Chapitre 1 : Le Nexus est dans le 98 € Store.
Inna
Je termine de ranger les boîtes de conserve de tomate sur l'étagère du fond quand la clochette au-dessus de la porte du 98 € Store retentit. C'est pas le son habituel. C'est un bruit sec, qui annonce que l'air vient de changer dans l'alimentation de Pablo.Je ne me retourne pas tout de suite. Je sens juste la présence. Pablo, derrière sa caisse, s'est arrêté de fredonner son vieux morceau de highlife. Le silence est devenu lourd, presque physique.
Je finis par pivoter lentement, en essuyant mes mains moites sur mon jean. À l'entrée, deux types. Pas le genre de clients qui viennent chercher un pack de lait ou des cigarettes. Des murs de muscles, avec cette assurance froide qui te fait comprendre qu'ils possèdent chaque centimètre de sol sous leurs bottes.Le premier s'avance vers le comptoir. Il porte un t-shirt noir ajusté, sans manches. Sur son bras gauche, l'encre est nette : la Main. Chez les Nexus, c'est le grade de l'Avant-bras. Ce sont les soldats, les recrues de moins de cinq ans. Ils font le sale boulot, exécutent les ordres et marquent leur territoire dans la rue. C'est déjà assez pour faire trembler n'importe quel civil, mais c'est le deuxième qui me glace le sang.Il est un peu en retrait, plus calme. En inclinant la tête pour regarder une étagère, son col s'abaisse. Le tatouage est là, bien visible sur sa nuque. Le Visage. C'est le grade des vétérans, ceux qui sont là depuis plus de cinq ans. À ce stade, le marquage est impossible à cacher. Ça veut dire qu'il a renoncé à toute vie normale ; il appartient publiquement à l'organisation. C'est un dur, un vrai, qui a survécu à assez de guerres pour ne plus rien craindre.
Au-dessus d'eux, il n'y a que l'élite, ceux qui portent la marque sur le Pectoral Gauche, le Cœur. Ce sont les fidèles de plus de dix ans, ceux qui mourraient pour Silas Malakai, alias l'Obsidien.
Je me fige, le cœur qui cogne contre mes côtes comme un animal en cage.
Le Nexus est dans le 98 € Store.
Je déteste tout ce qu'ils représentent. Ces types sont des métastases qui bouffent ce pays depuis des décennies. Pour eux, on n'est que des chiffres ou de la poussière. Je baisse les yeux sur mes baskets, essayant de me rendre invisible entre deux rayons.
__ Pablo..
Lance celui qui a le tatouage à la nuque. Sa voix est décontractée, presque amicale, et c'est ça le pire.
___ On n'a pas vu ton versement ce mois-ci. L'Obsidien n'aime pas les oublis.
Je sens une goutte de sueur couler dans mon dos. Je prie juste pour qu'il n'y ait pas de fusillade. Je ne veux pas mourir dans cette épicerie minable, entre un sac de riz et des piles bon marché, juste parce que Pablo a joué au con avec les comptes du parrain.L'homme à la nuque tatouée tourne soudain la tête vers moi. Ses yeux sont d'un brun chocolat dense, impénétrables. Je soutiens son regard une fraction de seconde de trop avant de détourner la tête. La haine brûle dans ma gorge, mais la peur est plus forte.
__ Qui c'est, la petite ?
Demande-t-il à Pablo sans me lâcher du regard.
Pablo tremble. Je l'entends au bruit de ses clés qui s'entrechoquent contre le comptoir. Sa voix, d'habitude si ferme quand il engueule les gamins du quartier, n'est plus qu'un murmure fatigué
__ C'est ma nièce...
Je baisse la tête, fixant mes mains. Je ne peux pas m'empêcher de tripoter mes doigts, un tic nerveux que je déteste. Je sens le regard de l'homme à la nuque tatouée s'attarder sur moi. Une seconde. Deux secondes. C'est une éternité quand on sait que ce type peut vous briser le cou sans même froncer les sourcils.
__Nous te laissons vingt-quatre heures.
Lâche-t-il enfin d'une voix grave qui ne laisse place à aucune négociation.Il ne s'en va pas tout de suite. Il se dirige vers l'une des étagères avec une lenteur calculée. Il saisit un flacon de parfum bon marché et un paquet de biscuits fins, puis les pose lourdement sur le comptoir. Pablo ne dit rien. Il n'ose même pas regarder le prix. Ses mains tremblantes emballent les articles dans un petit sac en plastique, comme si c'était le cadeau le plus précieux du monde. C'est le racket dans toute sa splendeur
ils se servent, et on leur dit merci de ne pas nous avoir tués.
Le vétéran se tourne brusquement vers moi.
- Toi. Suis-moi.
Je sursaute, le cœur manquant un battement. Ma haine bouillonne. Pour qui il se prend ? Mais je n'ai pas le choix. Je ramasse le sac sur le comptoir et je lui emboîte le pas.
Il se fout de ma gueule, il est deux fois plus large que moi et il est incapable de porter son propre sac de courses ?
Nous sortons du 98 € Store. L'air chaud du dehors me frappe le visage, mais l'ambiance reste glaciale. Garée juste devant, une berline noire aux vitres teintées, moteur vrombissant, semble attendre sa proie. Sans m'accorder un seul regard, le type au tatouage sur la nuque grimpe côté conducteur. L'autre, celui à l'avant-bras tatoué, s'installe à l'arrière.C'est là que je remarque qu'ils sont quatre à l'intérieur. Quatre prédateurs dans une boîte de métal.Soudain, la vitre de l'avant s'abaisse dans un sifflement électrique. Mon souffle se coupe. Je suis frappée de plein fouet par un regard... des yeux d'un vert intense, presque irréels dans l'obscurité de l'habitacle. L'homme porte une cagoule noire qui ne laisse deviner que ces deux orbes magnétiques. Il ne dit pas un mot, il se contente de me fixer. Je reste là, comme une idiote, incapable de détourner les yeux. Ils sont si profonds, si... beaux, malgré la violence que l'on devine derrière ce masque.Un claquement de doigts sec me fait sursauter. C'est l'homme au volant.
__ Allez, amène-moi mon paquet de cigarettes.
Ordonne-t-il froidement.Je trottine pour contourner la voiture, le dégoût me tordant les entrailles. Je lui tends le sac par la fenêtre. À peine mes doigts ont-ils lâché le plastique que les vitres remontent, redevenant des miroirs noirs impénétrables. La voiture accélère brusquement, laissant derrière elle un bruit sourd qui résonne dans toute la rue et un nuage de poussière qui me pique les yeux.Je reste seule sur le trottoir, le poing serré. Ils sont partis et je suis toujours en vie