Moins de deux minutes plus tard, une silhouette pas vraiment mince, en accord avec le patronyme en quelque sorte, traverse la cour en direction des gendarmes. Bottes blanches, combinaison blanche, chapeau blanc à ruban rouge, joues assorties au ruban, le nouvel arrivant a manifestement un goût prononcé pour certaines choses de la vie… réputées bonnes. Mais à consommer avec modération. Ne grignotez pas entre les repas, ne mangez pas trop salé ni trop sucré, et mangez au moins cinq légumes différents par jour.
Ouf, le livre ne sera pas censuré, j’ai passé tous les messages !
— Bonjour Messieurs, Gilbert Legros, directeur de cet abattoir. Je viens d’apprendre pour Alain, c’est terrible ! J’ai été vraiment surpris de ne pas le voir ce matin, surtout qu’il n’avait jamais été absent jusque-là. Mais de là à imaginer…
— Monsieur Legros, interrompt l’officier de gendarmerie, nous aurions plusieurs questions à vous poser, c’est clair, pourrions-nous le faire dans un endroit… moins exposé ?
— Bien sûr, bien sûr, on va aller dans mon bureau… Mais je dois vous prévenir, on est un peu beaucoup sous pression, parce qu’il y a un problème électrique à notre usine de Kermelec. L’abattoir est arrêté, et on ne sait pas pour combien de temps… Alors ici, on a un boulot monstre, puisqu’on a récupéré tous les animaux qu’il devait recevoir… Et un vendredi en plus… Avec toutes les commandes en cours… je ne vous raconte pas !
— Monsieur Legros, je crois que vous n’avez pas bien compris, il s’agit d’une enquête sur un meurtre, pas d’une enquête de routine sur un vol de téléphone portable ! Il peut être déterminant pour nous d’aller aussi vite que possible, il y a un assassin en liberté, peut-être prêt à tout. Votre aide est extrêmement importante, vous comprenez ? Alors vos problèmes commerciaux, je compatis, mais ils passent après l’enquête que j’ai à mener ! C’est une enquête criminelle ! C’est assez clair ? Sinon, je peux vous emmener tout de suite à la brigade, pour quelques heures, si vous… préférez… ?
— Oui, bien sûr, bien sûr… je comprends ! On va aller dans mon bureau, on sera plus tranquilles. Je vais vous montrer le chemin…
Le bureau du directeur de l’abattoir n’est en fait qu’un foutoir de paperasses duquel dépassent quelques ordinateurs et terminaux d’imprimantes. Sans compter quelques téléphones et une secrétaire qui semble avoir bien du mal à gérer la pression engendrée par le surcroît d’activité. Surtout un vendredi.
— Asseyez-vous, je vous en prie ! propose le maître des lieux. Alors, qu’est ce qu’il s’est passé pour Alain ?
— On l’a retrouvé à 400 mètres de son domicile. Égorgé. Nous attendons les résultats de l’autopsie très bientôt, mais nous aimerions avoir votre sentiment à propos de sa mort ? Égorgé… Les circonstances de sa mort nous font penser qu’il peut s’agir d’un professionnel… et pourquoi pas un collègue de travail… Alors, j’aimerais savoir quel genre d’homme c’était… S’il avait des ennemis… S’il a eu des problèmes avec des collègues… Et cætera et cætera. Tout élément que vous pourriez nous apporter peut être important. C’est clair ?
— Alors là ! Je suis scié ! Mon fils dirait : vous me trouez le cul ! Alain, égorgé ! Je vais vous dire… ça fait bientôt 30 ans que je dirige cet abattoir… Des connards et des abrutis, j’en ai vu défiler un paquet ! Mais Alain… Alain ! C’était une crème, cet homme ! Il a, pardon, il avait commencé ici, il avait 16 ans… comme aide nettoyeur. Il était monté en grade, parce qu’il bossait bien, honnête, travailleur, l’employé idéal. Et avec les animaux… Toujours gentil avec eux, même au moment où il les tuait. Il leur donnait des petits noms, des “mon bonhomme”, des “ma cocotte”… Et avec ses collègues ? Jamais eu de problèmes sérieux. Quelques engueulades bien sûr, des bastons de mecs ; dans un abattoir, y’a pas beau-coup d’enfants de chœur… Mais rien, rien qui dépasse les limites du normal. Si on peut dire qu’un abattoir est un milieu normal…
— Vous le connaissiez… personnellement ?
— Personnellement, non. Mais ça faisait plus de 20 ans qu’on se côtoyait tous les jours, qu’on rigolait ensemble, qu’on partageait des galères ensemble… C’était un employé modèle, consciencieux, attentif aux animaux, à ses collègues, toujours là pour aider dans les moments difficiles… Non vraiment, j’ai jamais eu de problèmes majeurs avec lui… Je ne comprends pas ce qui a pu lui arriver !
— Il vous parlait de sa vie privée ?
— Ce n’était pas vraiment un… ami… C’était un bon employé, c’est tout. On se voyait tous les jours, on discutait 30 secondes, rien de plus. Celui qui pourrait sans doute vous en dire plus c’est Georges, le contremaître. Vous voulez le voir ?
— Ah oui ! Absolument !
Le directeur de l’abattoir jette un coup d’œil aux écrans de contrôle qui ornent le mur devant son bureau.
— Il va vous falloir attendre un peu… Ils commencent juste les agneaux. 300 à tuer, c’est l’affaire de… deux heures à peine.
— Écoutez, on ne peut pas attendre si longtemps ! Il n’y a pas moyen de le voir avant ?
— Si, bien sûr, à condition de descendre dans le hall d’abattage.
— Eh bien, allons-y ! lance le chef de brigade. Avec un enthousiasme modéré, à l’idée de pénétrer dans le cœur d’un abattoir. En pleine activité…
* * *
L’ambiance est plus détendue chez Isabelle Lebech et Laure Saint-Donge.
— Alors il est où le petit hôtel sympa que tu m’as trouvé ?
— Ce n’est pas vraiment un hôtel, c’est une résidence hôtelière. Comme ça, tu es totalement libre de tes mouvements. Ça s’appelle “Les Côtes d’Armor” et c’est sur la route de la corniche, à Plestin. De ta chambre, tu auras une vue magnifique sur la presqu’île de Locquirec. Comme ce n’est pas vraiment un hôtel, tu seras peinarde, tu pourras te faire ta bouffe toi-même, si tu veux, et si tu ne veux pas, tu as au moins cinq restaurants très corrects à moins de cinq minutes. Et en plus, tu auras une chance de voir Fernandel !
— Fernandel ?
— Ouais, c’est un cheval, un magnifique postier breton, que Jean-Claude et Michèle, les patrons de la résidence attellent régulièrement pour aller se balader en carriole.
— Un postier ? Genre Besancenot ?
Un grand sourire aux lèvres, Isabelle répond :
— Pas vraiment… Ce postier-là, les seules grèves qu’il ait jamais faites c’est celles de Plestin. Celles qui sont recouvertes de sable… Le postier breton, c’est une race de cheval très populaire dans la région, et je peux te dire qu’on en est sacrément fiers dans le coin !
Après une longue et sinueuse descente, la voiture d’Isabelle arrive face à la baie de Saint-Michel. Marée montante. Elle tourne à gauche, direction Saint-Efflam et le bourg de Plestin.
— Et là-bas ? C’est Locquirec ?
— Exactement ! Bravo ! Et toute cette baie que tu découvres c’est la baie de Saint-Michel en Grève, avec devant toi cet “immense” rocher qui domine le paysage. Notre pain de sucre à nous : le “Grand Rocher” !
Insensible aux traits d’humour de sa conductrice, Laure ne sourit pas. Ne sourit plus. Elle n’a même pas un regard pour ce que lui montre Isabelle, ses yeux sont dans les vagues. Dans le vague. Cette baie réveille en elle des émotions profondes. Les souvenirs reviennent plus vite à la surface que les cadavres, pense-t-elle, en regardant la mer aux reflets de bronze. Si différente de sa dernière vision lors des drames locquirécois. Où le bleu de la Manche s’irisait au soleil de juillet. Et se mêlait parfois de sang… ou de larmes… Son regard embué s’arrête soudain sur un point noir émergeant des vaguelettes, où s’éclate un véliplanchiste indifférent à la froidure environnante.
— Et c’est quoi ce truc noir au milieu de l’eau ? demande-t-elle, intriguée.
Tout en restant attentive à sa conduite, Isabelle Lebech jette un bref coup d’œil dans la direction du bras de son amie, et comprend vite ce dont il s’agit.
— Ah, ça ! Ça, c’est LE symbole de cette baie… Ce qu’on appelle la croix de mi-lieue. Une croix de pierre qui servait de repère aux marcheurs qui traversaient la baie à marée basse. Ils gagnaient beau-coup de temps par rapport au chemin côtier, mais il y avait le risque de la marée montante, de la brume, des sables mouvants… et des légendes locales ! De quoi foutre la trouille à un régiment de GI’S. La croix aurait été détruite par un bombardement américain au printemps 44, et on ne l’a remise en place qu’en 1993. Je t’y emmènerai, si tu veux…
— Écoute, Isabelle c’est sympa, mais franchement, à cette époque-ci de l’année, dans ce coin-ci, je n’ai pas franchement envie d’aller me les geler sur la plage pour voir un bout de pierre, si tu vois ce que je veux dire ?
— T’inquiète ! À vrai dire, moi-même je n’y suis jamais allée… Allez, maintenant cap sur ton “hôtel”, on est presque arrivées.
*
Le même jour, 16 heures.Fidèle à ses habitudes de ponctualité, Janine Lemoal n’a pas une minute de retard quand elle stoppe sa Ford Fiesta devant la maison d’Yves et Antoine Menguy, située non loin de la Forge, dans la partie ouest du village. Une vieille fermette typique, en retrait de la route, avec des murs épais, mélanges de pierres plates et de terre argileuse séchée. Comme on en voit si souvent dans cette partie du Trégor. À cette heure de la journée, la fidèle et dévouée employée de l’ADMR2, l’association locale qui fournit, à des conditions très intéressantes des “auxiliaires de surface” aux “PQSAUFDMMQNPPETAUPR” : aux Personnes Qui Souhaiteraient Avoir Une Femme De Ménage Mais Qui Ne Peuvent Plus En Trouver À Un Prix Raisonnable. Ou qui ne peuvent plus les payer. C’est le cas des frères Menguy dont les maigres retraites sont immédiatement réinvesties dans l’achat de bouteilles de gwin ru. L’héroïne locale. Une drogue dure pour laquelle aucune piqûre n’est nécessaire. Plus dangereux que la blanche colombienne, le vin rouge – gwin ru en breton – a des origines souvent incertaines et des vertus évolutives. Euphorisantes dans un premier temps, soporifiques dans un deuxième et cirrhoto-cancérigènes dans un troisième. Une drogue plus hallucinogène que le LSD, qui peut vous faire voir des bigoudènes en string chevaucher des menhirs roses ! Bref, le gwin ru est à consommer avec modération. Surtout les jours de contrôlebiniou…
À cette heure-ci de la journée, après avoir absorbé deux épisodes de Derrick et deux litrons de rouge chacun, les frères Menguy dorment, en attendant de se réveiller pour déguster leur délice de la soirée, leur feuilleton du soir : “Plus belle la bouteille de Kiravi”.
Ils dorment. Enfin, en principe, car aujourd’hui, Yves, le plus jeune des frères, suite à des esclandres éthyliques au Bar du Centre, a reçu une invitation des gendarmes pour tester, une nouvelle fois, le confort de leur cellule de dégrisement. En attendant peut-être… LE séjour à Bégard, la maison de “repos” du secteur. Janine Lemoal s’attend à faire le ménage, bercée par le doux ronflement d’Antoine Menguy, savourant les effluves épicés de ce mélange de crasse, d’urine, de transpiration et de “j’en passe” de cet homme qui n’a de contact avec l’eau que les jours de pluie. Quand il rentre du super U local. Poussant sa brouette remplie de bouteilles. Et qu’il est tellement bourré qu’il s’endort dans un fossé, voire au milieu de la route… Elle n’est pas surprise de voir la silhouette affalée sur la table de la cuisine, la tête entre les bras. Immobile dans la demi-obscurité, normale à cette heure du jour. En janvier. Un chat famélique, au pelage noir et terne, sorti de nulle part, se glisse soudain entre ses jambes, caressant fermement ses mollets avec sa queue. Guidant l’arrivante de ses miaulements plaintifs mais explicites, slalomant dans la pénombre avec une précision invraisemblable, le matou la mène doucement mais sûrement vers sa cible principale : sa gamelle. Désespérément vide. Comme souvent. Comme toujours.
— Kazh du3 ! Bon Dieu, fais attention ! Je sais que t’as faim, mais je vais finir par te marcher sur les pattes… Allez, viens ! Comme ton “maître” en écrase, le ménage peut bien attendre deux minutes…
Le chat, nourri d’une boîte de sardines trouvée dans la maigre réserve du placard, la lumière allumée, Janine Lemoal peut jeter un coup d’œil à la pièce et à son patron du moment, toujours immobile. Un spectacle habituel qui ne la trouble pas outre mesure. Plus surprenante par contre est cette large tache rouge qui recouvre une partie de la table de la cuisine. Couverte d’une toile cirée jaune. Fatiguée.
— p****n, ce con ! pense-t-elle immédiatement, usant un vocabulaire dont la condescendance n’échappera à personne, il saigne du nez, c’est dégueulasse !
La mare de sang qui s’étale sur la table est impressionnante.
— Bonjour le nettoyage, p****n ! L’enfoiré !
Elle enfile bien vite ses gants de ménage et tente de réveiller la silhouette endormie. À peine l’a-t-elle effleurée que le corps bascule, s’écrasant à terre dans un bruit flasque. Suivi immédiatement d’un bruit plus sec, celui de la chaise frappant le sol cimenté. La chute a été si brutale qu’elle a à peine eu le temps de réaliser. Et sa première réaction n’est pas à conseiller à ceux qui préparent le brevet de secourisme…
— Regarde-moi ce poivrot ! p****n, il m’aura tout fait ! Une calamité, ces mecs, une calamité…
Et elle se penche, sans enthousiasme, sur le corps avachi par terre.
Un corps en harmonie avec son passé de marin, souvent au mouillage. Un corps mort. Plus que mort. Avec un gros trou sur le front…
Le cri que pousse la pauvre auxiliaire de surface fait fuir le pauvre matou, pourtant en pleine dégustation sardinesque.
Quant aux voisins, pas de risque de les déranger, le plus proche habite à plus de 200 mètres.
1 Voir Ça meurt sec à Locquirec, même auteur, même éditeur.
2 Aide à Domicile en Milieu Rural.
3 Chat noir, en breton.