II-2

2101 Words
— Mais alors, pourquoi vous le gardiez ? s’interroge Isabelle. — C’est son père qui avait créé la société juste avant la guerre, et il avait fait mettre dans les statuts l’obligation de garder les deux frères membres à vie… du moment qu’ils venaient au moins à une battue. Ils ne payaient même pas de cotisations… Et la salle se remplit peu à peu, chaque nouvel arrivant y allant de son histoire sur l’une ou l’autre des victimes. Il faut toute l’autorité du président de l’Office du tourisme pour que la réunion se tienne quand même dans des conditions acceptables. Laure Saint-Donge, elle, est aux anges. Ces histoires de voisinage, ces histoires de chasse, tout cela la met d’excellente humeur, et elle s’amuserait presque de ces problèmes de clocher… s’il n’y avait pas eu mort d’homme… Mais elle a déjà côtoyé la mort tant de fois… * Quand l’assemblée se termine et que tout le monde se retrouve autour des galettes des rois préparées par les boulangers du pays, les conversations reprennent de plus belle. On parle moins des victimes, et un peu plus de l’assassin. Et au fil des phrases, on sent même que l’inquiétude pointe le bout de son nez. Isabelle Lebech, elle, en profite pour réaliser une bonne demi-douzaine d’interviews, assez pour alimenter les flashs du soir et toutes les éditions du matin. Une fois son travail fini, l’animatrice de Plestin FM s’approche de Laure, en grande conversation, et lui glisse à l’oreille : — Ça ne te dérange pas si je te laisse une demiheure ? Je dois aller déposer les enregistrements à la radio et faire quelques montages. — Penses-tu ! Monsieur… — Demaître, Hugues Demaître, pharmacien à Trémel ! — Monsieur Demaître a lu mon dernier livre et, comme il s’intéresse aux phoques, on a de quoi discuter pour un petit moment. Et d’ajouter intérieurement : « Dommage qu’il ait une alliance ! Parce que, la quarantaine, la silhouette élancée et manifestement sportive, le visage harmonieux au sourire facile, et des yeux Nutella, tout cela n’est pas pour me déplaire ! » — Absolument ! Non Isabelle, vous pouvez prendre votre temps. Je crois qu’avec mademoiselle Saint-Donge nous avons quelques sujets de conversation… Sans compter les événements d’aujourd’hui… Isabelle montre du doigt leurs verres à moitié vides : — Et en plus, le cidre a l’air d’être bon… — Il est excellent, répond LSD. T’inquiète pas, tu peux partir tranquille. — OK ! Je suis là le plus tôt possible. — Prends ton temps, moi je suis en vacances, enfin presque ! * Le lendemain matin.Au refuge de ATSF, Animaux du Trégor Sans Foyer, ce samedi s’annonce presque pareil aux autres. Presque seulement car les deux meurtres d’hier ont des conséquences sur son activité. Il est à peine 8 heures quand les services techniques de la mairie appellent la responsable du refuge, Mary Rapson, qui vient juste d’arriver. Dès le premier coup d’œil, on se doute que cette longue silhouette sans formes vient du pays de sa Très Gracieuse Majesté. Avec sa tête haut perchée, ses petits yeux inquisiteurs qui semblent vous fouiller du regard, avec sa petite bouche pincée aux dents bien en avant, et son teint aussi pâle qu’un cachet d’aspirine un jour d’éclipse de soleil. Et qu’aucun maquillage ne vient rehausser. Avec son pantalon de coton bleu marine et son cardigan assorti. Et surtout avec ses cheveux blancs et raides, qui s’arrêtent juste à la hauteur de sa mâchoire inférieure. Comme pour un playmobil, version senior… Pourtant, la longue Mary vogue juste sur les rives de la cinquantaine… — Allô Mary ! La voix qui répond le fait avec un accent anglais, ou plutôt cornouaillais, indécrottable malgré la dizaine d’années passée de ce côté-ci du Channel. Entre deux aboiements des pauvres chiens en cage, on entend : — Hellooo ! Mèry Rapsonne ala paweil ! — Mary, c’est la mairie. Ça va ? — Ce va ! — Est-ce qu’on peut passer dans la matinée ? — Biennn sour ! Beuttt, pourqwoua ? — Eh bien, on a récupéré le chien de Lenoir et le chat de Menguy, et Valérie nous a dit que vous pouviez les prendre au refuge ! — Les pwendre ? Pourqwa ? — T’es pas au courant ? — Au couwan de kwa ? — Hier… — Hi-eur, je étais pas là et je ai pas lou le journal ceu matine… Le responsable des services techniques se fait donc un plaisir d’annoncer tous les détails, connus, des meurtres à Missize Rapson, qui saupoudre ses réponses de « my god ! » voire de « my GOD ! » pour bien montrer à quel point ces récits la stupéfient. Mais sa conclusion revient logiquement aux animaux, et la conversation se termine sur un dernier « Poor little doggy and poussy, euff côorse, bring les tout de souite ! » que l’on pourrait traduire par « pôve petit toutou et pôve minet, bien sourd amenez-les immediately ! » Elle a à peine raccroché que l’homme à tout faire du refuge, Youenn Gallou, dit Youg, arrive sur sa vieille mobylette pétaradante comme un retour de cassoulet. Préparé avec des cocos paimpolais… Lui, par contre, est au courant des événements de la veille, et c’est sans surprise qu’il apprend l’arrivée imminente des deux “victimes collatérales” des assassinats. Enfin, sans surprise n’est pas forcément le mot exact car, pour Youg, tout a tendance à être une surprise. Il appartient à cette catégorie d’individus que l’on qualifie parfois de “simples”, voire de “braves”. Que les spécialistes du jargon médical nomment Individu à CApacité CÉrébrale Limitée, ICACEL en abrégé. Bref, le jour de la distribution des cerveaux, il a raté le bus. Et est arrivé très en retard. Résultat des courses : il comprend bien, il parle bien, il travaille bien, mais il n’imprime pas tout… En tout cas, il imprime suffisamment pour “préparer” l’accueil des deux animaux. Le local n’est pas très grand mais dispose, côté chiens, d’une douzaine de cages bétonnées avec une partie couverte et une courette pour l’exercice. Les chats, eux, ont droit à de grandes cages vitrées, avec un demi-étage où ils peuvent se reposer à l’abri des regards, et une grande pièce commune où ils peuvent se rencontrer. Pour ceux qui le souhaitent. Comme en prime, les chiens ont un grand espace gazonné et clos pour cavaler un peu, le refuge, même s’il n’est pas très grand, ferait envie à bien des associations de protection animale, compte tenu de ses conditions de confort. Relatif. Pendant que le jeune homme s’affaire au milieu d’un brouhaha assourdissant et continu, Mary Rapson s’est réfugiée dans le petit bureau qu’elle a aménagé pour s’occuper de la paperasse et de la comptabilité. Et comme elle est la trésorière de l’association, elle a du boulot avec la préparation des comptes annuels. L’assemblée générale, là aussi, approche et il subsiste quelques “obscurités” dans les comptes qu’elle doit éclaircir au plus tôt avec la présidente Valérie Riadec. Qui doit venir en fin de matinée. En principe… * Place de Kerilly, à la brigade, la matinée s’annonce chargée. Tandis que les investigations sur les lieux des crimes continuent, à la recherche d’indices, les résultats de l’autopsie d’Antoine Menguy viennent de tomber. Et laissent le commandant Roche perplexe. Avec l’adjudant-chef, il essaie de faire le point, au vu des conclusions surprenantes du légiste. — Alors Paugam, qu’est-ce que vous en pensez ? — Très sincèrement, mon commandant, c’est clair, je pense qu’on est juste au début de nos ennuis… Ça m’a tout l’air d’être une affaire pas simple du tout. Et il cite des extraits du rapport du docteur Lesage. « …la boîte crânienne présente une perforation cylindrique de l’os frontal, avec éclatement en couronne des structures osseuses. L’instrument utilisé a provoqué des lésions destructrices massives de la partie antérieure du cerveau – lobes frontaux, pariétal gauche – avec écrasement des structures nerveuses environnantes. On note également d’importantes hémorragies en regard de… » — J’ai déjà lu le rapport ! interrompt le chef de la SR, mais vous avez vu sa conclusion principale ? — « L’aspect des lésions pourrait s’expliquer par l’utilisation d’un pistolet étourdisseur à tige perforante, du type de ceux utilisés dans les abattoirs. La mort a dû être quasi immédiate (…) Heure de la mort estimée entre 13 heures 30 et 15 heures 15… » — Et là encore, intervient le commandant, il y a eu, en plus, égorgement seulement d’un seul côté, et gravure des initiales, pas sur le front, mais… — Mais dans le bois de la table de la cuisine ! J’ai vu ! C’est moi qui l’ai remarqué ce matin quand je suis allé sur place. Et pas de doute, la gravure était toute fraîche. — Deux meurtres, deux façons d’opérer qui rappellent les abattoirs… On a quelque chose dans les fichiers qui raccorderait Menguy aux abattoirs ? — Pour l’instant, non. J’ai mis le MDL Romain sur le dossier. Il va m’éplucher ça au plus vite. On a dix personnes sur les enquêtes de voisinage, et l’interrogatoire des deux collègues de Lenoir se pour-suit. C’est Genet qui s’en occupe, et il doit me tenir au courant immédiatement si on a quelque chose. — OK ! Et bien sûr, vous me prévenez aussitôt ? — Bien sûr ! — Entre les deux victimes, vous avez trouvé un lien ? — Pour l’instant, non… mais on cherche, on cherche. — Bien ! Les TIC1 de la brigade scientifique m’ont déjà donné quelques éléments. Pour Lenoir, ils ont pu identifier les pneus… C’est des pneus appelés 4x4 stand, des pneus qu’on peut monter sur des 4x4 uniquement, et généralement Land Rover. Defender ou Recovery. On se doutait que c’était un 4x4, donc ça ne nous avance pas beaucoup mais, plus intéressant, l’un des pneus « présente une déchirure longitudinale atypique qui pourrait permettre son identification. » Alors vous me visitez les vendeurs de 4x4, de pneus, les casses, enfin… le toutim habituel. — OK ! — J’espérais un peu, côté empreintes de chaussures, mais pour Lenoir comme pour Menguy, rien. La BS me dit que les traces de pas qu’ils ont trouvées ont été faites par des chaussures à semelles plates, recouvertes certainement d’une sous-semelle en plastique. — Comme les “chaussons” de plastique qu’on utilise dans les salles de chirurgie ou quand il y a un risque d’épidémie ? — Exactement ! — Et quelle taille ? — Du 43… Une des tailles les plus répandues dans la population masculine française… Au moins cela élimine pratiquement sûrement la possibilité d’un crime commis par une femme ! Ou un nain ! Un vague sourire éclaire le visage des deux hommes à cette idée. — C’est déjà un progrès ! plaisante l’adjudant-chef. Redevenu plus sérieux, le commandant Roche reprend : — Mais il y a quand même quelque chose d’important à noter pour les chaussures : une seule empreinte pour Lenoir, deux pour Menguy… Toutes deux taille 43… — Donc deux tueurs… — J’en ai bien peur, soupire le chef de la SR. Et ces initiales qu’on a retrouvées, vous en pensez quoi ? — À vrai dire, ça me laisse songeur. Est-ce qu’on a affaire à des maniaques, des fétichistes… — Ou des serial killers… ? J’espère que l’histoire ne nous le dira pas ! Deux morts, c’est assez ! — Plus qu’assez, mon commandant ! Croisons les doigts… * Fidèle à sa philosophie délibérément dilettante, Laure Saint-Donge s’est offert une bonne grasse matinée dans son grand lit. Pas loin de 10 heures quand elle ouvre les yeux. Et s’étire en douceur. Longuement. Dix minutes plus tard, elle sirote son café, assorti d’un petit croissant, face à la mer. La presqu’île de Locquirec et la baie à marée basse s’offrent à elles dans un timide soleil d’hiver. Deux silhouettes au loin s’affairent à genoux sur le sable, à la recherche des coquillages locaux, les coques. Devant son regard défilent d’autres images. Où la mer est haute, où des nageurs s’élancent pour une course à travers la baie, où… « Non ! Tu ne vas pas recommencer le coup de la nostalgie ! La vie est belle, il fait beau, tu es en vacances, alors ma vieille… POSITIVE ! PO-SI-TI-VE ! » 10 heures 30. Le moral remonté, emmitouflée dans un gros blouson rose pâle, une écharpe blanche autour du cou, elle s’aventure sur le balcon, intriguée par des bruits de sabots. Dans la cour, le maître des lieux, Jean-Claude Le Berre, qu’elle a vu hier soir à l’AG de l’Office du tourisme, vérifie une dernière fois le harnachement de son cheval et s’assure que la petite carriole est solidement accrochée. Sortant du hall, Michèle, sa femme, le rejoint et monte les deux petites marches en fer forgé pour s’asseoir sur le siège en cuir de la calèche. — Bonjour ! lance LSD. Alors, voilà Fernandel ! — Oh bonjour ! Ça va ? demandent en chœur les patrons de la résidence. Vous découvrez la vedette des lieux ! Vous le trouvez comment ? — Il est superbe ! Vous allez le balader ? — Ah oui ! C’est sacré ! Une fois par semaine, au moins, on fait une grande sortie avec lui. Il adore ça ! répond le futur cocher. — Et votre première nuit, ça s’est bien passé ? demande Michèle. — J’ai dormi comme un bébé. Pas un bruit, sauf celui du vent dans les arbres, et quelquefois celui de la mer et des vagues. Au loin. — Pourtant, tout est insonorisé ! — Je sais ! C’est juste mon imagination, mais je suis si bien ici… Et on a une vue de la chambre ! Absolument extraordinaire ! — Et en plus quand il y a un peu de soleil comme aujourd’hui, c’est l’un des meilleurs endroits pour admirer Locquirec ! reprend Michèle. Vous n’avez besoin de rien ? — Non, non, c’est parfait merci. Allez ! Bonne balade, je dois me préparer, Isabelle vient me chercher pour aller explorer le Grand Rocher. À ce soir ! — À ce soir ! * Le refuge d’ATSF est blotti au pied du versant est du Grand Rocher, à deux pas d’une des autres rivières de Plestin, le Yar. Bien isolé au milieu d’un petit parc boisé, c’est en fait un ensemble disparate avec une grande cour d’accueil, bordée par deux bâtiments en équerre. Face au sud, une grande longère traditionnelle avec ses vieilles pierres plates, ses portes aux jambages en granite et ses fenêtres aux linteaux de chêne. Sur la gauche, le chenil proprement dit vient s’y accrocher avec ses grillages, son béton et son aspect “mur de garage” qui détonne sérieusement sur le plan architectural. Un assemblage de styles très discutable sur le plan esthétique. Le responsable des permis de construire à la DDE devait aimer plus les animaux que les vieilles pierres…
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