Le lendemain matin, le ciel de Singapour était voilé, comme suspendu entre deux orages. Dans la salle de conférence au dernier étage, les vitres panoramiques laissaient passer une lumière grise et pâle, parfaitement assortie à l’humeur d’Alia.
Elle prit place aux côtés de Darian, l’esprit encore engourdi par la nuit. Elle n’avait presque pas dormi. Les mots de la veille tournaient en boucle dans sa tête. "Deux pièges… Une faiblesse…"
Il avait dit cela avec un calme glacial. Comme un homme qui se sait déjà vaincu, mais refuse de le montrer.
— Miss Ren, tout va bien ? lui glissa une collaboratrice asiatique au badge marqué Yen Lin, Directrice Légale Asie-Pacifique.
— Parfaitement, répondit-elle avec un sourire professionnel.
Darian, assis à sa droite, n'avait pas dit un mot depuis leur entrée. Mais sa jambe, légèrement tendue sous la table, frôlait parfois la sienne. Délibérément ? Elle n’en était pas sûre. Mais cela suffisait à brouiller sa concentration.
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Le reste de la journée fut une suite de signatures, d’échanges confidentiels, de poignées de main et de regards voilés. Alia faisait son travail à la perfection, mais une part d’elle observait Darian comme à travers un prisme déformant. Il semblait… différent. Moins tranchant. Moins sûr de lui.
Et ce n’était pas qu’elle. Les autres aussi le remarquaient. Yen Lin, notamment, le scrutait parfois avec une curiosité teintée de méfiance.
— Vous savez que ce genre de deals attire des regards, lui confia-t-elle discrètement à la pause café. Certains pensent que Blake Holdings cache quelque chose. Ou quelqu’un.
Alia serra la tasse entre ses doigts.
— Vous pensez que c’est le cas ?
Yen haussa les épaules.
— Je pense que votre patron n’est pas du genre à jouer sans raison. Ni à perdre le contrôle pour une jolie assistante.
Le mot "jolie" glissa comme une lame.
— Ce n’est pas ce que vous croyez, répondit Alia sèchement.
Mais même elle ne savait plus ce qu’elle croyait vraiment.
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Le soir, dans la suite, Darian avait retiré sa veste. Il lisait un dossier sur le canapé, pieds nus, chemise légèrement entrouverte. Il paraissait moins redoutable ainsi. Presque humain.
Alia entra avec deux verres d’eau.
— Vous devriez dormir un peu. Vous tenez depuis trois jours sans pause.
Il leva les yeux, surpris par sa voix douce.
— Vous vous inquiétez pour moi, maintenant ?
— J’essaie juste de m’assurer que vous ne vous écrouliez pas avant la signature finale.
Il sourit, un vrai cette fois. Un sourire fatigué, presque triste.
— C’est ça, le piège. Le vrai. On commence à se soucier. Et un jour, on ne sait plus pourquoi on s’est lancé dans cette guerre.
Elle posa les verres, s’assit en face de lui.
— Quelle guerre ?
Il la fixa.
— Celle contre soi-même.
Le silence tomba. Dense. Chargé.
Puis il murmura :
— Vous devriez rester ce soir.
Elle écarquilla les yeux.
— Pardon ?
— Dans le salon. Pas dans votre chambre. J’ai besoin de votre présence. Pas de votre corps. Juste… que vous soyez là.
C’était plus désarmant que n’importe quelle provocation.
— Pourquoi ?
— Parce que je sens que tout va basculer. Et j’ai besoin d’une ancre. Même si elle est instable.
Elle hésita. Puis hocha lentement la tête.
— Très bien.
Elle s’installa sur le grand canapé, attrapa un plaid, et s’allongea, dos tourné. Mais elle sentait son regard sur elle. Même sans le voir.
— Alia… souffla-t-il.
Elle ne répondit pas.
— Si je tombe… ce sera à cause de vous.
Son murmure s’éteignit dans la pénombre.
Elle ferma les yeux. Le piège était refermé. Mais elle ne savait plus qui l’avait tendu.