Une Mission Commune

1465 Words
La lumière crue des néons bourdonnait au-dessus de la rédaction de L’Éclat, projetant des ombres nettes sur les bureaux encombrés de dossiers, de gobelets de café froids et de Post-it froissés. Il était à peine 9 heures du matin, mais l’open space vibrait déjà d’une énergie fébrile – téléphones qui sonnaient, claviers qui cliquetaient, éclats de voix entre collègues discutant des deadlines. Clara Després s’était installée à son poste près de la fenêtre, son sac jeté négligemment sur une chaise, un carnet ouvert devant elle. Elle relisait ses notes de la veille – ses impressions sur Adrien Montclair, cette confrontation au tribunal où il l’avait snobée avec une arrogance qui la faisait encore grincer des dents. Elle tapotait son stylo contre la table, le regard perdu dans les toits gris de Paris, ruminant sa prochaine stratégie pour percer l’armure de cet avocat insupportable. Un cri rauque interrompit ses pensées. « Després ! Dans mon bureau, tout de suite ! » La voix de Marc Duval, le rédacteur en chef, tonna depuis l’autre bout de la pièce, aussi tranchante qu’un coup de hache. Clara leva les yeux au ciel, échangea un regard amusé avec Sophie – qui articulait un silencieux « Bonne chance » – et se leva pour traverser la rédaction. Les têtes se tournaient sur son passage, certains collègues lui lançant des sourires complices, d’autres baissant les yeux sur leurs écrans comme pour éviter d’être entraînés dans la tempête qui s’annonçait. Le bureau de Marc était une caverne chaotique : des piles de journaux jaunis s’entassaient contre les murs, une machine à café hors d’âge trônait sur une étagère, et une odeur de tabac froid flottait malgré l’interdiction de fumer. Assis derrière un bureau massif, Marc feuilletait un dossier, ses lunettes perchées sur le bout de son nez, sa barbe grisonnante mal taillée lui donnant l’air d’un ours mal réveillé. Il ne leva pas les yeux quand Clara entra, mais fit un geste brusque pour lui indiquer de s’asseoir. « Ferme la porte », grogna-t-il sans préambule. Clara obéit, intriguée par son ton – un mélange d’urgence et d’impatience qui laissait présager une mission d’envergure. Elle s’installa sur une chaise bancale, croisant les jambes, son carnet toujours à la main comme une extension de son être. « Bon, dit Marc en refermant le dossier d’un claquement sec. Ton Montclair. J’ai réfléchi à ce que tu m’as dit hier. Le portrait, c’est bien, mais ça ne suffit pas. Je veux plus. Beaucoup plus. » Clara haussa un sourcil, son pouls s’accélérant légèrement. « Plus ? Genre quoi ? Une enquête ? Une série d’articles ? » Marc se pencha en avant, ses coudes s’appuyant lourdement sur le bureau, un sourire carnassier aux lèvres. « Un portrait approfondi, Després. Pas juste un joli papier sur son dernier coup d’éclat au tribunal. Je veux l’homme, le vrai – ses secrets, ses failles, ce qui le fait tiquer sous son costume à trois mille euros. Tu vas le suivre, le décortiquer, le faire parler. Je veux du Montclair brut, pas la version polie qu’il sert aux caméras. » Clara sentit une montée d’adrénaline, mêlée d’une pointe d’appréhension. C’était exactement ce qu’elle avait espéré – une chance de creuser sous la surface de cet homme qui l’agaçait autant qu’il la fascinait. Mais elle savait aussi que ce ne serait pas simple. Montclair n’était pas du genre à se laisser disséquer sans résister. « Il m’a déjà envoyée balader hier, fit-elle remarquer, jouant l’avocat du diable. Qu’est-ce qui vous fait croire qu’il me laissera approcher maintenant ? » Marc ricana, un son rauque qui trahissait des années de cigarettes et de nuits blanches. « Parce que tu ne lui demanderas pas la permission, voilà pourquoi. Tu es maligne, Clara. Tu sais flairer les angles, poser les questions qui dérangent. Il peut bien jouer les princes intouchables, mais personne n’est parfait. Trouve la fissure, et fais-la craquer. » Elle hocha lentement la tête, ses doigts tapotant son carnet en rythme. « Et si je trouve rien ? S’il est aussi lisse qu’il en a l’air ? » « Lisse ? Montclair ? » Marc éclata d’un rire guttural, secouant la tête comme si elle venait de dire une absurdité. « Ce type défend des requins depuis dix ans. Il a forcément des squelettes dans son placard – une ex qui parle trop, un client qui l’a doublé, un faux pas qu’il cache sous son sourire de star. Tu les trouveras, parce que tu es la meilleure pour ça. » Clara esquissa un sourire malgré elle. Marc avait beau être un tyran parfois, il savait flatter son ego au bon moment. Et il avait raison : elle adorait dénicher ce que les autres voulaient cacher. Montclair était un défi, un puzzle qu’elle brûlait de résoudre. Mais il y avait autre chose, une intuition qu’elle n’osait pas encore formuler : cet homme l’énervait profondément, avec son arrogance et son assurance, mais il réveillait aussi une curiosité qu’elle ne pouvait ignorer. « D’accord, dit-elle enfin, son ton ferme et décidé. Je m’en occupe. Mais ça va prendre du temps. Il ne va pas me dérouler le tapis rouge. » « T’as une semaine pour me donner un premier jet, trancha Marc en se renversant dans son fauteuil. Après, on ajuste. Et si tu dois le coller comme une ombre, fais-le. Je veux du concret, pas des suppositions. » Clara acquiesça, sentant le poids de la mission s’installer sur ses épaules – un mélange d’excitation et de pression qui la galvanisait. Elle se leva, prête à retourner à son bureau, mais Marc l’arrêta d’un geste. « Oh, et Després ? Fais gaffe. Montclair a des amis haut placés. S’il te prend en grippe, ça pourrait chauffer. » « Qu’il essaie, répondit-elle avec un sourire narquois. J’ai survécu à pire qu’un avocat qui se croit invincible. » Marc gloussa, la congédiant d’un signe de la main. Clara sortit du bureau, refermant la porte derrière elle, et traversa la rédaction avec une énergie nouvelle. Elle s’arrêta à la machine à café – un engin capricieux qu’il fallait secouer pour obtenir un espresso potable – et se servit une tasse, laissant ses pensées s’organiser. Un portrait approfondi sur Adrien Montclair. Pas juste un article, mais une plongée dans son monde, une chance de le déstabiliser comme il l’avait fait avec elle au tribunal. Elle imagina son visage – ces yeux bleus perçants, ce sourire condescendant – et sentit une bouffée de détermination la traverser. De retour à son bureau, elle ouvrit son ordinateur et lança une recherche plus poussée sur lui. Les résultats défilaient : des articles sur ses victoires judiciaires, des photos de lui en costume impeccable à des galas, quelques mentions vagues d’une vie privée verrouillée. Elle cliqua sur une interview datant de deux ans, un entretien vidéo pour une chaîne économique. Montclair y apparaissait sûr de lui, répondant aux questions avec une aisance étudiée, mais elle remarqua un léger tressaillement dans sa voix quand le journaliste évoqua ses débuts. Intéressant, pensa-t-elle, notant dans son carnet : Passé – creuser avant le succès. Sophie passa la tête par-dessus la cloison, un sourire curieux aux lèvres. « Alors, verdict ? Qu’est-ce que le chef te veut ? » « Me coller Montclair dans les pattes, répondit Clara sans lever les yeux de son écran. Il veut un portrait complet. Secrets, failles, tout le package. » Sophie siffla, impressionnée. « T’as tiré le gros lot, dis donc. Mais fais attention, hein. Ce type a l’air de ceux qui mordent quand on s’approche trop. » « Qu’il morde, rétorqua Clara avec un rire. J’ai les dents plus longues que lui. » Sophie secoua la tête, amusée, et retourna à son propre chaos de dossiers. Clara, elle, se replongea dans ses recherches, griffonnant des idées dans son carnet : Clients douteux ? Vie privée ? Réactions sous pression ? Elle savait qu’elle ne pourrait pas l’attaquer de front – il était trop malin pour ça, trop habitué à esquiver. Mais elle avait d’autres armes : sa ténacité, son flair, et cette capacité à lire les silences autant que les mots. Elle repensa à leur échange au tribunal, à cette façon qu’il avait eue de la toiser comme si elle n’était rien. Ça l’avait mise hors d’elle, mais ça l’avait aussi intriguée. Sous son arrogance, il y avait quelque chose – une tension, un éclat dans son regard – qui laissait deviner plus qu’il ne voulait montrer. Elle allait trouver quoi. Pas pour Marc, pas pour L’Éclat, mais pour elle-même. Parce que Clara Després ne laissait jamais un défi sans réponse, et Adrien Montclair venait de devenir le sien. Elle posa son stylo, prit une gorgée de café tiède, et murmura pour elle-même : « Prépare-toi, Maître. Ça va secouer. »
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