3L’été se terminait, et l’école allait reprendre. Pour Eric et Sophie, c’était leur première rentrée en France, puisqu’ils avaient fait tout leur primaire en Afrique. Pour Eric c’était le collège, il entrait en 4e, il était un peu inquiet de cette nouvelle rentrée car il ne connaissait encore personne. À la maison les jeux continuaient, soit dehors dans la cour et les dépendances, soit dans le jardin, soit dans la salle de jeu ou le grenier les jours de pluie. Après la rentrée, chaque soir avant de faire les devoirs, les enfants montaient goûter sous la tonnelle dans le jardin, en bavardant et en faisant moultes suppositions au sujet de la maison qu’ils pensaient hantée. Eric parcourait des yeux tous les endroits visibles depuis la terrasse afin d’y détecter quelque chose, mais rien… Il remarqua cependant un chat blanc qui venait se coucher paresseusement sur le perron de la maison comme s’il était chez lui. Il s’imagina alors que peut-être, le chat avait appartenu à la petite fille morte et revenait sur les lieux pour chercher à manger ou bien voir ses maîtres.
Au collège il fit la connaissance de Martine. Elle habitait tout près de la maison d’en face, et elle avait connu ses habitants. Il devient très vite son copain, plus pour avoir les informations qu’il voulait obtenir pour mener son enquête à bien, que pour autre chose, car visiblement Martine ne lui plaisait pas trop. Petit à petit, il l’amena à lui raconter ce qu’elle savait sur les Dupuis. Pas grand-chose en fait, c’étaient des gens très effacés, qui ne parlaient à personne, ils vivaient en reclus dans leur maison. Elsa leur petite fille allait à l’école, elle était très timide, et n’avait pas beaucoup d’amies. Martine dit qu’elle était très gentille mais qu’elle était aussi très étrange, dans le sens où elle tenait parfois des propos incohérents. Un jour, elle ne revint pas à l’école, on leur dit qu’elle était très malade. Des amis de sa classe, y compris Martine qui habitait juste à côté de chez elle, voulurent aller lui rendre visite, mais on leur dit qu’il n’en était pas question, qu’Elsa ne voulait voir personne. Puis il y eut le drame, Elsa était partie rejoindre les anges au ciel. Là encore, personne ne fut autorisé à la voir, et pour l’enterrement les parents firent savoir qu’ils voulaient être seuls et qu’elle serait enterrée dans un caveau familial, loin d’ici. La famille comme par enchantement disparut de Jarnac, comme ça, sans bruit, sans avertir quiconque. Depuis personne n’était revenu, le décès datait de deux ans. Le terrain était entretenu par un vieux monsieur, le père Antoine, qui venait tondre, couper et tailler les haies, les arbres et les quelques fleurs. Martine ne savait rien d’autre. Eric était de plus en plus intrigué par cette histoire. Le soir, il rejoignait sa sœur dans sa chambre pour parler de tout cela jusque très tard. Ce n’est que quand il entendait ses parents monter, qu’il filait en vitesse dans sa chambre, se mettre sous les couvertures, avant que Sylvie n’ouvre doucement les portes pour voir si ses petits dormaient bien.
L’automne arriva et avec lui, ses couleurs bigarrées qui faisait ressembler les arbres à des sapins de Noël enguirlandés. Parfois il faisait trop frais pour aller goûter au retour de l’école sous la tonnelle, alors les enfants se réfugiaient dans le grenier, où ils se déguisaient et s’amusaient en faisant des petites scénettes.
Un soir après souper, il y eut un v*****t orage. Le ciel était comme embrasé, et le tonnerre grondait. Eric adorait l’orage et il avait le nez sur la fenêtre, qu’il aurait bien ouverte si Sophie ne l’avait pas supplié de n’en rien faire car elle, elle avait très peur de l’orage. C’était un orage sec, il ne pleuvait pas une goutte, alors Eric, qui en mourait d’envie et savait qu’en faisant cela il allait passer pour un héros aux yeux de sa sœur qui l’admirait toujours, monta jusqu’au jardin et courut jusqu’à la tonnelle. Il était là depuis presque dix minutes, le tonnerre grondait toujours, le ciel était zébré d’éclairs, il était tourné vers la maison d’en face, avec sur le visage une expression qui montrait un mélange de peur et d’étonnement profond, quand Sylvie l’appela pour le faire rentrer en le sermonnant.
–On ne va pas se promener comme ça par temps d’orage, c’est dangereux, lui dit-elle d’un ton ferme.
Eric paraissait hébété, ailleurs. Sa mère lui dit alors :
–Eh bien quoi, l’orage t’a fait perdre ta langue ? On dirait que tu as vu un fantôme, ça ne va pas ?
Eric regarda sa sœur et lui dit :
– Tu viens, on va se coucher !
Puis il embrassa sa mère qui le regardait avec une certaine inquiétude.
Sophie suivit et embrassa sa mère à son tour en lui disant :
–Bonsoir maman, je t’aime.
–Moi aussi, ma chérie, faites de beaux rêves tous les deux et n’oubliez pas d’aller embrasser papa dans le salon.
Eric et Sophie sortirent de la cuisine, pour aller embrasser leur père qui se trouvait dans le salon, sur le fauteuil avec un livre dans les mains.
–Bonsoir les enfants, à demain matin, leur dit Jacques.
Ils montèrent les escaliers quatre à quatre. Eric dit à sa sœur :
– Je vais mettre mon pyjama et j’arrive, j’ai quelque chose à te dire de très important. Sophie acquiesça en souriant. Que pouvait bien avoir à lui dire son frère de si important ? Elle entra dans sa chambre, se déshabilla, mit sa chemise de nuit, puis alla se laver les dents dans la salle d’eau. À son retour, elle vit qu’Eric était déjà là en pyjama assis sur son lit. Elle sauta sur le lit pour finalement s’asseoir sagement près de lui.
–Alors Eric qu’est-ce qu’il se passe ?
–Sophie j’ai vu de la lumière à travers les lames des volets dans la maison d’en face !
–Mais tu es fou, tu sais bien qu’il n’y a personne !
–Je te dis que j’ai vu de la lumière qui se promenait d’une pièce à l’autre !
–Ce n’est pas possible Eric, voyons, tu le sais bien !
–Non, je ne sais pas si c’est possible, mais je sais ce que j’ai vu !
–C’était l’orage, dit sa sœur, tu étais dehors avec les éclairs qui zébraient le ciel et tu as confondu, n’est-ce pas ?
–Je te dis que non et j’irai vérifier dès demain soir et les autres soirs s’il le faut, avant de monter me coucher. Je ne suis pas un menteur Sophie, j’ai vu de la lumière dans la maison.
–Alors, si tu as vraiment vu de la lumière, tu veux dire qu’il y a un fantôme dans cette maison ?
–Peut-être que oui ? Ce n’est pas impossible !
–Tu me fais peur Eric !
–Mais non, n’aie pas peur, même s’il y a un fantôme dans cette maison, on n’a rien à craindre, car il n’est pas là pour nous. Rassure-toi et dors bien. Surtout tu n’en parles à personne. OK ! C’est notre secret, petite sœur.
–D’accord Eric, bonne nuit, dit Sophie qui n’en menait pas large quand même.
Eric regagna sa chambre juste à temps, avant que sa mère monte regagner la sienne. Cette nuit-là, ses rêves furent agités d’étranges fantômes. Après cela, Eric observa la maison d’en face avec encore plus de soin. En rentrant de l’école, il s’arrêtait près d’elle pour regarder au travers du grillage, voir si quelque chose d’insolite le troublait, mais il ne vit rien de plus que d’habitude. Le soir, il montait en catimini jusqu’à la terrasse, et il restait là sur le muret à observer en silence. Mais plusieurs jours passèrent sans qu’il ne vît de lumière comme le soir de l’orage. Il en vint à se demander si sa sœur n’avait pas raison, et que la lumière entrevue ne venait pas des éclairs qui éclairaient le ciel ce soir-là. Il n’empêche qu’il continua régulièrement d’épier cette maison depuis la terrasse.