La nuit tombait sur Paris, teintant les rues d’un mélange d’ombres et de reflets dorés sous les lampadaires. Clara Després descendit du métro à la station Belleville, son sac en toile battant contre sa hanche alors qu’elle gravissait les marches usées. Après une journée passée au tribunal et cette joute verbale avec Adrien Montclair, elle avait besoin de se ressourcer, de retrouver un ancrage loin des intrigues et des costumes hors de prix. Elle avait promis à sa mère de passer ce soir-là, et cette perspective – une tarte aux pommes maison, une tasse de thé brûlant, le ronronnement familier d’une vieille télé – était comme un baume sur ses nerfs à vif.
Elle traversa le quartier avec une aisance instinctive, saluant d’un sourire quelques visages familiers : le boulanger qui fermait boutique, une vieille dame promenant son chien minuscule, un groupe d’adolescents riant près d’un kebab. Belleville n’avait rien de l’élégance raffinée du centre de Paris où elle travaillait, avec ses immeubles haussmanniens et ses avenues impeccables. Ici, les façades étaient défraîchies, les rues pavées irrégulières, et l’air sentait le mélange de cuisine épicée et de bitume humide. Mais pour Clara, c’était chez elle – pas l’appartement qu’elle louait désormais dans le 11e, un deux-pièces fonctionnel mais impersonnel, mais ce coin de la ville où elle avait grandi, où chaque coin de rue portait un souvenir.
Elle poussa la porte d’un immeuble des années 70, un bâtiment en béton gris aux balcons encombrés de plantes en pot et de vélos rouillés. L’ascenseur étant en panne – comme souvent – elle monta les quatre étages à pied, son souffle s’accélérant légèrement sous l’effort. Arrivée devant l’appartement 4B, elle frappa deux coups rapides avant d’entrer sans attendre, la clé tournant dans la serrure avec un cliquetis familier.
« Maman, c’est moi ! » lança-t-elle en ôtant ses baskets dans l’entrée étroite. Une odeur sucrée de pommes cuites et de cannelle flottait dans l’air, mêlée à celle du thé noir que sa mère préparait toujours en vrac. La petite cuisine-salon était un cocon de chaleur : des rideaux jaunes un peu fanés, un canapé recouvert d’un plaid tricoté, une table ronde où trônait une tarte encore fumante. Sur le mur, des photos encadrées racontaient une vie simple – Clara à 5 ans avec une coupe au bol, un voyage à la mer quand elle avait 12 ans, son diplôme de journalisme brandi fièrement.
Hélène Després apparut dans l’embrasure de la cuisine, une femme menue d’une cinquantaine d’années, les cheveux poivre et sel relevés en un chignon désordonné. Elle portait un tablier taché de farine et un sourire fatigué mais sincère. « T’es en retard, ma puce, dit-elle en posant une théière sur la table. J’ai failli manger toute la tarte moi-même. »
Clara rit doucement, ôtant son blazer pour le jeter sur une chaise. « Désolée, journée de dingue. Mais je vois que tu m’as gardé une part, alors je te pardonne. » Elle s’assit, laissant la chaleur de la pièce l’envelopper comme une couverture. Ici, loin des deadlines et des regards scrutateurs de la rédaction, elle pouvait baisser la garde, redevenir juste Clara, pas la journaliste intrépide de L’Éclat.
Hélène s’installa en face d’elle, coupant une généreuse part de tarte qu’elle poussa vers sa fille. « Alors, raconte. C’était quoi, cette journée de dingue ? Un gros poisson à interviewer ? »
Clara prit une bouchée, le goût sucré et fondant lui arrachant un soupir de plaisir avant de répondre. « Adrien Montclair. Un avocat plein aux as qui se prend pour le roi du monde. J’ai essayé de lui soutirer deux mots après son procès, mais il m’a envoyée balader comme une gamine. »
Hélène haussa un sourcil, amusée. « Et toi, t’as pas lâché, j’imagine ? »
« Évidemment pas, répondit Clara avec un sourire malicieux. Il croit qu’il peut me snober, mais il va vite voir que je ne suis pas du genre à Abandonner. Marc veut un portrait complet sur lui, et je vais lui donner quelque chose qui fera trembler son petit univers parfait. »
Sa mère secoua la tête, un mélange d’admiration et d’inquiétude dans les yeux. « Fais attention, quand même. Ces types-là, les puissants, ils n’aiment pas qu’on fouille dans leurs affaires. Ton père était comme ça, tu sais… »
Le silence tomba, lourd et soudain. Clara posa sa fourchette, ses doigts se crispant légèrement sur la table. Son père. Un sujet qu’elles évoquaient rarement, une plaie qu’elles avaient appris à contourner comme un meuble mal placé dans une pièce familière. Pourtant, ce soir, peut-être à cause de Montclair et de son arrogance, les souvenirs remontaient, amers et inévitables.
Jacques Després avait été un homme d’affaires, un commercial itinérant qui vendait des rêves de réussite à des clients crédules – des assurances, des investissements, des promesses en l’air. Grand, charismatique, avec un sourire qui désarmait et une voix qui portait, il avait séduit Hélène dans les années 90, une jeune serveuse pleine d’espoir dans une brasserie de province. Clara était née un an plus tard, un bébé aux joues roses que Jacques avait adoré – pendant un temps. Mais la réalité l’avait rattrapé : il n’était pas fait pour la stabilité, pour les couches et les nuits courtes. Quand Clara avait 4 ans, il avait commencé à disparaître – d’abord pour des « voyages d’affaires », puis pour des semaines entières, jusqu’à ce qu’un jour, il ne revienne plus du tout.
Clara se souvenait encore de cette dernière image : son père en costume froissé, une valise à la main, promettant à sa mère qu’il reviendrait « bientôt » avec de l’argent pour les sortir de leur HLM. Elle avait 6 ans, assise sur le canapé, serrant une poupée contre elle pendant qu’Hélène pleurait dans la cuisine. Il n’était jamais revenu. Des années plus tard, elles avaient appris par une vague connaissance qu’il vivait à Nice avec une autre femme, une autre famille, comme si elles n’avaient jamais existé.
« Je sais, murmura Clara, brisant le silence. Mais Montclair n’est pas papa. Il ne me doit rien, et je ne lui dois rien non plus. C’est juste un boulot. »
Hélène posa une main sur la sienne, douce mais ferme. « Peut-être. Mais toi, tu vois toujours un peu de lui dans ces hommes-là, non ? Ceux qui ont tout, qui regardent les autres de haut. Ça te pousse à leur tenir tête, même quand c’est risqué. »
Clara détourna le regard, fixant une photo sur le mur – elle à 10 ans, un cartable trop grand sur le dos, souriant malgré les lunettes rafistolées avec du scotch. Sa mère avait raison, même si elle détestait l’admettre. L’absence de son père avait laissé une marque, une méfiance instinctive envers les puissants, ceux qui utilisaient leur charme ou leur argent pour dominer les autres. Montclair, avec son assurance insolente et son regard glacial, réveillait cette vieille colère, cette envie de prouver qu’elle valait mieux que leurs jugements.
« Peut-être, concéda-t-elle enfin. Mais ça fait aussi ma force. Je ne les laisse pas gagner, maman. Pas lui, pas personne. »
Hélène sourit, un éclat de fierté dans les yeux. « Ça, je le sais. Tu tiens ça de moi, tu crois quoi ? J’ai bien élevé une tête de mule. »
Clara éclata de rire, la tension se dissipant comme une brume sous le soleil. Elles finirent la tarte ensemble, échangeant des anecdotes sur leurs journées – les clients grincheux du café où Hélène travaillait encore à mi-temps, les potins de la rédaction. Mais dans un coin de son esprit, Clara revenait sans cesse à Montclair. Il n’était pas son père, non, mais il incarnait tout ce qu’elle méprisait chez lui : le pouvoir, l’indifférence, la certitude de tout contrôler. Elle allait écrire cet article, et ce serait plus qu’un portrait – ce serait un défi, une revanche sur tous ceux qui avaient cru pouvoir l’effacer.
Elle quitta l’appartement vers 22 heures, embrassant sa mère sur le front avant de redescendre dans la nuit froide. Sous la lumière vacillante d’un lampadaire, elle sortit son carnet et griffonna une note : Montclair – trop sûr de lui. Comme papa ? À déconstruire. Puis elle referma le carnet, le glissa dans son sac et marcha vers le métro, portée par une détermination qu’aucun homme, puissant ou non, ne pourrait briser.