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3399 Words
ILe beau temps de cet été-là favorisait les sorties champêtres, les déjeuners sous les frondaisons et les siestes délicieuses à l’ombre des jeunes filles en fleurs. Les belles journées apaisaient les esprits chagrins toujours prompts à critiquer le climat de Bretagne et les images de familles se promenant au bord de mer sous la grisaille ne faisaient plus florès au journal télévisé de la mi-journée. Le conducteur de la Mercedes sortit de son mutisme habituel. — Tiens, tiens ! Ta mère s’est enfin décidée à ouvrir le portail avant notre arrivée ! C’est à noter dans les annales ! La passagère serra les dents avant de contrer sèchement : — Elle n’a pas oublié que tu râles toujours si la porte close t’a obligé à descendre de ta voiture. Tu commences même par ta petite colère d’enfant gâté au lieu de lui dire bonjour ! — Elle sait bien qu’on va venir puisque tu la préviens à chaque fois. Elle pourrait quand même anticiper ! Quand il flotte bien, je prends une douche à manœuvrer cette f****e grille digne d’un château du quinzième ! — Plains-toi ! Il haussa les sourcils. — Qu’est-ce que tu veux insinuer ? — Si ma mère logeait dans un appartement de banlieue au douzième étage d’une tour affreuse, tu préférerais peut-être ? Justine jeta un regard noir à son mari qui secouait la tête en soupirant. L’usure des couples engendre parfois de ces haines larvées qui font les choux gras des rubriques de faits divers. — Tu le sais bien que non, a-t-il répondu. Toi-même… — J’aime le Pays Bigouden. Je suis née ici et… — Tu souhaites y mourir. Oui, on sait. Il se laissa aller à un effet de manche. — Tout le monde le sait ! — C’est mon coin ! Le tien aussi, d’ailleurs. — Pas tout à fait ! J’y ai habité pendant toute ma jeunesse mais je ne suis pas né ici de parents bigoudens, comme toi. Je logeais chez ma tante à cause du bahut. — Nous t’avons adopté, à force. Je ne sais pas pourquoi d’ailleurs. — Peut-être l’école, le foot… Le conducteur ralentit juste avant de passer entre les piliers ouvragés de l’entrée. — D’autres n’ont pas eu cette chance… Paul ne releva pas, même s’il savait très bien à quoi sa femme faisait allusion. — Tu me bassines tout l’hiver, avec ton Pont-l’Abbé ! reprit-il avec une évidente mauvaise foi. — C’est une manière de patienter en attendant l’été et les vacances. — Ah oui, les vacances qu’on ne peut passer qu’ici et surtout pas ailleurs ! — C’est bien toi qui y as acheté une maison ! Et pas loin de celle de tes parents encore ! Les Chatilec résident tous non loin de la rivière ! Sauf qu’aujourd’hui, tu m’as fait faire un sacré détour pour prendre le pain ! — Si tu n’en mangeais pas des kilos, je comprendrais. Et avec cette maison à nous, c’était plus rentable que de louer chaque année. Surtout quand on avait les enfants ! — Tu as raison, comme toujours ! — Ben voyons ! — Des coins agréables, y en a plein ! En France ou ailleurs ! Mais Madame ne sait venir qu’ici pour se morfondre des semaines entre la tante Noémie et le cousin Gaston ! La passagère regarda le perron désert tandis que la voiture avançait à un train de sénateur, comme s’il fallait le temps d’épuiser la conversation. — Je ne connais pas de Noémie ni de Gaston ! — C’est un exemple ! — Parle de gens que je connais ! — Bientôt, tu pourras rester ici tout le temps. — En retraite, tu veux dire ? — Quoi d’autre, à ton avis ? — Il faut que je patiente encore un peu. Je n’ai pas mon compte de trimestres. — Milite pour l’égalité des sexes ! — Facile à dire quand ce sont les hommes qui décident tout ! — Surtout que chaque gouvernement y va de sa réforme, histoire de brouiller les pistes ! Ils n’y touchent pas à leur propre régime taillé sur mesure ! — Fallait faire comme eux ! Te présenter devant les électeurs ! — Si j’avais été élu, tu ne m’aurais pas souvent vu à la maison… — Ben justement ! D’un air de ne pas y toucher, il dit : — Je t’avais proposé de prendre une bonniche pour s’occuper des enfants, mais tu as préféré arrêter. — Tu as apprécié d’avoir une bonniche gratuite à la maison, comme tu dis ! — Mais après, tu aurais pu reprendre une activité… — Je ne suis pas trop conne, c’est ça que tu veux dire ? — Tu me cherches là ! — Tu gagnes bien assez pour m’entretenir ! — L’argent, l’argent ! — Comme ça, tu as prise sur moi. Je suis certaine que ça te plaît d’avoir une femme à ta botte. Pour l’image du couple normal. — Couple ? “Duo” serait plus juste. “Groupement d’intérêt économique” irait encore mieux. — Toi, tu compenses ailleurs… Il préféra parler d’autre chose. — Si je partais, tu n’arriverais pas à t’en sortir seule… Il a laissé traîner sa phrase comme pour la rendre plus vénéneuse, puis il a continué sur le même ton : — Les enfants sont installés. Ils sont loin. Sans pension alimentaire, je ne te vois pas… — Ma mère m’aiderait… — Elle préfère tout laisser à la banque. Il ricana. — Tu ne pourrais pas te passer de moi ! — Ah ! Il est beau, l’homme fort, le protecteur de la pauvre femme ! J’aurais une laisse à Noël ? Tu me fais un cadeau en restant avec moi, c’est ça ? — Sans me vanter, oui. Tu aimes avoir tes aises. Pour l’instant, c’est moi qui assure. La voiture était arrêtée, moteur tournant. Justine soupira bruyamment. — Et ça t’autorise à tout faire… — Si je veux, oui ! — Si tu imagines que tu peux encore plaire… — Moi, oui ! D’ailleurs, il le faut bien si je ne veux pas mourir idiot et sourd ! — Je les plains, tes pétasses de comptoir ! — Et moi, je te plains ! — Il y a aussi de beaux inconnus qui passent… Il rit bêtement. — Faut encore pouvoir les arrêter ! — Je suis encore séduisante pour mon âge. — Tout dépend de ce qu’on cherche ! — J’ai encore des amis d’avant, tu sais. Il y en a quelques-uns qui auraient bien aimé coucher avec moi. — Coucher ! Pas vivre ! — C’est toi qui as voulu, souviens-toi ! Je ne t’ai pas forcé. Je t’en ai même dissuadé. Seulement, tu voulais t’afficher avec une ex-demoiselle d’honneur de la Fête des Brodeuses ! Pour montrer ton grand pouvoir de séduction ! C’est drôle ce besoin de propriété qu’ont les hommes vis-à-vis des femmes ! — Tes soupirants, ils ont quelques heures de vol depuis, j’te signale. Et pas toujours dans les meilleures compagnies ! — Comme toi. Ni plus ni moins. — Ils se sont recasés. — Ou ils sont libres aujourd’hui, ça va, ça vient… — Ils ne t’ont pas attendue ! — J’en trouverais bien un qui veuille se lancer dans une belle aventure… — Tu regardes trop de séries à la télé ! Elle fit mine de rêver. — On passera le temps… — Un couple plan-plan quoi ! — Un peu d’apaisement me ferait du bien, tu vois ! — Mais qu’est-ce que tu attends alors ? Justine eut un petit rire sarcastique, puis elle balança : — Mais que tu claques, mon chéri ! L’échange à fleurets mouchetés s’interrompit, la porte d’entrée venant de s’ouvrir lentement sur la maîtresse de maison, une petite bonne femme au physique idéal pour l’étiquette d’un yaourt à l’ancienne. Elle avait dû attendre patiemment derrière la vitre que l’échange un peu musclé s’achevât. Elle n’était pas sans savoir où ils en étaient. Chacun allait reprendre son air de façade et donner l’image d’un couple tranquille. Avec le fer rouge caché sous la cendre. Justine sortit prestement, embrassa sa mère puis Tina et Alfred, ses deux grands enfants qui avaient suivi leur grand-mère. Son mari avait contourné le capot sans se presser. Il s’approcha de sa belle-mère, le sourire conquérant aux lèvres. — Bonjour, Paul ! Cette fois, vous n’allez pas me disputer ! J’ai ouvert le portail ce matin pour vous éviter de pester contre moi, dès votre arrivée ! Les enfants embrassèrent leur père comme on se débarrasse d’une formalité et ils retournèrent lentement vers la maison en emportant les baguettes fraîches. Paul fourragea dans le coffre de la voiture et leur emboîta le pas, une bouteille de champagne dans chaque main. — Je suis contente que vous veniez tous en vacances par ici. L’hiver est si long quand on est une vieille dame comme moi… — Ne dis pas ça, Maman ! Nous sommes là, c’est ce qui compte, non ? — Tina est arrivée hier soir, dit madame Chatilec. Elle voulait loger ici. Elle aime tellement cette maison ! Comme ton père. La vieille dame serra les lèvres puis ajouta : — Elle a pris ta chambre. — Et Alfred ? — Il est arrivé juste avant toi, avec sa femme et leurs deux filles. Ils logent à Loctudy. Tu sais, chez les parents de Manuel. Un instant, Justine pensa à lui. Manuel avait redoublé sa terminale parce qu’il ne pensait qu’à jouer au dandy en redingote et canne à pommeau d’argent, au lieu de s’intéresser à ses études. Et aux femmes. — Leur pension de famille est un vrai petit bijou. Ils ont fait quelque chose de bien d’une maison qui n’avait pour elle que la vue sur mer. Madame Chatilec reprit son souffle, la main posée à plat sur sa poitrine. — Mais ils sont bien embêtés avec leur mur. Une grande marée finira par le faire s’écrouler sur la grève. Enfin, une partie seulement, j’espère. Le coût des travaux risque de les mettre sur la paille. Tout est si cher aujourd’hui ! — Manuel vit toujours avec eux ? — Pas pendant l’été. Il laisse la place aux clients mais c’est lui qui gère l’affaire. Ses parents sont âgés. Avant de s’installer à Loctudy, ils avaient une autre maison du côté de la gare routière. Tu sais, à côté de chez Jeanne qui brodait à merveille. Manuel y a aménagé un grand appartement sous les toits. Il fait l’aller-retour tous les jours. — Tu en sais des choses ! — Je les sais parce qu’on me les dit ! La vieille dame plissa les yeux. — C’est drôle ! Vos enfants ne logent plus chez vous pour les vacances. Vous avez de la place pourtant… — C’était bon quand ils étaient jeunes. Ils ont leur vie maintenant. — Tu as raison. C’est ça sûrement… — Et Michel ? — Ton frère est sur la terrasse, dit madame Chatilec d’une voix douce. Un peu triste même. — Il est venu seul ? — Ben non, tu penses bien. Sa nouvelle femme est là. Elle a déjà deux enfants. Les petits jouent sous les pommiers. — Elle est comment ? — Elle est belle ! Même trop, mais… — Mais quoi ? — Elle est jeune. Elle a à peine vingt-cinq ans. Lui cinquante-trois quand même ! — L’amour ne se commande pas, Maman ! — Je sais. Mais j’aimais bien celle d’avant. Elle est parfois venue seule. Enfin, quand ça n’allait plus trop bien entre eux. Elle était triste. Très amoureuse mais malheureuse comme une pierre. Dommage qu’ils n’ont pas eu d’enfant. Un voile passa dans ses yeux. — Je suis contente qu’il ait pu venir. — On ne rate jamais le repas de famille de la Fête des Brodeuses, tu le sais bien ! Le visage de la vieille dame s’éclaira. — Oh, je me souviens quand tu es arrivée ici en costume breton sur l’heure de midi. Tu étais si belle ! Tu portais les couleurs de la famille sur une boucle en argent ! Tu l’as toujours ? — Je l’ai gardée comme elle était ce jour-là. La couleur du ruban ne passe même pas ! — Ton père était très fier. Il n’a pas cessé de parler de toi, après ton départ. — C’est la seule fois où je n’ai pas déjeuné avec la famille, le jour de la fête ! Anne-Marie Chatilec prit sa fille par le bras. — Viens ! On va passer à table dans un moment. Si on tarde, c’est Germaine qui va nous gronder… La mère et la fille marchèrent en silence, comme si la connivence familiale remplaçait avantageusement un dialogue banal. Dans l’ombre du couloir carrelé de blanc et de noir, les deux femmes s’arrêtèrent et s’embrassèrent affectueusement, puis elles s’avancèrent vers la double porte ouverte sur un jardin fleuri. Justine laissa sa mère franchir le seuil la première. L’un des enfants de la femme de Michel s’approcha, un bouquet de fleurs à la main. La vieille dame ferma un instant les yeux. Elle était très heureuse. Elle ne voulut pas gâcher la fête par des larmes, même de joie. Anne-Marie accepta le bouquet en souriant, puis elle invita tout le monde à s’approcher de la table. Espiègle, elle cria : — Alors, Paul, le champagne, ça vient ? Le gendre se confondit en excuses. Soi-disant qu’il venait de rencontrer un bouchon récalcitrant… — Je suis ravie que nous soyons tous réunis encore une fois ! dit la vieille dame, tout sourire. Cela ne durera pas éternellement. Elle plissa les yeux. Peut-être qu’elle regardait tourner le compteur à rebours. Pour elle comme pour les autres. — Eh bien, buvons à notre santé à toutes et à tous ! ajouta-t-elle solennellement. Les invités levèrent leur verre et attendirent que l’hôtesse trempât ses lèvres dans le sien, puis le moment perdit rapidement de sa solennité. On se mit à parler fort, à se disputer gentiment les morceaux de melon et à tirer à la fourchette sur les tranches de jambon sec collées entre elles. Très vite, on tomba la veste parce que les rayons du soleil dardaient sur la tablée, malgré la vigne vierge de la tonnelle. On entendit le concert des couverts et des assiettes. On se passa les bouteilles en commençant à refaire le monde. Paul s’intéressa du regard à la nouvelle femme de Michel. Celle-ci s’en aperçut aussitôt et elle s’en amusa, traversant la terrasse, la poitrine jouant librement sous le tissu de la robe. De quoi bien émoustiller le cousin en mal de conquêtes. Justine remarqua aussitôt l’attitude de son mari et le peu d’intérêt manifesté en retour par la jeune femme. Encore une qui le ferait marcher. Courir même. Elle n’avait probablement rien à faire d’un sexagénaire adipeux aux yeux mangés par l’abus d’alcools forts… Vraiment, Justine s’en foutait royalement. Elle et lui s’étaient probablement trompés d’histoire d’amour, si celle-ci avait existé un seul jour d’ailleurs, et ils s’étaient bercés d’illusions pendant toutes ces années, pour afficher l’image d’un couple sans histoires. Malgré des efforts louables au début, Paul n’avait pas réussi à effacer le souvenir de Simon dans le cœur de Justine. Simon ou un autre, il ne savait plus très bien. Ce qu’il ne savait que trop, c’était qu’il avait promis à la future épouse de ne jamais la toucher avant d’accéder au mariage. Combien de fois avait-il regretté ce pacte imbécile ! Las, il avait laissé tomber et vécu une histoire de couple banal où la sexualité était passée de coups de canif en souvenirs. Pas en tendresse parce qu’ils en étaient facilement arrivés à se haïr vraiment sans avoir, ni l’un ni l’autre, le courage de mettre un terme à l’hypocrisie. Et puis, qu’auraient pensé les voisins de madame Chatilec ? On amena le plat de viande, du rôti de bœuf extratendre commandé au boucher deux semaines à l’avance, pour lui laisser le temps de choisir la bête afin de ne pas indigner la clientèle fidèle. Germaine, une ancienne cuisinière de restaurant bourgeois, avait préparé la pièce de bœuf avec une marinade à l’ail avant de la cuire à four très chaud, préalablement enduite de beurre ramolli à la casserole. Pendant la cuisson à four ouvert, alternant grill et sole, selon un timing connu d’elle seule, elle avait amené la viande à se parer de belles couleurs tout en gardant son moelleux à l’intérieur. En accompagnement, elle avait confectionné de petits fagots de haricots verts frais qu’elle avait liés avec une longue découpe de feuille de poireau. De petites patates rissolées, épluchées à l’ancienne et rangées en couronne, finissaient le décor du grand plat ovale arborant les tons orange des broderies locales. Rien de bien diététique dans ce plat savoureux au demeurant, mais aucun convive ne s’en offusqua. Samia, la nouvelle femme de Michel, habillée un peu court selon la maîtresse de maison, dut se lever encore et quitter la table pour s’assurer que les enfants qu’on ne voyait plus n’en profitaient pas pour faire des bêtises. Paul saisit l’occasion pour retourner chercher deux autres bouteilles oubliées, soi-disant, dans son coffre de voiture. Son départ n’intéressa personne. À part Justine qui l’imaginait très bien contournant la grande maison pour tenter d’approcher de plus près la trop belle Samia. Le vin aidant, il serait bien capable de lui faire des avances à peine voilées, histoire de prendre date. De quoi gâcher la fête si les choses ne se déroulaient pas selon ses désirs. Depuis quelque temps, Paul affichait des envies tumultueuses, comme si le fait d’avoir eu soixante ans lui intimait l’ordre d’en profiter avant qu’il ne soit trop tard. Seulement, ses élans soudains envers des femmes qui n’attendaient rien de lui l’avaient conduit à des situations bien difficiles. De quoi amuser Justine. Cette fois, elle ne pouvait pas laisser faire. On était en famille et, pour l’heure, les écarts n’étaient donc pas tolérables. Elle décida d’intervenir au plus tôt pour casser les élans de son mari volage et le ramener à une attitude plus classique. — Paul, Paul ! cria-t-elle. Tu fais les vendanges ou quoi ? Les verres sont vides ici. Le caviste occasionnel apparut peu après. Il avait la mèche collée au front par la sueur. Il avait dû quitter son affût de branches basses pour faire les extérieurs et ne pas intriguer l’assistance en revenant sur les pas de Samia qui, justement, remontait sur la terrasse, l’air amusé. — Encore un bouchon qui se casse ! dit-il très d’un air sérieux. Ce n’est plus du liège comme dans le temps ! Tout le monde s’en foutait de ses explications. Les hommes comme les femmes n’avaient d’yeux que pour Samia qui jouait au rayon de soleil. Avec un large sourire et une simplicité non feinte, elle avait conquis la famille Chatilec en deux coups de cuillère à pot. Elle savait y faire et il ne lui manquait rien pour réussir. La souffrance de Michel était à venir. Plus tard, le plateau de fromages attira quelques amateurs. Le chèvre fermier crémeux à souhait et le Selles-sur-Cher bien cendré disparurent de la serviette à carreaux en deux temps trois mouvements. On taquina un peu le camembert mais on bouda l’emmental. Les adeptes de la cigarette se levèrent ensuite de table pour en griller une avant le dessert. Justine resta un moment avec sa mère tout heureuse d’être ainsi entourée. Puis Samia revint s’asseoir en pliant les jambes assez haut, probablement par défi. Michel, occupé par les deux bambins, ne s’en aperçut même pas. — Je vais voir pour le dessert, dit Justine, un peu pour elle-même. On ne va pas laisser Germaine tout faire, quand même ! — Tu as raison, répondit sa mère, mais tu connais son caractère… Elle règne sans partage dans la cuisine. Même moi… — Je sais marcher sur des œufs quand c’est nécessaire ! Justine n’entra pas dans la maison par la double porte du couloir. Elle emprunta l’escalier menant au parking, la cuisine s’ouvrant sur sa gauche. Un ange passa comme si le bonheur rendait le temps élastique, l’un ou l’autre s’éclipsant pour un besoin pressant ou un mégot à écraser, puis les membres du groupe refluèrent vers la table en tirant des bords comme des flâneurs indécis. Ils étaient tous revenus s’asseoir autour de la grande table quand Justine apporta le premier plateau. — Pêche melba pour tout le monde ! dit-elle fièrement puisqu’elle venait de participer à la confection du dessert. Elle en assura elle-même la distribution en servant son mari en premier tandis que, d’un geste très professionnel, celui-ci remplissait les verres d’un vin liquoreux couleur miel. Visage fermé, Germaine apporta le second plateau. Elle n’appréciait guère d’être la cinquième roue du carrosse. — Je prendrai plutôt un café… dit Anne-Marie Chatilec. Le vin me tourne la tête. — Café ? demanda Justine à la ronde, l’index levé. Tout le monde acquiesçant d’un signe de tête ou d’un simple oui, elle repartit vers la cuisine. Pour une fois qu’il n’en y avait pas une à réclamer un thé vert de Chandigarh ! Elle revint aussitôt avec un récipient en verre qu’elle soutenait avec une manique aux couleurs bigoudènes. Elle versa le breuvage très noir dans la grande tasse posée devant sa mère, puis elle reposa la cafetière au centre de la table. — Vous vous servez ! Il y en a une autre en train, dit-elle avec d’attaquer sérieusement sa pêche melba. Sans attendre, elle enfourna un oreillon de pêche au sirop dans sa bouche grande ouverte comme une gourmande qui ne se donne pas le temps de donner le change. Elle écrasa le fruit contre son palais avec un réel plaisir, les yeux pétillants et le buste tendu. Un moment de volupté que personne ne lui enlèverait. Elle en profitait. Assis en face d’elle, Paul l’observait béatement. Il avait terminé son dessert avant tout le monde. Il jugea que, décidément, sa femme ne faisait pas attention à sa ligne et, dans le même temps, qu’il n’en avait vraiment rien à faire. Il sentit confusément qu’il avait trop mangé. Ou trop vite. Son estomac commençait à lui jouer des tours. Il compléta le contenu de son verre puis le vida d’un trait. Un rot inattendu chercha le passage. Il le réprima, la main sur la poitrine. Il se tourna vers la campagne pour se débarrasser de l’air en trop sans attirer l’attention, puis il déglutit. Une fois. Deux fois. D’un coup, il devint tout pâle. Des perles de sueur constellèrent son front et le contour de ses yeux. Il se tint la poitrine en grimaçant puis se leva en bousculant sa chaise comme un ivrogne bien imbibé. Il se tourna à nouveau vers la campagne. Sa femme le vit relever et abaisser les épaules pour s’oxygéner. Quand il se retourna, son teint était devenu cireux. Les autres membres de la famille s’aperçurent un à un qu’il se passait quelque chose d’anormal. — Une bouchée qui ne passe pas, Paul ? demanda Michel visiblement inquiet. Pour toute réponse, le mari de Justine eut un hoquet puis un reflux œsophagique qu’il ne put réprimer. Une boule de mousse blanchâtre s’échappa de sa bouche, dégoulina sur son menton et mouilla le col de sa chemise. Il porta les mains à la hauteur de son estomac puis les monta à son cou comme s’il commençait à manquer d’air. Ensuite, ses yeux se révulsèrent. Il tituba comme un culbuto malmené par un enfant turbulent. Germaine revenait avec les liqueurs. Elle poussa un cri horrible et laissa tomber le plateau sur les dalles de la terrasse. Paul venait de s’écrouler.
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