IIIl est à peine 18 heures 30 quand les locaux de la gendarmerie de Plestin se retrouvent investis par une meute de gendarmes, de la brigade locale ou de la SR, tous réunis pour un grand briefing autour du commandant Roche.
À tour de rôle, les différents enquêteurs font le bilan de cette première journée d’investigations, déjà marquée par un double meurtre. C’est le chef de brigade, maître des lieux, qui ouvre le bal.
— Les résultats de l’autopsie d’Alain Lenoir sont arrivés de Brest en milieu d’après-midi, et il y a certains éléments nouveaux. La victime n’est pas morte d’une hémorragie externe due à l’égorgement, mais d’une hémorragie interne, avec écrasement de la cage thoracique, déchirure de l’aorte ascendante et éclatement du foie. Il ressort clairement de l’examen qu’une voiture a roulé sur la victime AVANT sa mort, provoquant des lésions abdominales et thoraciques irrémédiables. Et je vous passe les fractures au niveau des jambes, des vertèbres et du bassin…
Il jette un rapide coup d’œil au rapport d’autopsie du docteur Lesage et reprend :
— L’examen a également montré que l’égorgement a été “unilatéral”, c’est-à-dire d’un seul côté, ce qui est, d’après le légiste, extrêmement inhabituel.
Le commandant Roche l’interrompt :
— Et il en tire quelle conclusion ?
— Aucune, mon commandant. Il dit simplement que c’est inhabituel, et que ce type d’incision ne pouvait pas provoquer de mort rapide.
— Et alors ? insiste l’officier.
— J’ai rappelé Lesage. D’après lui, ça peut vouloir dire plusieurs choses : soit que celui ou celle qui a fait ça n’était pas très doué ou, au contraire, cela a été fait pour que la mort soit plus lente, compte tenu du fait que l’importance exacte de l’hémorragie interne était impossible à prévoir quand la voiture a roulé sur la victime.
Hochant doucement la tête, le chef de la SR fait une petite moue et reprend :
— Pour l’arme du crime, du nouveau ?
— Lesage a envoyé au labo des lambeaux de chair, prélevés autour de l’incision, pour l’analyse micro-scopique et électromagnétique. J’ai reçu les résultats, il y a à peine dix minutes : aucune trace de lacération ou de particules métalliques : « …l’instrument tranchant utilisé ne présentait aucune aspérité ou détérioration physique. Il s’agit vraisemblablement d’une lame neuve extrêmement affûtée. Les examens complémentaires sur l’aspect des lèvres de la plaie, et particulièrement leur écartement, démontrent sans ambiguïté que l’instrument utilisé ne peut être un scalpel de chirurgie ou un cutter. L’hypothèse d’un couteau de boucherie, ou de cuisine, semble la plus vraisemblable. »
— Un couteau de boucherie… Ou, pourquoi pas… un couteau utilisé dans les abattoirs… reprend d’un ton pensif le chef de la SR.
— Mais, mon commandant, il y a un autre élément troublant mentionné par le légiste. On ne l’a pas vu dans l’obscurité ce matin, mais le front de la victime était entaillé, et la peau a été incisée comme si on avait voulu graver quelque chose.
— Et quoi ?
— Les lettres A et L, en majuscule.
— A, L ! Mais… c’est… ses initiales, Alain Lenoir ! Intéressant, ça ! Très intéressant…
— C’est clair !
— Et les recherches sur zone, ça a donné quoi ? C’est le major Bouget, en charge des recherches techniques et scientifiques qui prend le relais.
— Comme le temps était humide et que la route était plutôt boueuse, on a retrouvé pas mal d’empreintes de roues toutes fraîches. D’après leur tracé, leur disposition, et compte tenu de leur présence sur le bas-côté, à l’endroit où l’on a retrouvé Lenoir, il semble n’y avoir aucun doute. Les traces proviennent d’un véhicule qui a monté la côte, fait demi-tour près de l’embranchement de la route de Saint-Haran et qui est redescendu, faisant un écart sur le côté pour renverser et écraser la victime.
— Une idée du type de véhicule ?
— Pas un VL. Sûrement pas un camion. Ni une camionnette. Les premiers moulages font penser à des pneus de 4x4, mais il est encore trop tôt pour se prononcer. Les recherches complémentaires sont en cours au labo régional, on devrait avoir les résultats demain.
— Et sur Lenoir, l’enquête a donné quelque chose ?
L’adjudant-chef Paugam reprend la parole :
— D’après son patron, à l’abattoir, c’était un employé modèle : compétent, toujours à l’heure, toujours là en cas de coup dur. Il était très bien vu par la direction…
— Mais ? Car, vu votre ton, je devine qu’il y a un “mais”… ?
— C’est vrai, mon commandant, que le son de cloche n’était pas le même au niveau du personnel de l’abattoir. J’ai eu une longue discussion ce matin avec le contremaître, et Lenoir était au cœur de beau-coup de… discussions sévères entre employés, voire même de bagarres. Il avait tendance à se prendre pour le chef, en lieu et place du contremaître, et cela a créé beaucoup de… tensions internes.
— C’est-à-dire ?
— Lenoir n’avait pas que des amis. C’était une grande gueule et il n’hésitait pas à se faire respecter, de manière… un peu violente, si vous voyez ce que je veux dire.
— Très bien ! Et, parmi tous ses collègues, certains auraient donc eu des raisons de lui en vouloir ? Vous avez déjà des suspects ?
— D’après les premiers éléments de l’enquête, au moins trois ou quatre… Le contremaître m’a dit qu’il y a deux semaines, il avait eu quelques explications musclées avec deux de ses collègues, à la réunion de la société de chasse dont ils faisaient partie.
— Ah ah ! Très intéressant ! Vous avez leurs noms ?
— Bien sûr ! J’ai convoqué les deux individus en question pour demain matin à la première heure.
— Très bien ! Et côté vie privée, quelque chose ?
C’est le maréchal des logis Romain qui enchaîne :
— Alain Lenoir avait 39 ans, était séparé depuis 8 mois de sa femme, Agnès Le Guen, et ils ont eu ensemble un enfant. Je suis passé voir l’ancienne madame Lenoir tout à l’heure et, apparemment, la séparation ne s’est pas vraiment bien passée. Elle l’a quitté pour un autre homme et… entre les deux rivaux, c’était… chaud !
— Elle habite où l’ancienne madame Lenoir ?
— Route de Lanscolva, à deux pas d’ici. Je l’ai convoquée aussi demain matin avec son… nouveau compagnon.
— Parfait, Romain ! Et côté voisins ?
C’est Chalon, un autre gendarme, qui prend la parole :
— Lenoir n’avait pas très bonne réputation dans son quartier. Il était souvent en conflit avec ses voisins. Il y a eu des engueulades régulières entre eux parce qu’il tondait pas sa pelouse au bon moment, ou parce qu’il brûlait des herbes n’importe quand, ou parce qu’il faisait du bruit… Mais pour nous, officiellement, il y a eu une seule plainte de déposée, à cause du chien qui hurlait à toute heure du jour ou de la nuit. Les voisins nous ont parlé aussi de ses problèmes avec la société de chasse, la société de chasse de la vallée de Pont-Menou.
— Quel genre ?
— D’après mes sources, il serait sur le point d’en être exclus…
— Pourquoi ?
— Il aimait bien tirer sur les chats et pas seulement sur les chats errants… On a eu plusieurs dépositions sur le sujet… mais jamais de plaintes officielles, et jamais de preuves. Par contre, à la société de chasse, ils ont peut-être eu suffisamment de problèmes pour envisager de le virer…
— Et c’est à cause de la société de chasse qu’il s’était engueulé avec ses collègues d’abattoir ? demande le commandant Roche.
— On ne sait pas encore… répond l’adjudant-chef. J’éclaircirai tout cela demain matin.
— OK… Je crois qu’on a déjà des éléments importants à creuser sur le meurtre Lenoir ! Et côté – il regarde le dossier – côté Menguy, qu’est-ce qu’on a ? On a retrouvé quelque chose sur le cadavre, ou dans la maison ?
— Je ne sais pas encore, mon commandant, on vient juste de faire les investigations sur place, et le corps ne sera autopsié que demain matin. À la première heure.
*
La nouvelle du meurtre d’Antoine Menguy s’est répandue comme une traînée de poudre, grâce au téléphone portable de Janine Lemoal. Qui, une fois les gendarmes et pompiers prévenus, s’est empressée de passer la nouvelle à sa famille et à toutes ses copines. Un moyen comme un autre d’évacuer le stress de sa macabre découverte et de se remettre de la violence de la situation. La radio locale s’en est vite fait l’écho et la soirée s’annonce chaude dans le petit bourg des Côtes d’Armor… Deux crimes dans la même journée, il y a quelques lustres que cela ne s’est pas produit dans un village plus connu pour sa nuit de la saucisse que pour ses meurtres en série ! Isabelle Lebech a dû repasser à sa radio, accompagnée de Laure Saint-Donge, pour faire le point avec les deux autres journalistes de la station. Qui se faisaient déjà un plan week-end peinard. Où les flashs d’info seraient principalement composés d’annonces de festivités locales, avec pour seul piment une interview exclusive du sabotier de Plouzélambre… Et maintenant, l’un se retrouve à l’antenne en train d’animer une édition spéciale et l’autre, en train de faire le pied de grue et de se les geler sévère, devant les locaux de la gendarmerie. Qui a promis à la presse de faire un point dans la soirée. Quant à Isabelle, c’est avec son Nagra Ares BB+ en bandoulière qu’elle prend, à pied, le chemin de Ti an Oll, le bâtiment communal où a lieu l’assemblée générale de l’Office du tourisme. Avec la ferme intention d’y faire quelques interviews des personnalités locales. Marchant à ses côtés, LSD chantonne un air de Christophe Maë et semble complètement indifférente à l’effervescence plestinaise.
— Tu m’as l’air bien gaie malgré les événements ! lance l’animatrice de Plestin FM.
— Qu’est-ce que tu veux que je te dise ? Je ne connais pas ce pays, je ne connaissais pas les victimes, et je suis là pour me reposer et écrire quelques articles. Le reste, je m’en fous ! Et de voir que tout cela se passe juste le jour où j’arrive, c’est tellement invraisemblable que ça me fait plutôt marrer ! Pas toi ?
Isabelle lance un regard surpris à son amie. Un regard non dénué de reproche. Une telle attitude venant d’une professionnelle comme Laure la laisse perplexe…
— Franchement, je dois reconnaître que je suis abasourdie. T’arrives et dans la même journée on a deux meurtres, j’ai déjà du mal à le croire. Mais que cela ne t’intéresse pas, j’avoue que je ne comprends pas…
— C’est pourtant simple… Écoute, professionnellement, j’ai fait le tour du monde, j’ai couvert des guerres, j’ai vu des massacres, des tremblements de terre, des raz-de-marée. Quand j’étais flic, des saloperies, je peux te dire que j’en ai vu quelques-unes, alors deux morts à “Plestin-Ça-Crève”, j’vais te dire, cela ne va pas m’empêcher de dormir !
Et c’est sur ces bonnes paroles qui ne réconfortent guère la pauvre Isabelle que les deux femmes franchissent le seuil de la Maison pour Tous. Il est 18 heures 45.
Sur place, une dizaine de personnes discute déjà avec passion des événements du jour. Les deux victimes n’étaient pas à proprement parler des personnalités ou des notables, mais on les connaissait bien au bourg où elles venaient régulièrement et pas seulement les jours de marché. Chacun y va de sa petite anecdote…
La patronne du Baobab commence :
— Quand on pense qu’il avait fait un Euromillion hier… et qu’il ne verra même pas le tirage ! Pauvre Alain… Finir comme ça, si jeune !
Plus cynique, François, un employé du Super U local, et loueur de meublés en été, lance :
— Notre chiffre d’affaires au rayon pinard va en prendre un coup ! C’est qu’à eux deux, les frères Menguy, ils en descendaient quelques-unes de bouteilles… Si elles avaient été consignées, rien qu’avec l’argent des bouteilles vides, tu pouvais t’acheter une Golf GTI !
Pour l’un des membres du conseil d’administration de l’Office du tourisme, on ne plaisante pas avec le sujet :
— François, un peu de respect quand même ! Nous avons deux morts et, si j’ai bien compris, dans des conditions affreuses. Tu ne peux pas dire ce genre de choses !
Leur discussion est interrompue par l’arrivée des deux femmes.
Isabelle, une fois la séance de bises terminée, présente les “notables” plestinais à son amie. Seul visage connu pour LSD, Jean-Claude Le Berre, le patron de sa résidence hôtelière, qui l’a si gentiment accueillie ce matin. Elle fait aussi la connaissance, entre autres, des pharmaciens du bourg et de celui de Trémel, Hugues Demaître, du vétérinaire de Saint-Efflam et de sa femme, directrice du collège privé, Gilles et Nadine Planchais, de deux des 4 toubibs locaux, et de Jean-Jacques Le Boulc’h, le président de la Société de chasse de la vallée de Pont-Menou, déjà très entouré. Et assailli de questions, car les deux morts du jour faisaient partie de son association…
— Tu avais eu des soucis avec Lenoir, non ? demande l’un des médecins.
Le président Le Boulc’h semble hésiter avant de répondre :
— C’est vrai qu’il était parfois… pas facile ! Quand il s’énervait, tout était possible, il nous a même dit une fois qu’il aurait été capable de tuer quelqu’un ! Alors quand il sentait que… la pression montait, il prenait son fusil et faisait des cartons dans son jardin…
— Des cartons, des cartons… J’ai un copain, il lui a descendu son chat qui avait le malheur de passer sur son talus ! s’indigne un propriétaire de chambres d’hôtes.
— Eh oui… Je sais, on avait de plus en plus de problèmes avec lui, c’est pour cela qu’on voulait le virer. On avait une réunion du bureau prévue la semaine prochaine et on devait discuter de son cas…
— Et Antoine ? Il était bien chasseur aussi ? demande Isabelle.
— Antoine ? On le voyait presque jamais… Il venait à l’assemblée avec son frère, histoire d’avoir un apéro amélioré gratuit, mais à part ça… Il participait à une battue par an, c’est le minimum si tu ne veux pas être exclu de la société ! Et ce n’était pas de tout repos le jour où il venait ! Il était tellement “coinché” qu’il aurait été capable de tirer sur une vache à dix mètres, en la prenant pour un renard. Et quand je dis une vache, en fait, il aurait pu tirer sur n’importe quoi…