Le dernier repas
Chapitre 1
La famille Bennett
Alors que la gouvernante déposait le dernier plat sur la table, Richard Bennett prit enfin ses couverts et posa délicatement un morceau de poulet rôti dans l’assiette d’Emily Reed.
"Ce sera peut-être le dernier repas que nous partagerons comme père et fille…" dit-il d’une voix empreinte d’émotion. "Je n’aurais jamais imaginé que tes parents biologiques te réclameraient si tôt."
Ses paroles étaient chargées de regret, et son esprit se replongea involontairement dans les événements survenus trois mois plus tôt.
À cette époque, il avait été gravement malade et avait eu besoin d’une transfusion sanguine en urgence. Emily avait été la première à se proposer. C’est ainsi que les résultats médicaux avaient révélé une vérité bouleversante : ils n’avaient aucun lien de sang.
La découverte avait ébranlé toute la famille Bennett.
Après sa convalescence, Richard avait mobilisé tous ses moyens pour retrouver sa véritable fille, Clara Bennett.
Lorsque Clara était revenue à la résidence, la famille l’avait naturellement entourée d’attention et d’affection.
Quant à Emily…
Cette enfant élevée pendant dix-huit ans sans lien biologique…
Son avis de recherche avait été publié sur un site dédié aux enfants disparus.
La veille, une femme avait appelé, affirmant être la mère biologique d’Emily et annonçant qu’elle viendrait la récupérer aujourd’hui.
"Ce sont tous les plats que tu aimes…" reprit Richard en sortant de ses pensées, en lui servant de la purée de pommes de terre, des légumes sautés et du pain chaud. "Mange encore un peu. Peut-être que ta vie sera différente là-bas…"
Lors de cet appel téléphonique, il avait appris que les parents biologiques d’Emily étaient sans emploi et vivaient dans le comté de Brookdale, une région reculée et économiquement fragile.
L’un des endroits les plus pauvres du pays.
Assise bien droite, Emily resta d’un calme troublant, comme si elle avait deviné chacune de ses pensées. Elle posa lentement ses couverts.
"Je n’ai plus faim."
Elle se leva et quitta la salle à manger, le dos droit et la démarche élégante, sans se retourner, comme si cette maison ne lui appartenait déjà plus.
Margaret Bennett ne put retenir sa colère.
"Cette fille se plaint même de la vaisselle que tu utilises ! Tu l’as trop gâtée !" lança-t-elle avec amertume. "Elle refuse les bons plats, mais elle souffrira quand elle arrivera là-bas !"
"Maman, calme-toi…" intervint doucement Clara. "Ma sœur n’est sûrement pas prête à retourner vivre à la campagne. Elle est bouleversée…"
Clara était revenue chez les Bennett depuis un mois seulement. La veille, elle avait surpris une conversation entre leurs parents et appris que la famille biologique d’Emily vivait dans une extrême précarité : cinq frères célibataires, une grand-mère gravement malade, aucun revenu stable.
Cette réalité lui inspira un sentiment de supériorité qu’elle dissimula à peine.
"Je vais l’accompagner," déclara-t-elle en se levant.
Richard lança un regard sévère à Margaret.
"Après tout, Emily a aussi été notre fille."
"Hmph…" ricana Margaret. "Quand je pense à la façon dont nous l’avons chérie toutes ces années pour finalement la renvoyer dans la misère… ça me fend le cœur."
Emily entra dans le salon, attrapa son sac à dos posé sur le canapé et s’apprêta à partir.
Clara la rejoignit aussitôt.
"Emily… le 1er octobre, c’est mon dîner de fiançailles avec Daniel Harris. Tu viendras ?"
Ses yeux brillaient d’excitation, mais son ton laissait transparaître une pointe d’arrogance.
Tout le monde savait que les familles Bennett et Harris avaient conclu un accord de mariage. Si Clara n’était pas revenue, Emily aurait été celle promise à Daniel.
"Daniel est vraiment merveilleux… il est tellement attentionné avec moi," ajouta Clara avec un sourire appuyé. "Si nos parents ne m’avaient pas retrouvée, c’est toi qui aurais été à ma place. Tu ne m’en veux pas, n’est-ce pas ?"
Emily esquissa un sourire léger.
"Grâce à toi, ce déchet a enfin trouvé preneur."
"Quoi ?"
"Je comptais le jeter à la décharge, mais quelqu’un est venu le récupérer plus tôt que prévu."
Clara manqua d’exploser, mais en apercevant une silhouette derrière elle, elle adopta aussitôt une expression blessée, les yeux embués.
Margaret entra dans le salon et perdit immédiatement son sang-froid.
"Emily ! Comment oses-tu parler ainsi à ta sœur ! Tu as perdu la tête ?"
"Ma bouche fonctionne parfaitement," répondit Emily avec un sourire paisible. "C’est toi qui devrais consulter un ophtalmologue."
Après un mois à côtoyer cette prétendue douceur, Margaret n’avait toujours pas compris sa véritable nature.
"Toi…" Margaret tremblait de rage.
"Sœur…" dit soudain Clara d’une voix douce. "Je veux t’offrir mon collier préféré. C’est un cadeau de maman et papa. Qui sait quand nous nous reverrons…"
Elle saisit le bras d’Emily.
L’instant suivant, un collier de rubis glissa du sac à dos et tomba au sol.
Un silence stupéfait envahit la pièce.
"Comment est-ce possible…" murmura Clara, la main sur la bouche.
Emily sourit intérieurement.
Allaient-ils l’accuser de vol ?
"Comment le collier de Clara est-il arrivé dans ton sac ?" cria Margaret. "Richard ! Viens vite ! Cette fille a volé le bijou avant de partir ! Après tout ce que nous avons fait pour elle !"
Richard arriva, abasourdi.
"Que se passe-t-il ?"
"Ce n’est rien…" intervint Clara précipitamment. "Ce collier était destiné à Emily. Qu’elle le prenne ou non, cela ne change rien."
"Bien sûr que si !" répliqua Margaret. "Si tu le donnes, c’est un cadeau. Si elle le prend, c’est du vol !"
"Maman, tu ne devrais pas parler ainsi…" dit Clara en ramassant le collier et en le tendant à Emily. "Je sais que tu l’as pris pour assurer ton avenir. Ta situation est difficile. Prends-le."
Les domestiques ne purent s’empêcher de murmurer :
"Mademoiselle Clara est trop gentille…"
"Ce collier vaut plus de cent mille dollars…"
"Il a été fait sur mesure…"
"Il y a même son prénom gravé à l’intérieur…"
"Et malgré tout, elle l’offre à sa sœur…"
Les comparaisons s’accumulèrent, et plus elles s’enchaînaient, plus Emily semblait indigne, à l’exception de sa beauté.
Margaret arracha finalement le collier des mains de Clara, le cœur serré.
"Pauvre enfant… Le vide de son avenir est sans fond. Même dix colliers ne suffiraient pas à le combler."