Chapitre 3Rembrandt a peint 700 toiles…
dont 3000 sont encore en circulation.
Wilhelm Bode
19 juin 2016
Ce dimanche matin, alors que je somnole devant un café dans le silence de la maison endormie, j’entends la porte de notre chambre s’ouvrir et des pas légers se diriger vers la salle de bain. Lila est réveillée, je peux donc, sans crainte de la déranger, concrétiser le désir qui me taraude depuis quelques minutes. En effet, mû par une joie et une énergie témoignant d’une bonne nuit de sommeil dans les bras de ma bien-aimée, je ressens le besoin de réaliser une danse sauvage et chaotique sur une musique de Caravan Palace. Il me faut absolument exécuter une gesticulation guerrière en réponse aux assauts de la barbarie et de l’intolérance auxquels j’ai assisté cette semaine. Je dois épuiser la haine qui monte en moi comme une nappe phréatique saturée par des pluies incessantes. Alors je me dévêts. Nu et innocent, je deviens un homme des premiers âges. Celui que nous étions tous avant que des pisse-vinaigre moralistes vêtus de peaux de bête nous expliquent que c’est mal de ne rien cacher. Et je danse sur un rythme électro-swing. Telle est aujourd’hui MA vision du réveil musculaire. D’autres pratiquent le tai-chi-chuan ou sortent faire uriner le chien. Quant au prochain matin, qui sait ? Je bougerai peut-être sur une valse de Strauss…
J’en profite pour regarder avec intérêt mon corps se déporter de gauche à droite alors que mon sexe, dans une complémentarité chorégraphique du plus bel effet, part à contresens de droite à gauche. Nous dansons un pas de deux en somme. Oui, bon, je sais que ça n’a rien d’intellectuel, mais j’ai parlé d’un réveil musculaire. Pour le réveil des neurones, j’ai prévu d’écouter les infos sur France Culture… plus tard.
Absorbé par ma danse, je n’ai pas vu ma chérie pénétrer dans la cuisine. Elle se dirige jusqu’à mon ordinateur et coupe la musique d’un doigt autoritaire. Des plis soucieux barrent son joli front. Nous nous figeons immédiatement sur place, ma bite et moi :
— Céquiquémort ?
Sérieuse et impassible, elle ne s’étonne même pas de ma tenue de chair et de poils :
— Marcel, tu te souviens de la jeune fille dont nous avons découvert le journal sous le parquet de la chambre ? Elle y parle d’un tableau de Rembrandt qui appartient à sa famille depuis des générations. Tu sais que j’aime beaucoup ce peintre, que je connais bien son œuvre et que j’ai eu l’honneur de restaurer son tableau exposé au Louvre, Le philosophe en méditation.
Je fais oui de la tête, mais je ne savais pas. Elle me parle très rarement de son passé professionnel de restauratrice de tableaux. Peut-être parce qu’il est étroitement intriqué avec une autre de ses anciennes activités, celle de faussaire.
Elle poursuit :
— J’ai cherché dans tous mes bouquins la mention d’une œuvre de Rembrandt intitulée La Circoncision de Jésus. Il n’existe que deux esquisses préparatoires au fusain, mais aucun tableau.
— Ouais… et ?
— Ben soit c’est une mytho, soit la famille de cette gamine possédait un tableau inconnu de Rembrandt. Et si c’était le cas, c’est une nouvelle extraordinaire !
Je réfléchis mentalement : l’élection d’un dangereux populiste à la Maison Blanche avec deux millions de voix de moins que son adversaire ? La découverte d’un vaccin contre le zona ? L’arrivée sur le marché de la saison sept de Game of Thrones en version française ? Non ! Rien ne parvient à la cheville de cette extraordinaire nouvelle ! Contaminé par l’enthousiasme exubérant de Lila, je me lâche totalement… au point de dresser un sourcil interrogateur.
— Bon… super… je te fais un café ou un thé ?
— Jus d’orange.
— Avec du lait chaud comme d’habitude ?
Inutile de plaisanter, elle ne m’écoute pas. Cette rougeur sur ses joues, je ne l’y ai vue que pendant l’amour. Et c’est bien ça qui m’inquiète parce que, bien que je sois nu, son regard ne plaide pas en faveur d’un jeu érotique à mon égard. Il est perdu dans un lointain, bien au-delà de cette cuisine. Il est en train d’explorer les recoins clairs-obscurs du XVIIe siècle. Finalement, elle hoche la tête en faisant une moue résolue de la bouche.
— Il faut que j’en parle à Léonard !
— Léonard… De Vinci ? Bernstein ? DiCaprio ?
— Beckham.
— Le frère de David, le footballeur ?
Bon, ben… devant ses yeux apitoyés, je vais me rhabiller. Elle sera privée de la vue de ce superbe corps d’athlète, na ! Même si j’ai pris un peu de ventre ces temps derniers. Néanmoins, elle condescend à m’expliquer :
— Léonard Beckham, le célèbre traqueur de tableaux perdus. Il a été l’un de mes maîtres à l’École du Louvre. L’histoire de l’art, avec lui, ça ressemble à une vaste enquête policière.
Célèbre, célèbre… au sein d’un groupuscule d’amateurs d’art éclairés peut-être. Mais il vaut mieux être footballeur de génie marié à un top-model-chanteuse-de-tubes-épicés pour être connu. Comme son frère.
Elle est en train de pianoter un message sur son smartphone et s’exclame :
— Super ! Il me répond du tac au tac !… Il se souvient de moi !
Je murmure :
— Mais tu es inoubliable, ma belle.
— Oh non ! Il a eu un accident vasculaire cérébral ! Il est paralysé !… Tiens, l’hypothèse du tableau oublié de Rembrandt l’intéresse… Il veut qu’on se rencontre… mais il ne peut pas se déplacer… Il n’habite pas très loin d’ici… On y va ?… Aujourd’hui ?
Ben c’est-à-dire que j’avais prévu une bonne dizaine de choses à ne pas faire ce dimanche… mais face à ma procrastination programmée, son désir de participer à une « vaste enquête policière » dans le milieu des amateurs de peintures anciennes l’emporte aisément.
— Volontiers, c’est où ?
— Au château de La Roche-Guyon.
— Ma chère ! Nous nous rendons dans le grand monde ! Je vais de ce pas enfiler une veste de smoking par-dessus mon T-shirt. Tu sais où sont rangées mes tennis bleu et jaune fluo ?
Vingt minutes plus tard, nous nous présentons au pavillon de l’entrée du château signalé par le panneau « ACCUEIL DES VISITEURS ». Une dame qui semble dater du même siècle que la construction du bâtiment nous gratifie d’un chaleureux sourire de bienvenue. Elle a l’air heureuse de voir du monde et pianote avec extase sur son clavier :
— Deux personnes ? C’est 15,60 €. Vous désirez un audioguide ?
— Nous venons voir Léonard Beckham.
Déçue la mamie, ça se voit… Il y a un livre à écrire sur le désespoir des caissières des lieux délaissés par le public. Elle reprend avec dépit les deux billets d’entrée qu’elle avait posés devant nous.
— Ah ? Vous devez être Lila Riroy. Je suis au courant que Monsieur vous attend. Je vais appeler Gaspard qui vous conduira par les souterrains. Patientez un instant.
Je me penche vers Lila pour lui murmurer à l’oreille :
— Gaspard, en argot, c’est le surnom du rat. Et celui qu’on attend va nous entraîner dans les sous-sols… Il ne serait pas devenu égoutier, ton copain ?
— C’est son métier depuis toujours. Il chemine dans les égouts du temps à la recherche des œuvres d’art égarées, volées, cachées, jetées…
Je crois que c’est mon souffle dans son cou qui l’a fait frissonner, car elle a tourné vers moi des yeux humides de sensualité.
— Hummm hummm…
Alors que je suis en train de goûter aux lèvres pulpeuses qu’elle me tendait, on tousse discrètement derrière nous. Ce doit être Gaspard. Tiens ben non, y’a personne. Ah si ! Là, en bas, au ras du sol, il y a un petit bonhomme tout de noir vêtu. On dirait le fils de Vlad Dracula, maigre et transparent à force de pâleur et de Mimie Mathy, ange miniature. Sous la froideur de son regard, j’ai vu un peu de givre sortir de ma bouche. Il semble contrarié d’avoir à s’adresser à deux géants. Qu’est-ce que je fais ? Je me mets à genoux pour lui parler à niveau ? Non ! Ça part d’un bon sentiment égalitariste, mais il risque d’y percevoir une touche d’ironie. Alors, je produis le plus chaleureux sourire qu’on puisse offrir à un vampire quand on ne connaît pas la date de son dernier repas :
— Bonjour, c’est vous Gaspard ?
— Veuillez me suivre.
Il sort à petits pas pressés, si vite que nous devons presque courir pour ne pas le perdre.
Le fond de la cour d’honneur du château est bordé d’une falaise de craie blanche coiffée d’un donjon arrogant. Il se dirige vers la base de ce mur naturel et se glisse dans l’entrebâillement d’une monumentale porte de bois. Lui il est passé, pas nous ! Il me faut pousser le lourd battant pour pénétrer dans une vaste salle troglodyte. Un trottinement se fait entendre dans un boyau taillé dans le calcaire qui s’ouvre sur la gauche. C’est par là qu’il faut le suivre. Nous nous concertons sans un mot avec Lila. Elle semble aussi surprise que moi par cet accueil cavalier. Avec résignation, elle hausse les épaules et nous reprenons notre course. Le corridor mal éclairé et enduit de salpêtre nous conduit au pied d’un escalier à l’autre bout duquel nous voyons s’éloigner notre gnome.
Au terme de notre ascension précipitée, nous arrivons dans une chapelle creusée dans la roche, exhalant un parfum de moisissures et d’encens, mais le temps n’est pas à la visite. Vite, guidés par les bruits de pas de notre marathonien de poche, nous empruntons une passerelle couverte qui nous fait passer de l’intérieur de la falaise jusqu’au premier étage du château. Une porte s’ouvre toute seule devant nous grâce à un mécanisme électrique, puis une autre plus loin, et une autre encore. Nous suivons cette invitation muette puisque notre petit monsieur a définitivement disparu. Et de porte en porte, de boudoir en antichambre décorés de mobilier ancien, nous débouchons dans une vaste pièce aux murs blancs. Elle est éclairée par plusieurs baies vitrées donnant sur la Seine qui s’écoule majestueusement au-delà des jardins en contrebas.
On dirait une chambre d’hôpital. D’ailleurs, il y a un lit médical face aux fenêtres. D’ailleurs, il y a un malade dans le lit, perfusé, trachéotomisé. D’ailleurs, Vlad Mathy a enfilé une blouse blanche ainsi que des gants chirurgicaux. Perché sur une estrade qui longe le lit, il est en train d’aspirer les sécrétions par la canule respiratoire. Nous demeurons interdits, incapables de décider d’une attitude à adopter. On se retire sur la pointe des pieds ? On attend la fin des soins les bras ballants ? Je propose mon aide parce que je suis médecin et donc je dois nécessairement mettre mon grain de sel ? Alors que nous oscillons d’un pied sur l’autre, quatre écrans de télévision, fixés sur chacun des murs de la pièce, s’illuminent simultanément et un texte s’inscrit peu à peu en crépitant comme une vieille machine à écrire. D’ailleurs, en bout de ligne, ça fait ting ! :
Bonjour, Lila. Pardonne à Gaspard son empressement, mais vous êtes arrivés au beau milieu de ma séance quotidienne de nettoyage des tuyaux de mon corps. Il déteste me laisser seul lorsque ma canule est débranchée. Tu peux me parler. Je t’entends. Mais je ne peux te répondre qu’en écrivant.
D’un regard circulaire, je cherche le type qui vient de taper ce texte. Il n’y a aucun clavier alentour et le patient allongé sur le lit n’a pas bougé un petit doigt. Devant notre silence ahuri, le texte reprend sa course sonore :
Je vous dois une explication. Celui qui écrit ces mots est bien Léonard Beckham dont l’esprit est enfermé dans ce corps immobile que vous voyez sur le lit. J’ai été frappé d’un accident vasculaire cérébral responsable d’un locked-in syndrome. Je rédige ce texte grâce à ces grosses lunettes qui chaussent mes yeux et qui sont des écrans connectés. Je cligne des paupières pour valider une lettre ou un mot que je centre avec ma pupille. Par ailleurs, je me suis porté volontaire pour une expérience de fusion entre des puces électroniques et mon cerveau afin d’améliorer mes moyens de communication.
Je remarque à voix haute :
— Ah oui ! Dans le locked-in syndrome, c’est le tronc cérébral qui est atteint, mais l’encéphale est intact. Le corps est déconnecté, mais l’unité centrale fonctionne…
Exact. Et l’expérience consiste à me reconnecter au monde environnant. Je reçois et réponds à mes mails et textos. J’ai une liaison permanente avec Internet et c’est moi qui vous ai ouvert les portes pour vous conduire jusqu’ici. Tout cela est financé par une puissante entreprise de la Silicon Valley qui travaille dans le domaine du transhumanisme, ce qui explique le cadre assez coquet dans lequel vous côtoyez mon corps.
Lila intervient, avec une voix désespérée :
— Mais… vous ne quittez jamais cette pièce alors ?
Les écrans s’illuminent de photos qui défilent rapidement. On reconnaît la tour Eiffel, Manhattan vu du ciel, le Taj Mahal, le Machu Picchu, les grandes pyramides d’Égypte, un atoll bleu d’un océan tropical… et un texte commente :
Mon corps est enfermé ici, mais mon esprit est un aigle voyageur et ne connaît aucune limite.
Maintenant, ce sont des images de la surface de la Lune, des anneaux de Saturne et de la constellation de Cassiopée.
Et je continue à chercher les œuvres d’art disparues. Regarde la belle estampe d’Hokusai que je viens de trouver chez un antiquaire de Hong-Kong. (Des vieillards qui pique-n*****t joyeusement au bord d’une cascade aux tourbillons stylisés apparaissent à l’écran.) Plusieurs acquéreurs sont en train de faire monter les enchères. J’en tirerai un excellent profit. Et toi Lila ? Tu es sur la piste d’un Rembrandt ? C’est l’affaire du siècle, ça !
Instinctivement, elle se tourne vers une télévision pour répondre plutôt que vers le corps immobile :
— Je ne sais pas… Nous sommes tombés sur le journal intime d’une petite juive, daté de 1939, où elle décrit un tableau qu’elle attribue à Rembrandt. Il serait intitulé La Circoncision de Jésus.
Tu as apporté le texte ?
— Oui. J’ai photocopié la page où elle en fait mention.
Elle fouille dans son sac. Le petit ange gardien de Léonard, après avoir fini les soins médicaux, a retiré sa blouse blanche. Il s’approche de nous. Fixant ma compagne avec intensité alors qu’elle brandit le document, il tend une main maigre vers elle.
Donne-le à Gaspard, il va la scanner.
Elle s’exécute. Celui-ci porte un regard aux yeux écarquillés sur la feuille et l’écriture de la jeune fille apparaît sur les écrans. Je suis partagé entre l’horreur et l’admiration.
— Lui aussi… ?
Oui, Gaspard et moi sommes connectés. Je vois à travers ses yeux. Ne soyez pas impressionnés. C’est très facile. Juste une petite puce branchée sur le nerf optique. La seule prouesse technique, c’est la transformation des impulsions neuronales en données numériques, mais ce problème est déjà résolu depuis plusieurs années.
Sur l’écran défilent désormais des volées de pages du web. Notre hôte est en train d’effectuer des recherches à une vitesse astronomique alors qu’il me faudrait plusieurs jours pour explorer autant de sites.
J’ai bien retrouvé la trace d’un tableau effectué par le maître lui-même. Un de ses meilleurs amis, Menasseh ben Israël, qui a vu l’œuvre achevée, la décrit dans des termes assez voisins de ceux qu’on retrouve sous la plume de la petite juive. Il fait même une allusion un peu outrée à cette lumière qui irradie d’entre les cuisses du nourrisson. Il semble que Rembrandt, sur les conseils de Menasseh, artisan majeur du dialogue judéo-chrétien dans les Provinces-Unies, ait offert la toile à un bourgeois influent d’Amsterdam, notoirement connu pour son antisémitisme militant, afin de lui rappeler que le Christ était juif. On a ensuite perdu la trace de ce tableau et l’hypothèse communément admise est qu’il a été aussitôt détruit par son propriétaire. Si ce n’est pas le cas et qu’il existe quelque part dans ce monde un tableau inconnu de Rembrandt van Rijn, il s’agit d’un scoop extraordinaire !
Lila a le front plissé sous l’effort de concentration et demande :
— Mais Rembrandt préparait toujours ses toiles d’après des esquisses. On en connaît deux, c’est ça ?
Oui ! Tu as déjà mené ton enquête, je vois. Il existe deux esquisses. L’une est une eau-forte dont plusieurs épreuves sur papier circulent. Elle est datée de 1654 et s’intitule « La Circoncision à l’étable ». Mais cette représentation de la scène ne semble pas présenter de liens importants avec l’œuvre définitive puisque cette dernière se déroule à la synagogue. Une seconde ébauche, une huile, est détenue dans une collection particulière. C’est un plus grand tableau en couleur, mais Menasseh raconte qu’il a gentiment tancé le peintre pour avoir représenté l’officiant la tête nue, et l’Enfant Jésus dans les bras de sa mère alors que les femmes ne sont pas admises dans ces lieux en présence des hommes. L’œuvre définitive narrée par le copain de Rembrandt montre donc le nourrisson présenté par un homme, et circoncis par un prêtre, tous deux couverts d’une kippa.
Lila arbore un sourire de triomphe.
— Exactement comme l’a décrit Kitty !
Où se trouve ce tableau aujourd’hui ?
— On ne sait pas encore. On est en train de déchiffrer le texte de la petite, mais on n’a pas fini. Le manuscrit a souffert de l’humidité et des ans. L’écriture est parfois très difficile à lire.