ans, il est plus réservé sur les animations offertes aux jeunes générations. Hors saison, malgré tous les efforts des organisateurs des diverses associations, des membres du Comité des fêtes et de l’animation culturelle, il a bien peu de chose qui le branche à se mettre sous la dent. En septembre, ce sont les fêtes publiques de la ville, avec feux d’artifice, course cycliste et fête foraine. Mi-septembre, c’est “La foire aux poneys”, et en octobre, “Les rencontres historiques du Léon”. Et quand arrive l’été, à part le pardon du Folgoët en juin et les activités sportives de bord de mer, les réjouissances estivales lesneviennes se limiteraient plutôt à quelques soirées, souvent de qualité, à “L’Arvorik”, la salle de spectacles, à des expositions, des randonnées commentées, des visites d’églises et autres réjouissances culturelles. Autant d’occupations louables, mais qui ne suffisent pas à remplir la vie sociale, et sexuelle d’un jeune gendarme en pleine possession de ses facultés viriles, mises au repos forcé depuis quelque temps. Pourtant, sans avoir le physique d’un play-boy, il a de quoi séduire avec son visage non dénué de charme, son bronzage naturel et sa musculature déconseillée aux diabétiques, à cause des tablettes de chocolat qui vallonnent son abdomen. Alors là, un vrai meurtre en pleine saison, le deuxième en trois jours, cela l’excite au plus haut point. Voilà qui va mettre un peu de piment, rouge de sang, certes, mais du piment quand même dans le bourg. Le trajet est court de la rue Roudaut au Chemin des Dames. À peine deux minutes, le temps de prendre la rue de la Marne, et les gendarmes arrivent devant la grille où est toujours suspendue la victime. Le Master Renault avec les techniciens, les TIC, n’est pas long à arriver, et tout ce beau monde a vite fait de fendre la foule agglutinée, tels des Dupont-Lajoie, derrière la tresse de gel des lieux déjà en place.
Les premiers mots de l’adjudante-chef ne sont pas tendres à l’attention des badauds reluquant le cadavre comme un groupe de vautours suivant un car de touristes du troisième âge dans la vallée de la Mort.
— Bon sang ! Vous ne pouvez pas nous laisser travailler ! Vous ne voyez pas assez de crimes à la télévision, il vous en faut des vrais avec du sang bien frais ? Maintenant, vous allez rentrer chez vous bien sagement. Morvan, Berger, vous me repoussez le cordon de sécurité jusqu’aux prochains carrefours. Les seuls qui peuvent rester pour laisser leur nom sont ceux qui ont vu quelque chose de suspect ou qui croient connaître la victime. Allez ! Maintenant, on se bouge, on a une enquête à mener !
Dans un brouhaha où la colère domine, la foule recule peu à peu, et seuls trois potentiels témoins semblent décider à rester. Une jeune femme, pas loin de la trentaine, un homme d’une quarantaine d’années, l’air plus revêche qu’un CRS qui vient d’apprendre qu’il n’y a plus de bière dans le car de sa compagnie, et un jeune homme d’une “vingt-cinquaine” d’années, qui tient à la main un sac de sport d’où dépasse une raquette de tennis bien enveloppée dans son étui.
— Yann, vous voyez ce que ces témoins ont à dire et, si c’est intéressant, vous me les convoquez dans une heure à la brigade.
— Bien, mon adjudante-chef !
Le médecin légiste s’affaire déjà sur la victime, quand Adeline Pontcroix peut enfin s’approcher de la pauvre femme accrochée aux barreaux vert pâle de la porte d’entrée du jardin du cloître.
— On ne peut la laisser comme ça. Gilbert, trouvez-moi une bâche plastique pour la protéger des regards et éviter toute photo de journaliste. Le temps que les premières constatations soient finies.
— Vous avez parfaitement raison, Adjudante-chef, ce spectacle est dégradant ! En pleine ville !
L’arrivant n’est autre que le procureur, Jean-Sébastien Perrot, arrivé subrepticement dès qu’il a appris la nouvelle, de la voix de la chef de brigade.
— Alors Docteur, quels sont les premiers éléments de l’enquête ?
— J’arrive à peine, Monsieur le procureur, mais je peux déjà vous dire deux choses : son nom, elle s’appelait Coralie Bréhand, 30 ans, habitait Lesneven et tenait une agence immobilière Allée des Soupirs, à deux pas d’ici. On a retrouvé son sac à main à ses pieds, avec ses cartes de visite professionnelles et ses papiers d’identité. Elle habitait rue Barbier de Lescoat et devait rentrer chez elle pour déjeuner. Passer par les Ursulines était le chemin le plus court. Quant aux causes de la mort, elles ne sont pas dues à la corde qu’elle a autour du cou et qui est attachée aux barreaux du portail. C’est une certitude. Le nœud n’est absolument pas serré et la partie de la corde attachée à la porte formait un nœud très lâche. Il aurait suffi qu’elle se débatte un peu pour se détacher. Donc, c’est une certitude, elle était déjà morte quand on l’a suspendue aux barreaux.
— Mais Docteur, s’enquiert l’adjudante-chef, je ne comprends pas, si elle n’a pas été étranglée par ce qui ressemble à une écoute de marine, comment est-elle morte ? Il n’y a que quelques petites traces de sang visibles autour des narines et de la bouche. Pas de traces de coups de couteau ou de coups violents…
Un homme essoufflé malgré son allure sportive arrive à ce moment précis dans un costume blanc, trois-pièces, très élégant, et sa réaction d’impatience ne se cache pas.
— Oui ! Alors, de quoi est-elle morte ?
— Ah ! Monsieur le maire, nous vous attendions, répond le médecin légiste, sans montrer la moindre surprise devant cette arrivée impromptue. Je m’apprêtais à donner mes premières conclusions à notre adjudante-chef. Eh bien, la victime est morte étranglée. Comme elle portait juste un petit top et avait le cou dégagé, on voit nettement les traces d’une striction régulière tout autour de la nuque, une striction très forte, appliquée sur environ cinq millimètres de diamètre. En prime, on a un visage cyanosé ainsi que les yeux exorbités, donc l’étranglement ne fait aucun doute. On note en outre les mêmes tuméfactions et les mêmes excoriations en avant du cou que pour la victime de Plouguerneau : elle a dû essayer d’écarter le câble qui l’empêchait de respirer et en faisant cela, elle s’est entamée la peau et on retrouve donc des petits débris cutanés qu’elle s’est arrachés, en vain. On pourra le vérifier à l’autopsie.
— Attendez, Docteur, intervient l’adjudante-chef, vous voulez dire qu’en plein jour, quelqu’un a eu le culot de passer une chaîne ou un câble autour du cou de cette jeune femme, et que personne n’aurait rien vu ?
— C’est une très bonne remarque. Personnellement, je pense qu’il n’était pas très difficile de se cacher derrière l’arche ou dans le petit jardin qui marquent la fin de la Venelle des Ursulines. Après, il suffisait d’attendre que Coralie Bréhand rentre chez elle. Elle devait suivre le même trajet tous les jours, alors celui qui voulait la tuer n’a eu qu’à la surveiller pour connaître ses habitudes. Il suffisait d’attendre qu’elle arrive près de l’arche en granite à la sortie de la venelle. Là, un arbre épais le cachait à la vue des passants ; après, il n’y avait qu’à lui passer le câble autour du cou. En quelques secondes, son sort a dû être réglé et l’assassin n’a dû avoir aucune difficulté à la porter jusqu’à la grille et préparer sa sordide mise en scène. Les passants sont rares à cette heure-là, en été, et Diwan était fermé…
— Donc d’après vous, la préméditation ne fait pas le moindre doute ?
— Pas le moindre !
— Mais excusez-moi, Docteur, je trouve qu’il y a quelque chose qui cloche dans votre théorie : si quelqu’un essayait de me passer un câble d’acier autour du cou, j’aurais le temps de réagir, de me débattre. Donc mon corps présenterait de multiples traces de coups ou des bleus. Et pourtant, aucune des deux victimes ne présente de telles lésions, seulement quelques contusions très localisées. Pour moi, votre théorie est fragile !
— À moins qu’il n’utilise, comme je vous l’ai dit, une sorte de scie-fil et qu’il ait une grande habitude de son utilisation. Si on va très vite, c’est une arme imparable, répond avec un petit sourire narquois le médecin.
— Bon, en tout cas, Yann, vous demandez aux TIC de rechercher des empreintes tout autour du porche en granite de la venelle et tout autour de la grille du jardin. Et vous vous débrouillez pour me transférer le corps à l’IML au plus vite. Vous me lancez immédiatement l’enquête de voisinage et des appels à témoins. Demandez du renfort si besoin, mais moi je veux les trois témoins de tout à l’heure et les témoins convoqués pour le premier meurtre, dans une heure à la brigade !
*
Après avoir longé toute la côte au nord du Conquet et exploré brièvement, trop brièvement certainement, les rives de l’Aber Benoît et de l’Aber Wrac’h, Hugues, Laure et son abeille rejoignent Plouguerneau. Un peu de D71 et après avoir passé la Crêperie de la route du Phare, ils arrivent sur la route qui longe la plage de Lilia, face à l’île de Leac’h Venn. C’est là que trône le bon plan d’Hugues avec son immense terrasse couverte et sa vue imprenable sur la mer. À peine le temps de jeter un coup d’œil à la piscine chauffée tout entourée de lames de teck gorgées de soleil, et l’hôtel Castel Ac’h leur ouvre ses portes. Les propriétaires, Névine et Yves Rallon, ne sont pas longs à venir les accueillir, très heureux d’héberger dans leur établissement la célèbre LSD dont articles et polars n’ont aucun secret pour eux. Quelques minutes plus tard, ils se retrouvent dans la chambre 33 réservée aux VIP, résolument moderne, aux tapisseries alliant harmonieusement le bleu et le grège. De leur large terrasse, la mer d’Iroise s’offre à eux dans toute sa beauté, sa sauvagerie et sa richesse. Sur la droite, ils cherchent en vain à apercevoir la grande sentinelle, le phare de l’Île Vierge qui, de sa hauteur majestueuse et paisible, apporte un gage de sérénité dans cette partie du monde habituée à encaisser sans broncher coups de vent et tempêtes depuis la nuit des temps.
— Enfin seuls ! soupire avec un visible soulagement le pharmacien de Trémel. Que dirais-tu d’une bouteille de champagne pour fêter ça ? On le boirait sur la terrasse en prenant le soleil et en regardant la mer.
— On pourrait aussi le prendre au lit, en faisant l’amour. Après tout, les chambres d’hôtel c’est fait pour ça, non ?
— Ma foi, cela ne me paraît pas incompatible. Qu’est-ce que l’on se prend ? Du Coche ou du Blin ?
— Le Blin, cela fait longtemps qu’on n’en a pas bu, et j’aimais beaucoup le rosé. Mais j’aime bien le Coche aussi…
— Attends, je vais te résoudre cela en deux minutes, dit Hugues en composant le numéro du room service.
Pendant que Laure profite de la vue et du soleil, Hugues a vite fait de régler les problèmes d’intendance et vient retrouver sa belle, l’air triomphant.
— Tu veux que je te dise, ce week-end me paraît parti sous les meilleurs auspices : dans leur cave, ils ont non seulement du Coche millésimé…
— Et son incomparable bouquet à la fois sec et fruité.
— Absolument ! Mais ils ont aussi du Blin Rosé !
— À petites bulles donc ! Et avec cette longueur en bouche…
— Ils nous les apportent tout de suite.
— J’espère parce que de parler de longueur en bouche, moi, cela m’a donné des idées, pas toi ?
Et joignant le geste à la parole, Laure a déjà capturé goulûment les lèvres de son compagnon, tout en commençant à déboutonner sa chemise.
— Laure… Laure… je t’en prie, arrête-toi, attends au moins que le champagne arrive, sinon on ne sera plus présentables…
Sauvé par le gong. Tenue impeccable, pantalon et veste noire, gilet à motifs imprimés, le serveur fait une entrée appréciée, laissant son chariot avec un seau pour chaque champagne et quatre coupes. Si Hugues ne prête guère attention à l’homme et se contente de lui glisser un pourboire, le regard de Laure croise le sien un bref instant, au moment où il prend congé.
— Coucou, Laure, es-tu avec moi ? Tu as soudainement l’air ailleurs, plongée dans je ne sais quelles idées. Tu te sens bien ? Tu repenses à l’opération ? Je te trouve toute chose !
Se secouant la tête, comme pour se réveiller, la compagne d’Hugues met quelques secondes avant de répondre à cette salve de questions. Son sourire si spécial revient sur ses lèvres, mais pour qui la connaît bien, il apparaît forcé. Pourtant, son trouble s’estompe sitôt la première coupe avalée. Ses mains expertes commencent à explorer les zones sensibles de son pharmacien. Si à quelques dizaines de mètres, les vagues s’écrasent sur la plage avec un grondement sourd, dans la chambre 33, on n’entend plus que des plaintes lascives et un sommier qui danse en cadence.