Prologue

2163 Words
PROLOGUEIl court. À s’en faire péter les poumons comme un asthmatique proche de l’asphyxie. L’air commence à lui faire mal. À cette heure, il est peut-être un peu plus fluide qu’en plein jour mais il est aussi plus frais. À chaque aspiration, le coureur amateur et contraint perçoit très bien cette différence qui chuinte en musique désagréable à ses narines dilatées. C’est comme une intrusion qui se transforme en douleur à force. Un passage obligé qui crée une souffrance que le corps, peu habitué à cet effort intense, non programmé, repousse et refuse tout en essayant de l’absorber. Pourtant, il n’a pas le choix. Il en va de sa vie. Si l’air vient à lui manquer et qu’il se mette à suffoquer, au point d’abdiquer en rase campagne comme un véhicule sans carburant, il n’aura plus aucune issue que de lever les bras au ciel, si celui-ci veut bien l’entendre… Sinon, ils se rueront sur lui, le jetteront à terre, lui saisiront les mains et les pieds et, en riant, ils en feront leur chose, l’objet même de leur jeu. De leur plan funeste. Rien ne dit qu’ils le tueront proprement. Les tortionnaires, même en herbe, n’en ont rien à faire de la délivrance ultime du supplicié. Qu’il souffre, qu’il ait mal fait en somme partie de son cursus mortel. Difficile de se passer du sang, même pour des mammifères qui se croient évolués. Il allonge la foulée, essaie de caler son mouvement pour le rendre bien régulier mais, en ce moment précis, il n’est pas sur un terrain de sport à tenter de réaliser la performance du siècle. Il est plus simplement en train de courir de nuit sur le chemin de halage qui longe la rivière de Pont-l’Abbé pour tenter de continuer à faire partie du monde des vivants. Il se trouve encore dans la partie sombre du chemin où la courbe de la rivière interdit aux lumières de la ville de donner des contours plus précis au paysage. C’est un no man’s land de gris et de noir qui crée des ombres folles et des fantômes immobiles. Il est encore bien loin de la civilisation, celle qui lui permettrait de s’extraire de son cauchemar, de balayer sa peur et de croire à nouveau à l’humanité. Si elle existe. Au milieu de la ligne droite, il est obligé de ralentir, puis il s’arrête parce que ce n’est plus possible. Son cœur bat à tout rompre. Ses jambes ne le portent plus. Il n’a presque plus envie de résister parce que la machine ne suit pas. Et puis il doit reprendre son souffle et retrouver son calme. Il ne peut surgir sur l’esplanade au bord du quai où il y a encore des gens, sans attirer l’attention par son affolement. Alors, que répondrait-il aux questions ? Pour l’instant, il ne s’est rien passé. On ne l’a pas agressé, ni violenté, ni blessé. Ni même menacé de mort. Personne ne le croirait. Seul le passage à l’acte peut apporter une preuve tangible. Il faut si souvent que le drame survienne… C’est difficile aussi de courir à l’aveuglette et un accident est si vite arrivé. Une chute le condamnerait à coup sûr. Il suffirait d’une blessure, d’une entorse pour rendre vain le moindre de ses espoirs. Il se trouverait vite livré à la merci de ses poursuivants. Allongé sur le chemin, geignant sous la douleur et implorant ses bourreaux de l’épargner, il perdrait sa dignité sous les rires sarcastiques et les quolibets. Avant qu’ils en finissent avec lui, puisque telle est leur volonté. Non, il n’en sera pas ainsi parce qu’il lui reste encore des ressources que le désir de vivre mobilise entièrement. Il se remet à marcher en se tenant les côtes, respirant plus calmement pour tenter de reprendre son souffle avant de se remettre à fuir comme une bête traquée. Puisqu’il n’a pas le choix. Quand il se retourne, il ne distingue aucune silhouette agressive au bout de chemin. Il n’entend pas non plus d’éclats de voix d’un groupe en mouvement vers lui pour l’attaquer. Rien. Comme s’ils avaient soudainement abandonné leur plan macabre. Après tout, ils ont pu s’apercevoir de l’énormité de leur projet et changer d’avis. Peut-être même que Justine a su les convaincre… Mais dans le fond de lui-même, Simon sait très bien qu’il n’en est rien. Tout à l’heure, alors qu’il était au milieu d’eux, il n’aurait pas pu imaginer que, derrière ces sourires de façade, ces effusions exagérées, se cachait leur entreprise criminelle. Ils se sont joués de lui. À jouir même de son insouciance. Des copains… Ils viennent d’obtenir leur baccalauréat ensemble. Lui, Simon, et ses quatre camarades de classe. Et Justine, bien sûr. Celle que les autres convoitent mais qui n’a d’yeux que pour lui. Leur idylle dure depuis un peu plus d’un an, mais ils n’ont pas fait l’amour aussi souvent qu’il l’aurait souhaité. Au début, elle ne voulait pas. Il respectait ses états d’âme. Mais ils ont fini par se prendre la main pour aller plus loin sur leur histoire commune. Le vicaire les a tous emmenés au printemps de cette année dix-neuf cent soixante-dix passer quelques jours dans une colonie de vacances, à côté de Mûrde-Bretagne dans les Côtes-d’Armor. Pour réfléchir, il a dit. Pour une fois qu’ils avaient l’occasion de quitter la maison avec la bénédiction des parents, ils ne se sont pas fait prier. C’est le cas de le dire ! C’est au cours de la bataille aux polochons du premier jour qu’il a effleuré puis caressé les seins de Justine alors que les autres continuaient à batailler dans les cris et les plumes. C’est le soir qu’il a glissé ses doigts sous l’élastique du pantalon de son pyjama rouge alors qu’ils étaient allongés ensemble dans un sac de couchage pour ne pas avoir froid. C’est juste après qu’il l’a prise sans se soucier des regards posés sur eux. À y repenser maintenant, peut-être qu’il n’aurait pas dû. Dans cette course éperdue, un temps stoppée par manque de jus, il a fait un break bien utile. Il sait maintenant. Ses traits se sont durcis. Il a peur de comprendre. Il marche vite pour atteindre le virage. La ville se découvre dans le fond du décor. Sur la rive d’en face, il aperçoit l’ombre du moulin de Pors Moro. Sous les arbres de la rive droite, il y a de la lumière. Des flonflons et des gens qui s’amusent. Un chapiteau de cirque aussi. Ils l’ont vu cet après-midi, ce Barnum Circus multicolore, entouré de caravanes rutilantes et de roulottes à l’ancienne occupant le quai Saint-Laurent. Ils ont jeté de la verdure aux animaux indifférents à ces gens qui, d’une ville à l’autre, passent devant les grilles et les reluquent comme des bêtes sauvages qu’ils ne sont plus depuis bien longtemps. Justine a ri quand le lama a donné des coups de tête dans tous les sens pour qu’on lui lance quelque chose. Simon l’a prise lentement par la taille et il l’a attirée délicatement vers lui. Sous le tissu très fin de sa robe, il a senti sa peau douce et souple se creuser lentement sous ses doigts. En se penchant un peu vers son cou, il a humé ce parfum de femme s’échappant du col légèrement ouvert et il a souri. L’amour présent et le plaisir à venir. De quoi rêver à des choses, à demain et plus tard. Ou tout simplement à rien d’autre que le moment dans ce qu’il a de si intime. Comme s’il ne pouvait rien y avoir d’autre, ici et maintenant. En cet instant précis, il était le plus heureux du monde. Plus tard, le petit groupe s’est écarté de la fête. Ils ont marché tous ensemble en aval de la rivière sur le chemin de halage, pendant un bon moment, puis ils se sont arrêtés sur une étendue herbeuse éclairée par une lune paresseuse. Simon n’a pas résisté. Il n’avait pas souvent ce genre d’occasion. Et tant pis pour l’unité du groupe fissurée par un sentiment dépassant l’amitié. Il a enlacé Justine, s’est collé à elle pour lui annoncer ses intentions. Elle a aussitôt répondu à ses gestes pour lui faire part délicatement de son accord total. Il l’a rapidement entraînée à l’écart, sans se soucier des phrases imagées lancées à tout vent par les autres garçons un peu jaloux de voir leur échapper l’égérie du groupe. Probablement qu’ils attendaient une sorte de partage, voire une osmose sans tabou pour faire de cette soirée un inoubliable souvenir. Simon et Justine ont marché un moment, collés l’un à l’autre, avant de s’étendre au hasard dans l’herbe. Puis le désir les a emportés ailleurs. Les amants inexpérimentés découvrent avec délice ces rivages inconnus et il n’est pas besoin de lieu formaté pour laisser libre cours à leur apprentissage. Tout a été merveilleux jusqu’au moment où la jeune fille s’est rhabillée sous la lumière blafarde de la lune. Elle s’est collée à son jeune amant en hésitant un peu à cause du peu de clarté, le cherchant en tâtonnant de ses doigts souples. Ensuite, elle l’a serré très fort. À lui faire mal. Avec un peu plus d’expérience, il aurait compris que c’était un signe d’adieu qu’elle souhaitant lui transmettre. — Ne retourne pas là-bas avec moi, Simon ! Elle a dit ça, les lèvres si chaudes posées contre son oreille. Il l’a écartée de lui un peu brutalement. — Mais pourquoi ? Pourtant, tout à l’heure… — Je t’aime et je veux te sauver. — Me sauver ? Mais de quoi donc ? — Des autres… — Ben quoi, les autres ? — Ils ont décidé de te tuer ce soir. Il l’a secouée assez violemment. — Me tuer ? Mais tu es folle ! Tu dis n’importe quoi ! — Non, Simon ! Quelque part, tu le sais déjà. Il n’a rien dit. Devant son silence, Justine a constaté : — Tu vois ! Effectivement, il avait peur de comprendre. — Je vais me défendre et on verra qui… Justine a soupiré. — On ne verra rien, Simon ! Il faut que tu t’en ailles maintenant. Il ne se passera rien tant que je serai avec toi. Je vais attendre ici pour te donner un peu d’avance. Un moment seulement, sinon, ils vont s’en prendre à moi. Elle l’a embrassé, puis elle l’a gentiment repoussé. Il a hésité, puis il s’est mis à fuir devant la meute qui allait manifestement se lancer à sa poursuite. Il ne comprenait pas bien ce qui lui arrivait d’une façon si soudaine, mais l’instinct le jetait en avant. Maintenant, il pense avoir compris. Le chemin de halage dessine une grande courbe indolente avant de venir s’ancrer aux abords de la ville. En appuyant encore un peu sur ses jambes, le fuyard va pouvoir apparaître en pleine lumière et tout cela ne sera plus qu’un mauvais cauchemar. Mais ce n’est qu’un rêve. On ne lui pardonnera pas et la chasse reprendra. Demain ou un autre jour. Justine a affirmé qu’ils allaient le tuer. Il la croit puisqu’il l’aime. Il vient de lui faire l’amour et il ne pourra pas oublier ce moment de bonheur intense mais il doit protéger sa vie si tel est l’enjeu de cette soirée magnifique se muant en cauchemar. Ils vont le suivre à la trace. Il a un peu d’avance, celle que Justine lui a donnée, mais l’avantage ne peut-être que de courte durée. S’ils le rejoignent, il sera livré à leurs jeux indécents, puis ils le mettront à mort comme ils l’ont décidé. Mais lui, il a choisi de se battre, de résister. Il n’a envie de se laisser prendre comme une bête attendant au bout d’une longe qu’on la mène à l’abattoir. En ce moment précis, cela consiste à fuir. Comme un lâche. Il n’a pas le choix. Ils sont quatre, déterminés, plus musclés que lui et capables de le terrasser. Ils vont l’humilier avant de se débarrasser de lui comme d’une chose insignifiante qui mérite de disparaître complètement, un point c’est tout. Justine a fait ce qu’elle a pu. Sauf qu’il ne comprend pas. Les autres ne perdent rien pour attendre. Le contentieux sait patienter. Le jour venu, ils paieront pour ça. Il en fait le serment. Un à un pour qu’ils comprennent bien ce qui leur arrive. Avec une sorte de crescendo pour hiérarchiser la responsabilité. Et finir par le plus cruel. Car il y aura une justice. Ou alors une vengeance parce que les comptes très personnels se règlent discrètement en dehors des prétoires. Le linge sale ne s’accroche pas aux fenêtres. Lui, Simon, il sera à la manœuvre et il détiendra le pouvoir de vie ou de mort. S’il en réchappe. Sur l’esplanade s’ouvrant devant le théâtre de verdure, la fête touche à sa fin. La lourde toile du chapiteau s’affaisse dans un bruit sourd, comme s’il s’agissait du dernier souffle d’un dieu du cirque, et l’épais tissu se love lentement dans une remorque tirée au centre de la piste à la manière d’un ruban de caramel à fabriquer des bonbons. Simon s’approche. — Qu’est-ce que tu fais là, toi ? La question a claqué dans le noir juste avant qu’apparaisse, sous un lampion, un grand clown dans son costume de scène qu’il n’a pas encore ôté. Le jeune homme a répondu avec conviction : — Je veux partir avec vous ! La bouche cernée de maquillage blanc outrancier s’est ouverte sur les dents un peu jaunes d’un fumeur invétéré. — Mais aller où ça, bon Dieu ? — ’Sais pas ! L’artiste a brassé l’air de ses grands bras. — L’gamin, il sait pas ! Ah ah ! — Dans une autre ville ! — Tu as une idée qui trotte dans ta p’tite tête ? — Non. L’échalas déguisé a insisté : — Non ? Simon a abdiqué : — Si. Loin ! — Tout à coup, tu veux voyager ? — Oui, c’est ça. J’ai envie d’aller voir ailleurs. — Envie de partir ou plutôt… — Besoin… — Chagrin d’amour ? Elle est si mignonne pourtant ! Simon s’est étonné : — Vous nous avez vus ensemble ? — Oui, tout à l’heure ! Le clown lui a tapé sur l’épaule. — Elle est belle, tu sais ! — Je sais. — Tu veux l’abandonner ? — C’est décidé ! Les gants blancs ont valsé dans l’espace. — Laisse tomber, ça va passer ! Demain, tu n’y penseras plus. — C’est trop tard ! Le clown a agité sa main droite. — Tout le monde en fait, des bêtises ! — Je n’ai rien fait, moi. Mais eux… — C’est grave ? — Pas pour l’instant, mais si je reste… — Il va t’arriver des bricoles, c’est ça ? — Pire ! — Comment ça, “pire” ? — Ils vont me tuer !
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