Chapitre 1Il pleure dans mon cœur comme il pleut sur la ville.
Paul Verlaine
13 juin 2016
Accroupi auprès de la victime, je compte :
— Un, deux, trois… neuf coups de couteau. Six dans le dos et trois devant. Le pauvre homme n’avait aucune chance de s’en sortir.
Le policier debout près de moi note les informations sur son calepin en hochant la tête d’un air dégoûté. Nos pieds baignent dans le disque de sang qui s’élargit peu à peu autour du cadavre, dilué par la pluie qui a déjà débuté son nettoyage de la barbarie humaine. Une tâche qui lui échoit depuis la nuit des temps.
Les chaussures (taille 47 fillette) du commissaire Yves Marcheur, un vieil ami, apparaissent dans mon champ de vision. Je compatis à leurs efforts désespérés pour contenir la largeur des orteils. Elles sont boursouflées sur les côtés comme une brioche qui aurait fait une indigestion de levure. Je souris à ces vieilles pompes avec reconnaissance, car j’aime leur propriétaire. Enfin un peu de bonheur dans cette vallée de larmes ! Sans relever la tête – car je suis en train de retirer la sonde d’intubation que j’avais, quinze minutes auparavant, introduite dans la trachée de mon patient –, je lance d’une voix joyeusement lugubre (si, si, c’est possible) :
— Yves ! C’est sympa d’être venu te joindre à notre petite fête macabre. Il ne manquait plus que toi. Je pense que tous les autres flics du département sont déjà là.
— Tu m’étonnes, mon Marcel ! Un commissaire poignardé en pleine rue par un pote à Ben Laden, ça laisse pas les collègues indifférents. J’ai dû en calmer plusieurs qui voulaient donner l’assaut à la maison où il s’est réfugié sans attendre l’arrivée du RAID.
— Tu le connaissais, ce pauvre gars ?
— Bien sûr. C’était quelqu’un d’adorable. Une femme, deux gosses, sans histoire. Il s’occupait même pas des déviants musulmans. Il était en charge des affaires de police ordinaires au commissariat des Mureaux. On comprend pas pourquoi son agresseur a voulu le tuer, lui. C’est mon service qui est chargé de pourchasser les barbus, pas le sien. Ce s****d aurait dû s’en prendre à moi ! Comment je lui aurais fait bouffer son couteau par la lame, ma parole ! En même temps… Henri a été poignardé dans le dos. Attaqué par surprise, c’est difficile de se défendre.
Un grand type revêtu d’une cagoule et d’un treillis militaire noirs, un casque intégral sous le bras, s’approche de nous et m’interpelle :
— C’est toi le médecin du SMUR ?
Ce n’est pas difficile à deviner, vu que c’est écrit en grand sur ma tenue blanche. J’ai envie de lui répondre que non, que je suis la femme de ménage chargée d’éponger le sang, mais un truc me dit que la plaisanterie n’est pas de mise ce soir. Ni avec lui ni avec les autres personnes autorisées dans le périmètre de sécurité. Les visages sont tendus. Des policiers pleurent. Même les nombreux badauds, retenus derrière des barrières à une centaine de mètres de nous, filment la scène en silence avec leur smartphone. C’est à croire qu’il n’y a que moi qui aie cette étrange habitude de plaisanter quand l’ambiance est au tragique. J’ai parfois du mal à l’expliquer sur le moment et je suis sévèrement jugé pour cela. La raison en est pourtant simple, c’est pour évacuer le stress. Donc, pour éviter tout malentendu, je m’abstiens de mon ironie habituelle et je fais seulement oui de la tête. Il me répond d’une voix autoritaire, mais chaleureuse :
— Je suis le médecin du RAID. Tiens-toi prêt avec ton équipe. On va bientôt attaquer le pavillon. Le mec a pris en otage l’épouse et un des enfants de la victime. On pense que la femme est morte. Avec des fibres optiques, on la voit étendue par terre. Elle ne bouge pas. Moi, je suivrai les gars pendant l’assaut et si le t********e ou le gamin sont touchés, je réaliserai les premiers gestes d’urgence puis tu prendras le relais dès que ça se sera calmé.
Voilà qui redonne du sens à ma présence sur les lieux de ce drame, parce qu’intuber et perfuser un corps exsangue lardé de neuf coups de couteau, c’était faire semblant de servir à quelque chose…
Yves me fait un clin d’œil :
— Bon ben je te laisse, Zorro. Occupe-toi surtout du gamin.
Pas la peine de me le dire… Même si un médecin n’a pas à juger les victimes qu’il est amené à prendre en charge, l’enfant innocent passera toujours en priorité avant l’assassin.
Une déflagration violente nous fait sursauter. Nous retenons notre souffle alors qu’un nuage blanc et une odeur de poudre envahissent la rue. Pendant ces quelques secondes de silence qui semblent durer une éternité, je pense à l’enfant-otage de trois ans. Sa vie va dépendre de l’adresse et de la célérité des tireurs professionnels qui viennent de passer à l’action. Je vois la scène avec ses yeux : à moitié sourd et aveugle à cause de l’explosion de la porte d’entrée de sa maison, il devine des ombres à travers la fumée. Elles sont précédées de rayons lumineux rouges. Ceux-ci, après avoir zigzagué partout dans la pièce, convergent vers le monsieur assis à côté de lui sur le canapé du salon. Celui qui a fait du mal à sa maman. Alors les coups de feu s’enchaînent. Impossible de les compter tellement ils sont nombreux. Le corps, touché à mort dès le premier impact, s’agite et se déplace sous les rafales de fusils mitrailleurs. Un assaillant crie : « Halte au feu ! » Le silence retombe. Des bras saisissent l’enfant hébété et le soulèvent : « C’est fini, petit. N’aie pas peur. On est là pour te protéger. » On l’emmène. Il n’a pas eu le temps d’avoir peur. Il ne comprend rien. Ses oreilles sifflent. Les bras de l’ombre noire le portent dehors jusqu’à des gens habillés de blanc. L’un d’eux lui dit : « Bonjour, je m’appelle Marcel. Toi, c’est Kévin, je sais. Est-ce que tu as mal quelque part, Kévin ? » Mais il ne comprend toujours rien à ce qui arrive. Il dit : « Je veux mon papa et ma maman » et le monsieur qui s’appelle Marcel se met à pleurer.
Lors de notre retour à la base, aux urgences de l’hôpital de Mantes, nos collègues connaissent déjà mieux que nous l’enchaînement des évènements auxquels nous avons participé puisque tous les médias les ont largement commentés. Devant ma mine déconfite, ils me prient d’aller manger un peu puis de me reposer dans ma chambre de garde. Ils m’appelleront si l’affluence des malades le nécessite. Je n’ai rien pu avaler. Je n’ai pas pu dormir. J’ai joué sur mon iPhone à exploser des bulles multicolores pour anesthésier mes pensées.
Au petit matin, la douche. Bienfaisante. Bouillante. Qui ne calme pas mes frissons. Qui ne lave pas les images gravées au fond de ma tête. L’homme poignardé. La femme à la gorge tranchée. L’enfant sain et sauf… mais dans quel état, son âme d’orphelin ? L’assassin, seulement armé d’un long couteau de cuisine, au corps criblé d’une centaine d’impacts de balles. On peut donc mourir d’aimer un dieu cruel ? On peut donc haïr un individu qui ne prie pas le même dieu ? Vivre d’amour c’est mieux non ? Vite j’ai un truc urgent à écrire ! Tout nu, tout fumant en sortant de la salle de bain, j’envoie un texto. Lila, je t’aime. Ouf ! Ça va mieux. Ça faisait bien douze heures que je ne le lui avais pas fait savoir.
Dehors, il pleut. Depuis une semaine. En plein mois de juin. À mon cabinet de médecine générale, je ne vois que des pathologies hivernales. D’ici à ce que j’aie des rhumes des foins à traiter au mois de décembre… Le climat est aussi bouleversé que mes pensées. Aujourd’hui c’est mardi, jour de visites au domicile des mamies impotentes.
Mamie 1 :
— Vous vous rendez compte de ce temps de chien, docteur ?
J’acquiesce mollement tout en me demandant de quel chien elle parle.
— C’est de la faute du président Hollande et toute sa clique, là ! C’était pas comme ça avant.
Influencé par le portrait de Philippe Pétain qui nous observe du mur du salon, je complète mentalement sa phrase « … du temps du Maréchal. »
Dans le coin le plus sombre de la pièce, papi fait de la résistance dans son fauteuil :
— Avec toute cette flotte, on va bientôt manquer de Ricard…
Elle le fusille sans sommation, comme on le faisait avec les maquisards au temps béni où les vrais Français collaboraient.
— Oh avec toi évidemment, on peut pas parler sérieusement !
Et là, je m’interroge en silence, personnellement, et rien que moi-même : « Ah parce que pour Hollande-responsable-de-la-pluie, c’était sérieux ? »
Un peu plus loin, mamie 2 m’accueille dans un style mac- mahonesque :
— Que d’eau ! Que d’eau ! N’est-ce pas docteur ? Pas question de mettre mes rhumatismes dehors. Je m’ennuie tellement depuis une semaine avec cette télé qui n’annonce que des malheurs que j’ai eu envie d’un peu de fantaisie. Alors j’ai écouté vos conseils, j’ai demandé à ma fille un ordinateur pour mes soixante-quatorze ans. Elle m’a dit que puisque c’est vous qui avez eu cette idée débile (ce sont ses mots à elle bien sûr !), vous n’avez qu’à m’apprendre à m’en servir. Mais je crois que je vous ai fait venir pour rien, il ne marche pas. Rien ne s’allume.
— Oui… parce qu’il faut le brancher dans la prise…
— Ah bon ? J’ai un peu oublié tout ça, vous savez. Lorsque je travaillais, j’ai connu l’informatique à ses débuts. Les ordinateurs étaient aussi volumineux que cette pièce.
Pour éviter que l’on évoque le temps des dinosaures, je lui montre l’écran qui s’anime, tout en dégustant la tarte au citron qu’elle m’a préparée pour accompagner mon café.
— Voilà la page d’accueil qui s’ouvre. Savez-vous qu’ils donnent des cours d’initiation au numérique à la mairie de Limay ? Vous devriez vous y inscrire. Voici le numéro où il faut appeler.
— Dites…
— Humm ?
— Il paraît qu’on peut voir des choses un peu olé olé sur Internet ?
— Olé olé ?
— Des… z’hommes nus ?
— Eh bien, vous taperez « hommes nus » sur Google, là vous voyez ? Et vous obtiendrez le fruit de vos recherches. Bon, je vais y aller, moi.
— Oh, docteur, s’il vous plaît ! Vous ne direz rien à ma fille, hein ?
— Mais non, voyons. Tout cela relève du secret médical, bien sûr.
Qu’on ne s’y trompe pas : le remboursement par la Sécurité sociale de cette visite est parfaitement justifié. La lutte contre la solitude des personnes âgées est l’une des missions du médecin généraliste. Et les effets secondaires de la contemplation d’hommes nus sur Internet peuvent être mis avantageusement en balance avec ceux des antidépresseurs.
En sortant de chez la nouvelle adepte du dieu Informatique, je reçois un texto de Lila :
Amour, je me suis fait un peu mal au pied. Ça saigne. À l’occasion et SANS URGENCE, tu pourras passer à la maison pour jeter un petit coup d’œil ?
Évidemment, je mets le cap sur Fontenay-Saint-Père sur les chapeaux de roues. Je finirai mon tour de Mamiland plus tard.
Le joli nez de Lila est taché de peinture verte. Du bleu colore ses joues. Ses cheveux sont striés de rose. Sa blouse de travail, initialement blanche, ressemble à la livrée d’arlequin. Elle me saute au cou avec enthousiasme et me déclare :
— Ce matin, j’ai fait du rangement dans notre maison.
Je rétorque, sûr de moi :
— Ce matin, tu as aussi fait de la peinture dans ton atelier.
Lorsque je la repose sur le sol, je la vois grimacer. Un gros pansement orne son pied gauche. Je la conduis jusqu’au lit de notre chambre. Elle m’explique :
— En passant l’aspirateur, je me suis ouvert le pied sur cette latte du parquet qui dépasse là-bas, près de l’armoire, tu vois ?
Souvenir de sa vie récente au Brésil1, elle fait le ménage pieds nus…
— L’ongle du gros orteil est presque totalement arraché. Je dois te le réimplanter. Je vais chercher dans ma voiture de quoi faire une anesthésie locale pour te suturer ensuite.
— Et moi je vais chercher de quoi fixer correctement cette planche.
Quand je reviens, elle est à genoux devant la latte saillante, au mépris de sa plaie béante. Posés à côté d’elle, il y a un marteau et des clous. J’aurais pu me charger de réparer l’orteil ET le parquet, mais je me garde de le lui dire. Je connais d’avance la réflexion qu’elle m’aurait retournée (« à ton avis, je faisais comment avant que tu débarques dans ma vie ? »)
Alors que je prépare mon matériel de petite chirurgie, je la surveille du coin de l’œil. Elle a complètement arraché la lame de bois. Son bras entier est plongé dans le trou dégagé. Enfin, elle se redresse, triomphante, tenant à la main un épais cahier couvert de poussière et de toiles d’araignées :
— Regarde ce que j’ai trouvé !
Sur la couverture de carton, après l’avoir époussetée, nous lisons, tracé d’une écriture à peine lisible, ronde et féminine, le texte suivant :
Si tenté du démon
Tu dérobes ce livre,
Apprends que tout fripon
Est indigne de vivre,
Que cette œuvre est à moi
Comme l’empire est au roi
Et l’enfer aux dragons.
Kitty est mon prénom.
1. [Retour au texte] Voir Fragrance Lila du même auteur.