— La CABOV, je connais, répond le capitaine. Et abatteur ? Ça consiste en quoi exactement ?
— Mon oncle a travaillé dans un abattoir, alors je peux vous répondre sans problème. C’est celui qui tue les bestiaux et s’occupe du début du dépeçage…
— Tueur de bestiaux… répète doucement Paugam, l’air dubitatif. C’est clair, cela ouvre la porte à pas mal de suppositions intéressantes… Comme il est mort égorgé, cela pourrait nous orienter vers d’autres tueurs de l’abattoir. Vous avez convoqué le patron de la CABOV ?
— Je l’ai appelé, mais ils sont en plein boulot à cette heure-là un vendredi, il m’a fait dire qu’il n’avait pas le temps de me parler.
— Pas le temps ! Mais il s’agit d’un meurtre, c’est incroyable ! Il aura intérêt à le trouver le temps, c’est moi qui vous le dis ! Je verrai ça avec la SR mais, en attendant, vous allez me faire le plaisir de filer là-bas aussitôt que possible. C’est clair ?
— Très clair, mon adjudant-chef !
— Bon ! Une autre chose, je crois, que pour certains d’entre vous, travailler avec une SR ce sera une première ?
Un murmure approbatif lui répond.
— Bon, c’est clair ! On a quelques minutes pour clarifier les choses. Apporter notre support aux collègues de la SR, c’est assurer leur logistique, voitures, repas etc. C’est les aider pour les paperasses, et s’occuper, sous leurs ordres, des enquêtes de voisinage, de personnalité etc. Je compte donc sur vous pour aider au maximum le commandant Roche qui va prendre les recherches en main avec ses techniciens. Je vous demande également de vous abstenir DE TOUT CONTACT AVEC LA PRESSE, même informel. Vous allez être sollicités de partout, journalistes, amis, parents. Vous êtes soumis au devoir de réserve et au secret professionnel, et donc vous ne direz rien NI officiellement, NI officieusement. Pour les rapports avec la presse c’est moi qui gérerai ça, en accord avec le commandant. Si quelqu’un vous contacte, vous nous le renvoyez immédiatement, c’est clair ? Dans le cas contraire, comme vous vous en doutez, des sanctions seront prises. Est-ce assez clair ?
Dans un ensemble presque parfait, l’ensemble des gendarmes et sous-officiers lance :
— Oui, mon adjudant-chef !
— Des questions ?
Silence dans les troupes…
— Bon, le commandant Roche devrait arriver d’ici un quart d’heure. D’ici là, vous me cherchez tous les éléments possibles sur la victime. Casier, plaintes, mains courantes, auditions, rapports avec les voisins, vous commencez à m’éplucher tout ça. Moi, je me charge d’annoncer la nouvelle à ses proches, c’est clair… Allez, au boulot maintenant !
* * *
Le feu commence à crépiter joyeusement dans la vieille cheminée en pierre du salon. Assises confortablement dans un canapé en cuir lie de vin, Laure Saint-Donge et Isabelle Lebech papotent gentiment. En évitant soigneusement d’évoquer les morts tragiques de Locquirec. Pourtant si présentes dans leurs mémoires. « C’était il y a plus d’un an, un siècle, une éternité, dans ta robe blanche, tu ressemblais à une aquarelle de Marie Laurencin… On ira… » Merci Joe Dassin, mais on est en janvier, en Bretagne, alors ce n’est pas vraiment l’été indien… Bref, c’était il n’y a pas si longtemps. Et pour la pauvre Isabelle qui a perdu tant de ses amis dans cette sinistre aventure, chaque week-end a un goût amer. Il y a tant d’absents sur la terrasse de l’Hôtel du Port, aux Algues ou chez Sophie, leurs principaux points de chute locquirécois…
De son côté, Laure Saint-Donge n’est pas restée inactive : son récit sur les meurtres de Locquirec a fait un carton et, avec les 80 000 exemplaires vendus, elle est à l’abri du besoin pour pas mal de temps. Mais elle ne s’est pas montrée ingrate et a, discrètement, il est vrai, reversé de jolies sommes aux victimes annexes des tueurs… à savoir les conjointes, les conjoints et les enfants…
— Alors quel est ton programme pour te ressourcer, en plein mois de janvier, dans un bourg aussi… tranquille que Plestin ? demande Isabelle en servant un peu de thé dans une mug orange fluo qui tranche pour le moins dans cet environnement plutôt classico-bretonnant.
— Orange fluo… ta mug me rappelle des souvenirs.
Et Laure Saint-Donge se revoit au volant de sa Fox, de la même couleur. Son regard n’est pas loin de s’embuer…
— Oh merde ! Excuse-moi, je n’avais pas fait la relation. Tu veux que je la change ?
— Non, non ! T’en fais pas, ce n’est rien… Assise à la droite de LSD, Isabelle ne peut s’empêcher de fixer les yeux de son amie, et ne peut empêcher non plus son regard de déraper. Direction LA cicatrice. Celle qui barre le visage pourtant si plein de charme de Laure Saint-Donge. Une vilaine balafre, très profonde, qui entaille sa joue droite de l’aile du nez au lobe de l’oreille. Et en hiver, avec le froid extérieur et l’absence de bronzage, elle s’orne en prime de reflets violacés et de microbourgeonnements du plus horrible effet.
Sauf pour des amateurs de sutures façon Frankenstein…
La journaliste parisienne a bien remarqué la moue de dégoût, même retenue, sur le visage de sa copine…
— Pas terrible en hiver, non ? D’habitude, j’essaie de faire un petit séjour au soleil ou à la montagne, histoire d’améliorer la couleur de peau, mais je n’ai pas encore eu le temps cette année. Alors tu as de la chance… tu me vois, sans maquillage, sans bronzage, et tu vois ce que je me paye tous les matins devant ma glace… Ah c’est sûr, avec moi comme belle-mère, Blanche-Neige n’aurait pas eu droit à une pomme pour s’endormir… le miroir n’aurait jamais pu me mentir !
Pas fière de son “dérapage” visuel, Isabelle tente de se rattraper aux branches :
— Mais non, j’t’assure, je regardais pas ça, au contraire…
— Écoute, Isabelle, ne déconne pas, ça fait plus de cinq ans que je vis avec cette p****n de balafre, alors les réflexions d’excuse, je les connais plus que par cœur… Alors, t’es gentille, tu parles d’autre chose, d’accord ?
— Bien sûr, excuse-moi… Alors, quel est ton programme ?
D’un ton irrité, mais qui s’adoucit très vite, Laure reprend :
— Dormir, traîner, feignasser. Faire du sport, bouffer, picoler, danser, me marrer et pourquoi pas… b****r ? Ça te semble correct ?
— p****n ! Je signe tout de suite ! Et plus sérieusement, tu as… des projets ?
— Question repos, j’en ai besoin, c’est sûr… Mais en fait, j’ai quand même du boulot, je rentre du Canada, du golfe de Saint-Lawrence, une des principales zones de chasse aux phoques.
— Et alors ?
— Et alors ? Eh bien, c’est pas beau à voir… Les Canadiens s’étaient engagés à ne plus tuer les bébés phoques “excédentaires” que dans des conditions humaines.
— Et alors ?
— Alors ! C’est dégueulasse ! J’ai vu des chasseurs les saigner sans même les étourdir, j’en ai vu les dépecer sans même s’assurer qu’ils étaient morts… Horrible !
— Tu étais là-bas pourquoi ?
— Oh… j’avais été contactée par différentes ONG qui s’occupent des animaux ! Maintenant je vais publier mon reportage et mes photos sur les médias européens et canadiens… Ça devrait bien se vendre… Le bébé phoque est très vendeur, tu sais !
— Autrement dit, tu viens passer des vacances… actives ?
— Les articles ne devraient pas me prendre trop de temps, alors je voudrais profiter de mon temps libre pour… découvrir paisiblement ce pays, sans me préoccuper de meurtres ou autres déviations de comportement de mes contemporains. Peinarde, je veux être peinarde, et découvrir la Bretagne, celle dont j’ai si souvent entendu parler et que j’ai à peine entrevue la dernière fois que je suis venue. Je suis sûre qu’il y a des tas de coins sympas à découvrir, même dans les frimas, la bise et le crachin, non ?
— Écoute, très franchement, je suis plutôt Finistère que Côtes d’Armor, alors je ne connais pas trop bien l’arrière-pays, côté Plestin, mais on pourrait le découvrir ensemble… Et puis, je pourrais te faire découvrir du monde, y a des tas de gens sympas dans ce pays ! Tiens, en fin d’après-midi, c’est l’assemblée générale de l’Office du tourisme, ça ne te dirait pas de venir avec moi ? À la fin, il y a la galette des rois des boulangers du bourg et un apéro amélioré !
— Oh, alors là, j’vais t’dire, si tu me prends par ce genre de sentiment, je sens que mon séjour plestinais va très bien se passer !
Et elles partent d’un grand éclat de rire.
— Dis donc, reprend Isabelle, il est bientôt 11 heures, ça ne te dérange pas si j’écoute la radio pour le flash, c’est un nouveau qui le fait ! C’est son premier jour en solo et je voudrais voir comment il se débrouille…
— Vas-y, je t’en prie, il faut que j’aille chercher quelque chose dans la voiture.
À son retour, le visage d’Isabelle reflète manifestement une grande contrariété. Que décèle immédiatement son amie.
— Qu’est-ce qu’il t’arrive ? Ta nouvelle recrue a dit des gros mots ?
— J’aurais préféré ! Il a lu un communiqué de la gendarmerie à l’antenne, il y a eu un accident mortel à Pont-Menou ce matin, et ils lancent un appel à témoins.
— Et alors ? Qu’est-ce que ça peut te foutre, on n’est pas à Pont-Menou ici, on est à… comment tu m’as dit ? Lanvellec ? Et s’ils ont besoin de témoins, c’est logique, non ?
— Évidemment, mais je n’aime pas ça… Je connais bien le chef de brigade, c’est un bon copain, on a été au collège ensemble, et je peux te dire qu’en général, il ne balance pas de communiqué comme ça… C’est bizarre… Bizarre.
— Et tu connais la victime ?
— Ils n’ont pas donné de nom… C’est vraiment bizarre !
— Bon ! Écoute, ma petite Isabelle, t’es bien gentille, mais je suis ici en semi-vacances, et je n’ai pas l’intention de gâcher une si belle journée, AVEC galette des rois et apéro, pour une banale histoire d’accident, même si c’est très triste.
— Ouais, t’as raison, faut pas s’en faire, d’autant plus qu’il faut que je te conduise à ton “hôtel”.
— Exactement ! J’étais bien chez toi, mais même si j’ai dormi dans des dizaines d’endroits différents dans mes différents reportages ou enquêtes, j’ai toujours une excitation de petite fille déballant sa poupée quand je pousse la porte d’une nouvelle chambre. Alors, allons-y, chauffeur !
Isabelle Lebech prend le volant, le visage souriant, mais à l’intérieur, quelque chose ne tourne pas rond. Et tous les yaourts biologiques n’y pourront rien. Elle est inquiète.
*
Le commandant Roche ne s’est pas appesanti en mondanités. Arrivé à 8 heures 57 dans sa Scénic rutilante, et ce n’est pas toujours facile avec une voiture bleue, il s’est présenté rapidement à l’adjudant-chef Paugam, avant de faire un rapide tour des locaux de la brigade, son futur QG jusqu’à la fin de l’enquête. Un briefing express avec les gendarmes sur place et, à 9 heures 16 et 31 secondes, il repart au volant de son mini-monospace, avec l’officier plestinais comme passager. Les gendarmes Chalon et Bourgeois les suivent de près dans leur Clio de service.
Moins de trois minutes plus tard, ils sont sur les lieux du crime où des hommes de la SR ont déjà commencé leurs investigations. Depuis près de cinq ans qu’il est en place sur le secteur, le commandant a su nouer des liens humains bien particuliers avec ses subordonnés. Fin de trentaine, le crâne rasé à faire pâlir un légionnaire chauve, les sourcils à la Domenech, l’air revêche, on ne peut pas dire, au premier regard, que c’est le genre de supérieur qu’on tutoie et qu’on appelle par son prénom. Encore moins à qui l’on tape dans le dos. On se dit plutôt qu’il est du genre pète-sec, avec une conscience professionnelle plus stricte qu’un séminariste intégriste. Aspect trompeur, car, “à l’usage”, le commandant se révèle être toujours à l’écoute de ses hommes, rigoureux dans le travail, ferme parfois, mais toujours juste. Et parfois capable d’humour, souvent au second degré.
À peine descendu de voiture, il se fait vite expliquer les circonstances du drame telles qu’elles ont été reconstituées. Jusque-là.
— Et on a une idée de l’heure du crime ? demande-t-il à l’un des techniciens de la brigade scientifique, en combinaison blanche.
— D’après les constatations du légiste, la mort serait intervenue entre 4 heures 30 et 6 heures du matin.
— C’est qui le légiste ? Dupuis ou Lombard ?
— Ni l’un ni l’autre, ils sont malades tous les deux… C’est Lesage, celui de Morlaix qui assure l’intérim, répond l’expert. Version Plestin-Les-Grèves.
— Peu importe… À quelle heure il a fixé l’autopsie ?
— Fixé l’autopsie ? Je le connais bien, Lesage. Du 1er mars à la Toussaint, ce n’est pas la peine d’espérer le voir faire quelque chose un jour de grande marée… Il tuerait père et mère pour aller chercher des moules sur la Méloine.
— Et c’est quoi la Méloine ?
— Oh, juste un plateau rocheux qui marque l’arrivée sur la baie de Morlaix…
— Bon, d’accord… mais on est en janvier !
— Et c’est pour ça qu’il a programmé l’autopsie pour 13 heures aujourd’hui !
— Tant mieux ! Bien sûr, vous me tenez au courant dès qu’on a le résultat ?
— Bien sûr, mon commandant !
— Et sur le terrain, qu’est ce que vous avez trouvé pour l’instant ?
*
Une vieille grange délabrée, au milieu de la campagne. Dans la cour, une odeur pestilentielle. Et quatre pneus de Land Rover qui se consument, dégageant une acre fumée noire…
*
Côté gendarmerie, on ne chôme pas, il est à peine onze heures quand la voiture conduite par l’adjudant-chef Paugam en personne, escorté du maréchal des logis Romain, se présente devant l’abattoir de Kerivel. Un grand bâtiment, vaguement rectangulaire, mélange de béton et de verre, recouvert de plaques ondulées de fibrociment, parsemé de rares ouvertures. Dans la cour, quelques baraques de chantier et, parfumant l’atmosphère de doucereuses volutes de gas-oil, trois semi-remorques en manœuvre. Malgré la voiture de fonction aux couleurs sans équivoque, malgré les uniformes, la barrière de sécurité à l’entrée reste close. Comme à regret, le vigile de service quitte sa guérite et sa douce chaleur, et s’enquiert des intentions des arrivants. Puis il prend son talkie-walkie et appelle le big boss, Gilbert Legros.