Chapitre 2Journal de Kitty
3 septembre 1939
Ce soir, toute ma famille était regroupée autour du poste de la TSF pour écouter le président du conseil des ministres français, Édouard Daladier. Nous avions déjà de fortes craintes après l’invasion de la Pologne par les troupes germaniques, mais maintenant elles sont confirmées : la France déclare la guerre à l’Allemagne. Ensuite, attirés par des cris au-dehors, nous avons parcouru la rue Porte-aux-Saints jusqu’au parvis de la collégiale de Mantes et nous avons croisé un grand nombre de personnes en pleurs. De l’église aux vantaux grands ouverts s’échappait le bourdonnement d’un essaim produit par les prières de centaines de croyants.
Alors, devant des faits aussi graves, j’ai décidé de rédiger une chronique des évènements de ma vie. Ce ne sera pas le journal intime d’une pauvre gamine solitaire parce que mes parents ont bâti un nid douillet autour de leurs enfants. Et j’ai la chance de connaître une excellente amie avec laquelle nous échangeons nos confidences. Mais ayant l’intention de devenir écrivain, je saisis l’occasion qui m’est donnée d’exercer ma plume à travers le récit de la vie d’une jeune fille dans un pays en guerre. Peut-être qu’un jour, ces pages serviront à un historien, qui sait ?
Je vais d’abord me présenter ainsi que mes proches.
Je m’appelle Kitty Tarcis, j’ai dix-sept ans. Je mesure un mètre soixante-dix. Je suis rousse avec de longs cheveux ondulés qui m’arrivent jusqu’aux hanches. Mes yeux sont vert clair. J’ai quelques taches de rousseur de part et d’autre du nez, ce qui me donne un air enfantin malgré mon grand âge. Je crois bien, si je me fie aux regards de quelques garçons dans la rue, que je suis un peu jolie. Je suis la seconde fille de mon père Samouel et de ma mère Sara.
Papa travaille à la mairie de Mantes-Gassicourt. Il est le secrétaire de monsieur le maire, Auguste Goust. Il est très heureux de son poste et témoigne une admiration sans bornes pour son patron. Je le comprends ! Celui-ci est venu plusieurs fois à la maison et s’est montré gentil et attentif envers nous tous. C’est un homme simple malgré ses grandes responsabilités.
Maman réalise des travaux de couture pour les dames de la bourgeoisie mantaise, et est également dentellière. Elle confectionne des ouvrages d’une finesse inouïe ! Je n’aurai jamais sa patience.
Ma grande sœur Anna, vingt ans, va se marier bientôt. Elle est secrétaire à l’usine de cellophane de Mantes-la-Ville. André, mon petit frère âgé de quinze ans, veut devenir avocat. J’aurai bien des occasions de les présenter plus amplement. Nous portons tous des prénoms de personnages de romans de Tolstoï (André Bolkonsky de Guerre et paix, Anna Karénine et Kitty Stcherbatska de Anna Karénine). Papa affirme qu’il s’agit du plus grand écrivain du monde. Déjà, il est russe… comme mes parents.
Oui parce que notre famille est originaire de Russie. Mon père, qui était professeur de français à l’université de Leningrad, a décidé d’émigrer en 1930 lorsque Staline a commencé à mener une politique ouvertement antisémite. « Au moins, en France, patrie des Lumières, la valeur humaine n’est pesée qu’à l’aune des mérites de l’individu et non de sa race. » C’était la phrase préférée de papa lorsqu’il préparait notre exil volontaire vers le pays de la Déclaration des droits de l’Homme. Aussi, moi, en arrivant à Mantes à l’âge de huit ans, je pensais découvrir une ville tout illuminée de lampions, de bougies et de réverbères… On comprendra que je me suis trouvée très déçue quand on m’a expliqué que les Lumières n’étaient qu’un courant de pensée destiné à promouvoir les connaissances. Parce qu’en réalité, Mantes-Gassicourt, c’était bien moins lumineux que Moscou !
En changeant de pays, nous avons raccourci notre patronyme. « Pour faire plus français » a expliqué papa. Nous étions la famille Tarcisky là-bas. Il m’a fallu du temps pour comprendre que c’était aussi et surtout pour faire moins juif… Car des antisémites, contrairement à ce que pensait mon papoussenka, on en trouve aussi en France. Et pas qu’un peu. Alors, dans un intense et constant effort d’assimilation, nous avons gardé dissimulées sous du linge dans le plus profond tiroir de notre nouvelle maison, la mezouza* et la menorah* que nous avions amenées de Russie. Et papa n’a plus jamais couvert son crâne en public de sa belle kippa* de velours bleu brodée d’une colombe.
Le seul souvenir patrimonial que mes parents consentent à exposer, c’est le tableau de Rembrandt qui fait la fierté de notre famille depuis la nuit des temps. Il représente la circoncision de Jésus. Dans une pénombre qui ne laisse deviner que quelques hauts piliers d’une synagogue, on y voit deux vieillards barbus penchés sur un nouveau-né tout nu. Et son parrain, qui tient dans ses bras le futur messie des chrétiens, est coiffé de la même kippa que celle de mon père. Il est de tradition que tous les hommes de ma famille s’en fassent confectionner une identique… ce qui cause quelques petits problèmes et de grands éclats de rire pendant des réunions du shabbat*, lorsqu’elles sont mélangées. Mon cousin David par exemple, dont la tête est toute petite, adore faire le pitre en se couvrant de la kippa de tonton Isaac, qui est deux fois plus large que la sienne. Il prend alors un air d’abruti complet pour déclencher l’hilarité générale. Bien sûr, ils ont tous écrit leur prénom à l’intérieur, mais quand nous sommes au complet, on compte quatre David et cinq Jacob…
Il m’intrigue ce tableau parce qu’on voit une lueur surnaturelle qui jaillit d’entre les cuisses du bébé comme si son zizi était un phare. Il n’y a pas très longtemps, maman a commenté cette représentation alors que je plaisantais là-dessus avec ma grande sœur : « C’est pour que vous n’oubliiez jamais que le sexe éclaire violemment l’esprit des hommes, mes filles chéries. »
Ma meilleure amie s’appelle Monique. Elle habite au rez-de-chaussée de notre immeuble qui est situé rue Porte-aux-Saints. C’est la fille du concierge, monsieur Firmin Lampion. Nous, on loge au troisième. Lorsque nous sommes arrivés de Moscou, elle fut la première à me souhaiter la bienvenue. Je ne parlais que quelques mots de sa langue et elle m’a patiemment aidée à me débrouiller avec les pièges de la grammaire et de l’orthographe. Passionnée de littérature, elle me lisait chaque jour un chapitre d’un roman d’aventures. Son écrivain préféré est Alexandre Dumas. Et même lorsque j’ai su enfin lire le français, elle a continué à partager avec moi les meilleures pages qui nourrissaient son appétit boulimique. Combien d’heures merveilleuses j’ai pu passer à l’écouter ! C’est à elle avant tout que je dois le désir de devenir écrivain plus tard.
Avec ses cheveux blonds tout frisés et ses yeux noisette, elle est belle et elle le sait. Elle n’est pas réservée comme moi. Elle a déjà embrassé un garçon ! Elle m’a dit que ça a le goût du chou. Bien que je n’apprécie pas beaucoup ce légume, j’aimerais bien essayer ça aussi un jour. Mais les jeunes hommes sont si bêtes ! En vrai, je peux bien l’écrire ici, ils me font aussi peur qu’ils me font envie.
En attendant le jour béni où je serai reconnue comme femme de lettres, Monique et moi avons décidé de suivre une formation pour devenir infirmière. C’est un beau métier, tourné vers l’autre. Et le travail dans ce domaine ne manque pas. La rentrée à l’école de la Croix-Rouge de Mantes est prévue début octobre. J’ai hâte ! Je sais que maman désapprouve. Elle voudrait me voir bientôt fiancée comme Anna. Mais elle n’ose pas le dire ouvertement, car papa n’arrête pas de proclamer qu’il est fier que sa fille apprenne un métier utile à la société. Ce qui n’est pas très gentil pour son épouse, je trouve. Ma mère embellit le monde avec des guirlandes de dentelles, ce n’est pas sans importance ! Et je ne me prive pas de lui exprimer mon admiration lorsqu’elle me montre le produit de ses travaux. Elle les vend très cher aux bourgeoises du quartier.
Je fréquente aussi beaucoup Jacqueline Roncière. C’est la fille du charcutier dont la boutique jouxte notre habitation. Petite et boulotte, gourmande et rigolote, elle incarne à la perfection la profession de son père. Sa mère a quitté le domicile conjugal après l’avoir mise au monde pour suivre un amant de passage. On ne l’a jamais revue. Jacqueline a grandi à l’ombre de ses quatre frères, ce qui n’est pas une sinécure. Aussi lorsqu’elle nous a vues ensemble, avec Monique, nous a-t-elle suppliées de l’accepter comme copine. Il était facile de comprendre qu’elle étouffait dans sa maison peuplée de mâles bagarreurs. On n’a pas pu refuser cet appel à la solidarité féminine !
Elle a le cœur sur la main. Hélas son père est antisémite. Elle ne semble pas partager son aversion, mais j’ai préféré lui taire que je suis juive. En fait, elle s’en fiche. La seule chose qui l’intéresse, c’est rigoler. Elle caricature son papa à la perfection alors qu’il débite à ses clientes : « On ne peut pas faire confiance à un peuple qui ne mange pas de cochon. » On en pleure de rire. Elle m’a expliqué qu’il nous déteste, car son épouse est partie avec un voyageur itinérant. Alors, comme on entend beaucoup parler ces temps-ci du mythe du juif errant, il a fait l’amalgame. Il s’est persuadé que celui qui lui a volé l’amour de sa femme est de mon peuple. Sans preuve, bien sûr ! Le juif est un bouc émissaire pratique pour justifier la rancune des malheureux.
Moi, j’en ai bien mangé du cochon ! Chez lui. Lorsqu’il a posé une assiette de tranches de jambon devant nous alors que Jacqueline m’avait invitée à écouter de la musique américaine dans sa chambre. Il a croisé les bras et a attendu que nous y goûtions en prenant l’air de celui qui est certain de son fait. Pendant que nous mastiquions, il nous disait : « Alors ? Il n’est pas bon mon jambon ? Vrai que c’est le petit Jésus en culotte de velours qui vous descend dans la gorge ? » Là, j’ai bien failli tout recracher en pensant au tableau de Rembrandt, mais je me suis maîtrisée et j’ai avalé. J’ai bien aimé. J’en ai même repris un peu. Le Dieu de mes ancêtres n’est pas rigide, j’en ai la certitude. Il me pardonnera cette entorse à un interdit d’une autre époque, lorsque le porc était porteur de maladies parasitaires dangereuses. J’ai entendu le docteur Desprats, qui exerce à Limay, l’expliquer à mon père. Il avait accepté de se restaurer chez nous après avoir visité ma mère malade, vers minuit. Le pauvre, il n’avait rien mangé depuis l’aube ! C’est Anna et moi qui lui avions préparé une omelette aux pommes de terre en nous excusant de ne pas pouvoir y rajouter quelques morceaux de lard. De toute façon, il est bien assez gros comme ça !
Hier, Jacqueline, en imitant un bourgeois apeuré, nous a lu l’article qui était paru quelques jours auparavant dans le journal Le Petit Mantais. Il était intitulé Comment identifier un juif à coup sûr : le nez crochu, le teint olivâtre, les yeux globuleux, l’avarice… J’ai poussé un soupir de soulagement puisque je ne reconnaissais pas du tout notre famille. Monique, qui est informée de mes origines, m’a adressé un clin d’œil avant de demander à notre camarade si elle fréquentait des juifs. « Oh non ! a-t-elle répondu, papa prétend qu’ils ne vivent pas à Mantes. Il paraît qu’on les trouve dans les grandes villes, là où il y a de l’argent et des banquiers. » Nous avons acquiescé toutes les deux d’un air rassuré. Je pense que pour elle, les juifs aux mains et aux nez crochus ont une existence aussi lointaine que les licornes ou les pirates des Caraïbes.
Enfin, pour finir la description de mes proches, il y a Marius. C’est un chat qui nous a adoptés. Et non pas l’inverse. Nous avons découvert ce chaton sur le pas de notre porte un matin peu de temps après notre arrivée à Mantes. Tout miaulant et titubant, il est entré dans l’appartement sans hésitation lorsque j’ai ouvert la porte et il n’en est jamais ressorti. Il est devenu obèse et rien ne semble capable de le décider à franchir notre seuil dans l’autre sens pour visiter le monde extérieur. Mon lit est avant tout le sien. J’adore ses câlins.
Papa a été le plus difficile à convaincre de le garder. Il nous a expliqué que les chats traditionnellement ne sont pas des animaux de compagnie des juifs. Il a sorti de sa mémoire un aphorisme qu’il avait appris à Moscou : « Si tu croises un juif avec un chat, soit le juif n’en est pas un, soit ce n’est pas un chat. » J’ai mis un temps fou à comprendre cette phrase, et je ne suis pas encore totalement convaincue qu’il n’ait pas inventé ce proverbe.
Avant de le prénommer Marius, nous l’avons longtemps appelé Kats, ce qui veut dire « chat » en yiddish. Puis, à l’instar de notre propre nom de famille que nous avons modifié, nous avons décidé de lui donner un nom plus « français ». La pièce de Marcel Pagnol faisait à l’époque un tabac et papa a trouvé opportun d’effacer définitivement toute trace de juiverie chez nous en rebaptisant notre chat aussi. « Encore heureux que nous ne l’ayons pas fait circoncire », a-t-il ajouté en riant. C’est en l’écrivant aujourd’hui que ça me fait rire à mon tour. À l’époque (j’avais neuf ans), je n’y avais vu qu’un mystère de plus sorti de sa bouche. Papa est le plus grand fabricant d’énigmes que je connaisse. Et lorsque je lui demande des explications, il me dit invariablement : « Laisse du temps au vent. Il te soufflera la réponse. »