4L’hiver arriva, ainsi que le froid. Eric ne pouvait plus sortir le soir pour aller sur la terrasse, d’abord à cause du froid et aussi parce que Sylvie fermait consciencieusement la porte du jardin avant la nuit. Françoise et Paul dînaient souvent pour ne pas dire tous les soirs à la maison, pendant l’hiver. C’était une tradition dira-t-on. Après le repas tout le monde se réunissait dans le salon auprès de la cheminée, et parlait de choses et d’autres, souvent de l’ancien temps, c’était une chose que les enfants adoraient. Quand un sujet les intéressait, ils laissaient leur jeu, pour poser des questions. Ils voulaient toujours en savoir plus. Eric, lui, essayait toujours de ramener la conversation à la maison d’en face, mais en même temps il ne voulait pas alerter ses parents avec ses questions, alors il devait ronger son frein. Aussi il se passa plusieurs semaines avant qu’il puisse aborder le sujet dans une conversation. Eric et Sophie, n’aimaient pas l’hiver, il faisait froid, on ne pouvait pas sortir comme on le voulait. Et puis ils avaient plus l’habitude de la chaleur, c’était leur premier hiver, et on ne peut pas dire qu’ils s’en faisaient une joie. Ils n’allaient même plus chercher le lait comme il faisait nuit trop tôt. Même leurs répétitions dans le grenier étaient compromises, car ce n’était pas chauffé là-haut. Il y avait bien la salle de jeu, mais ils s’y sentaient moins tranquilles, on pouvait les surprendre à n’importe quel moment. Alors, après l’école et les devoirs, ils passaient de longues heures dans la chambre de l’un ou de l’autre, à bavarder et à échafauder des plans pour apprendre la vérité sur la maison d’en face. Martine ne leur avait pas été d’un grand secours, car elle ne savait pas grand-chose, mais Sylvie avait accepté qu’elle vienne jouer avec ses enfants de temps en temps, et ça leur faisait une distraction. Eric, comme un vrai pro, comme un détective, notait dans un cahier d’écolier tout ce qu’il savait et apprenait sur la maison d’en face, et ses derniers habitants. Mais c’était peu de choses et il se demandait quand il aurait quelque chose de concret à noter, et comment faire pour avoir plus de détails.
C’est le soir de Noël qui lui apporta quelques réponses. Pour Noël, Jacques et Sylvie invitaient leurs parents respectifs : donc Françoise et Paul pour Sylvie, Maurice et Marie les parents de Jacques qui viendraient donc de Bordeaux. Puis cette année, il y avait aussi Hélène et Philippe Chabot, des amis de longue date de Françoise et Paul, qui habitaient La Rochelle, mais qui avaient vécu très longtemps à Jarnac dans la maison qui jouxte sur la gauche la maison d’en face. Tout ce petit monde passait un bon Noël et parlait du bon vieux temps, en riant parfois en se souvenant des choses agréables qui leur étaient arrivées. Au début, Eric et Sophie s’ennuyaient ferme, ils étaient les seuls enfants, et le monde des adultes leur paraissait à mille lieues du leur. Puis Eric tendit l’oreille quand il entendit l’amie de sa grand-mère, qui se prénommait Hélène dire :
–Au fait, Françoise, tu ne devineras jamais qui j’ai croisé la semaine dernière à La Rochelle ? Mme Dupuis en personne. Elle avait l’air d’aller bien, mais quand elle m’a vue, elle a très vite tourné la tête, et s’est éloignée rapidement.
–Sans blague, dit Françoise, mais alors ils habiteraient La Rochelle ?
–Certainement, mais comme elle a tout fait pour m’éviter, je n’ai pas pu parler avec elle.
–Je ne sais pas s’ils reviendront un jour à Jarnac, lança Sylvie.
–Ça, c’est le mystère, dit Hélène. Saura-t-on jamais ce qui a pu se passer ?
–Vous avez connu leur fille, madame ! se hasarda à demander timidement Eric.
–Oui, répondit-elle, un peu étonnée que la question vienne de ce jeune garçon. Elle s’appelait Elsa, elle était très jolie. Comme les autres enfants de son âge, elle allait à l’école, elle jouait, on l’entendait rire parfois depuis notre jardin qui avoisinait le sien… Mais les derniers temps, elle était triste et lointaine, puis elle s’est mise à éviter les gens, à ne plus fréquenter personne, comme ses parents. Un jour nous avons appris sa maladie, on nous a dit qu’elle ne voulait voir personne, du moins ce fut la version des parents. Quelques mois après elle mourut, elle allait avoir 12 ans. Il n’y eut rien, aucune cérémonie, aucun contact, en fait personne ne l’a vue. Trois jours après, une grande voiture noire aux vitres teintées est arrivée chez eux. J’avoue que j’ai été curieuse et j’ai essayé de voir ce qui se passait. J’ai vu la voiture entrer dans le jardin, deux hommes en sont descendus, avec un cercueil, ils sont entrés dans la maison. Ils en sont ressortis au moins une demi-heure après avec le cercueil qu’ils ont mis dans la voiture noire. Les Dupuis sont sortis à leur tour, le père a sorti la voiture du garage pendant que la mère fermait la maison. Ils sont partis derrière la voiture funéraire pour ne jamais revenir. On ne sait rien de plus. Ni où ils ont allés enterrer leur fille, ni où ils sont allés s’installer après. Et ce jusqu’à la semaine dernière où j’ai croisé Mme Dupuis, à La Rochelle.
Eric avait écouté Hélène avec attention et curiosité, il dit à Hélène :
–C’est curieux cette histoire, vous ne trouvez pas madame ?
–Oui, c’est vrai, reprit Françoise, c’est curieux. Nous nous sommes posé beaucoup de questions, et comme nous n’avons pas trouvé de réponses, eh bien nous avons cessé de réfléchir à tout ça.
–Moi, il me semble que j’aurais été plus curieux, répliqua Eric.
–Mais dis donc mon petit Eric, cette histoire a l’air de bien t’intéresser ? dit encore Françoise.
–Ben oui, mamie, je trouve ça plutôt intéressant, dit Eric sur un ton plaisantin, afin de ne pas trop montrer à quel point en fait il était intéressé.
Puis il se tourna vers sa sœur qui se trouvait avec sa mère sur le canapé, et qui suivait la conversation amusée, il lui fit un clin d’œil. Puis il alla prendre place à la gauche de sa mère qui lui tapota la cuisse gentiment.
–Alors mon grand, comme ça tu t’intéresses à la maison des Dupuis. Qu’a-t-elle donc de si particulier ?
–Je ne sais pas, maman, c’est le fait qu’elle soit inhabitée depuis bientôt deux ans et que personne ne sache ce qui s’est réellement passé. Ce n’est pas tous les jours que lorsqu’il y a un malheur dans une maison les propriétaires partent comme des voleurs avec leur défunt et ne reviennent pas ?
–En plus, renchérit Sophie, maintenant elle est hantée.
–Mais non, dit Sylvie, ce sont des histoires tout ça, vous vous faites des films. Allez, maintenant il est l’heure, nous allons tous à la messe de minuit.
Tout le monde se leva et enfila un manteau, une écharpe et des gants pour sortir affronter l’hiver afin d’aller à l’église pour la messe de minuit. Au retour, Eric et Sophie étaient fatigués et il leur tardait d’arriver pour se mettre au lit. Le ciel était tout étoilé, il faisait bien froid et tout le monde marchait à vive allure pour se réchauffer. Une fois à la maison, chacun regagna sa chambre, les grands-parents et leurs amis leur appartement, le sommeil gagna tous les habitants de la maison, sauf Eric qui ressassait dans sa tête tout ce qu’il avait entendu ce soir, afin de ne rien oublier dans ses notes demain matin.
Le lendemain matin, c’était Noël, et la distribution des cadeaux. Tous étaient très heureux, la journée fut agréable pour les grands comme pour les plus jeunes. Eric avait rapidement consigné tous les renseignements qu’on lui avait donnés hier soir, dans son cahier d’écolier avant de le replacer dans sa cachette. La semaine qui suivit les enfants s’adonnèrent à leurs jeux habituels. C’était encore les vacances mais le temps passait vite.
À la rentrée, ses parents rappelèrent à Eric qu’il lui fallait travailler s’il ne voulait pas finir en pension, aussi il décida de mettre de côté son enquête jusqu’aux beaux jours et de se consacrer à ses devoirs. Pour le moment il ne pouvait pas faire grand-chose, il faisait froid et il ne pouvait pas passer son temps à surveiller la maison d’en face depuis la tonnelle. Sophie semblait soulagée de voir son frère plus raisonnable, elle pouvait du coup, elle aussi, penser à autre chose qu’à cette maison qu’elle croyait hantée. Jacques et Sylvie se demandèrent un instant s’ils avaient loupé quelque chose au sujet de leurs enfants, car ils se rendaient bien compte qu’ils avaient changé. Ils semblaient plus calmes, plus disponibles, plus à leurs devoirs… Auraient-ils vraiment manqué quelque chose ! Jacques travaillait à Cognac, il rentrait tard le soir, il était fatigué et il était difficile de participer à la vie familiale la semaine. Aussi c’était Sylvie, qui elle était mère au foyer, qui s’occupait le plus des enfants, leur faisait faire leurs devoirs et apprendre leurs leçons. Le week-end Jacques reprenait la casquette du chef de famille, et tout allait bien. Quand Sylvie devait s’absenter en semaine, c’était mamie Françoise qui prenait le relais et s’occupait des enfants.
Très vite, le printemps arriva avec de très belles journées ensoleillées, parfois un peu de pluie aussi, et surtout avec le retour des fleurs dans le jardin, des oiseaux qui chantent, des papillons, des abeilles et bien sûr des jours qui rallongent. Comme tout cela est agréable quand il fait jour au retour de l’école ! Les enfants ont l’impression d’avoir plus de temps pour jouer. On commençait aussi à sortir se promener le long de la Charente, c’était une joie pour tous.
La fin de l’année scolaire arrivait, Eric avait bien travaillé et passait en 3e sans problème, tandis que Sophie allait entrer en 6e. De ce côté-là tout allait bien et leurs parents étaient ravis. Eric était toujours ami avec Martine, qui venait jouer chez eux de temps en temps, et en accord avec sa sœur, ils avaient donné un rôle à celle-ci dans leurs petites scénettes qu’ils continuaient de jouer dans le grenier. Au collège, leur professeur de français Mme Lemoine, avait monté une petite troupe de théâtre qui allait se produire pour la fête de fin d’année, Eric et Martine y avaient leur place comme acteurs, et ils en étaient très fiers. Sophie serait seulement spectatrice puisqu’elle n’était pas dans leur classe, ça la chagrinait un peu mais tant pis, elle irait applaudir son frère.
Le soir en regagnant son lit, Eric pensait et repensait sans cesse à la maison d’en face. Il se disait qu’il y avait quelque chose de pas clair avec cette maison, et il lui tardait d’arriver aux grandes vacances pour reprendre et se consacrer entièrement à ses recherches. Il voulait librement observer la maison afin de voir s’il voyait de nouveau de la lumière ou quelque chose d’autre d’insolite. Déjà depuis le 1er mai, il retournait sous la tonnelle dans le jardin pour observer et noter ce qu’il voyait. Hier, le père Antoine, qui s’occupait du jardin, était venu passer la tondeuse et tailler les arbres, alors Eric était sorti sans rien dire à personne et il était allé jusqu’au portail de la maison. Celui-ci était grand ouvert, il faisait très beau, Eric se hasarda à entrer dans le jardin, le nez en l’air, comme si de rien n’était. Le vieux qui revenait ramasser les branches éparpillées sur le sol, l’attrapa par les épaules et lui dit :
–Que fais-tu là garnement, tu ne vois pas que c’est une propriété privée ici ?
–Si, si monsieur, excusez-moi, j’habite en face et j’avais remarqué un chat blanc qui vient se coucher sur le perron, je venais voir s’il était encore là, dit Eric très sérieusement.
–Un chat blanc, dis-tu ? Je ne vois pas fiston, dit le vieux radouci, mais jette un coup d’œil et rentre chez toi, d’accord !
–Merci monsieur, merci encore, je vais faire vite, juste faire le tour de la maison en l’appelant.
–C’est bon, allez va !
Eric ne se le fit pas dire deux fois et il se faufila en ouvrant tout grand ses yeux et en observant. Il fit le tour de la maison. Derrière, le terrain était tout petit, il y avait trois fenêtres en bas et deux velux à l’étage. Puis il y avait une petite porte en bas ancrée dans la terre, et un soupirail qui devait éclairer une petite cave. Il n’y avait pas de bruit, tout semblait normal, les volets étaient tous fermés. Il allait tourner pour revenir sur le devant de la maison, quand il entendit très distinctement un bruit comme si on frappait, il revint sur ses pas pour écouter, mais il n’entendit plus rien. Alors, il essaya de voir où se trouvait le vieux et s’approchant de la maison dit à voix basse : « S’il y a quelqu’un, frappez encore s’il vous plaît ». Mais il n’eut aucune réponse, c’était le silence. Il se dit qu’il avait encore eu une hallucination et reprit son chemin. De retour sur le devant la maison, il monta les marches du perron. Le vieux le regardait du coin de l’œil, aussi il se fit discret. Il appela doucement le chat « Minou, minou ! ! », et il remarqua la coupelle qui contenait encore un peu de lait… Il ne dit rien et regagna le portail, il salua le vieux au passage en disant encore « merci monsieur », puis il rentra chez lui.
–D’où viens-tu ? lui dit sa mère quand il rentra dans la cuisine.
–Je suis allé dire bonjour au vieux monsieur qui s’occupe du jardin de la maison d’en face, et voir si le chat blanc était toujours là-bas ! répondit Eric calmement.
–Ah ! Et alors, tu as appris quelque chose mon fils ? Il me semble que tu es bien intrigué par cette maison ?
–Non, je n’ai rien appris, mais cette maison est étrange et m’attire, c’est vrai.
–Allez, va chercher ta sœur mon chéri, nous allons déjeuner, j’ai rendez-vous chez le dentiste avec elle.
–Oui je sais, maman, je vais la chercher.
Eric monta les escaliers en appelant Sophie qui répondit « Oui j’arrive ! ! »
Après le déjeuner, Sylvie et Sophie partirent chez le dentiste.Eric resté seul monta sur la terrasse. Le vieux était encore là, il finissait son travail. Eric aperçut le chat blanc étendu nonchalamment sur le perron. Qui pouvait venir lui donner du lait ? pensa-t-il. Il se demanda s’il avait vraiment entendu des coups frapper aux volets ce matin. Et, quand bien même il y aurait un fantôme dans cette maison, celui-ci, ne frapperait pas aux volets, c’est idiot ! Le vieux leva tout à coup la tête et regarda Eric. Celui-ci lui fit un petit signe de la main et le vieux le lui rendit et baissa la tête. Vingt minutes plus tard, il avait refermé le portail et il repartait chez lui, non sans avoir de nouveau lancé un coup d’œil vers Eric toujours assis sur le muret sous la tonnelle. Puis sa sœur de retour de chez le dentiste arriva en courant et riant, elle lui tendit un petit pain au chocolat, que Sylvie avait acheté pour leur goûter. Il le prit en riant à son tour et en la remerciant, il mordit dedans à pleines dents. Ils retournèrent ensuite tous les deux dans la cuisine pour boire une grande tasse de lait chaud. Ils avaient décidé ensuite d’aller rendre visite à leurs grands-parents, afin d’écouter des histoires… Mamie Françoise avait fait des beignets aux pommes, et bien qu’ils aient déjà goûté, ils en mangèrent avec plaisir. Puis Sophie dit : « Mamie raconte-nous ta jeunesse, s’il te plaît… » Et Françoise s’exécuta avec délice, ses petits-enfants étaient si gentils, et c’était un auditoire de première, si attentif à ce qu’elle leur racontait, qu’elle ne leur aurait pas refusé ce plaisir, d’autant qu’elle aimait se remémorer ce temps d’avant.
L’été était arrivé et les vacances avec. La fête de l’école avait été un franc succès, le théâtre avait beaucoup plu, et nos apprentis acteurs avaient reçu beaucoup d’applaudissements.
Cela faisait déjà un an que toute la famille était rentrée en France. Ils pensaient souvent à l’Afrique, et ils en parlaient beaucoup entre eux. Sophie était née à Dakar, au tout début de leur installation, puisque Sylvie était enceinte de quatre mois à leur arrivée au pays tandis qu’Eric avait deux ans lorsque ses parents décidèrent d’aller vivre et travailler là-bas pendant quelques années. Papy et mamy écoutaient à leur tour, les enfants égrener leurs souvenirs, car eux n’avaient jamais mis les pieds dans ce pays. Ils étaient heureux en France, mais il leur manquait la chaleur et surtout la mer et la plage. Aussi Jacques avait décidé de les emmener camper au bord de la mer cet été. Ils iraient à Ronce-les-Bains, en espérant qu’il fasse beau et qu’ils puissent en profiter pleinement.