En effet, l’Italien, comme pour confirmer l’opinion émise sur lui, riait, en ce moment, d’un rire frais et perlé, d’un rire d’enfant.
— Y a-t-il longtemps que toi et nos camarades vous êtes en relations avec lui ?
— Mais depuis le commencement de l’hiver. Nous l’avons rencontré à Monaco, pendant que nous étions au mouillage à Villefranche. Listel, s’étant culotté, comme un nigaud, au trente et quarante, mais culotté jusqu’à son dernier sou, ne savait plus comment rentrer à bord, quand le marquis Girani, qui avait joué à la même table que lui, devinant son embarras, se mit gracieusement à sa disposition. Il retournait en voiture à Nice. Il ramena notre camarade. Listel alla le remercier. Girani lui rendit sa visite. Bref, c’est un gentil garçon, il nous plut, et nous sommes devenus ses amis. À dire vrai, il ne peut maintenant se passer de nous ; il est de toutes nos parties.
— Vous êtes sans défiance, à bord de l’escadre, dit avec ironie Ploërné.
— Eh ! Vous êtes diablement soupçonneux en Chine !
— C’est utile.
— Mais, ici, en pleine paix.
— Parbleu ! C’est en pleine paix que se prépare la guerre. Et c’est avec des Girani, aidés par la loyale bonhomie et l’hospitalité aveugles de quelques officiers soit de l’armée de terre, soit de la marine, que l’Italie peut avoir les plans de nos défenses des Alpes et le relevé des canons de notre flotte.
— Bêta ! Comme si nos canons étaient difficiles à dénombrer. Il suffit de se promener, en you-you, dans le port, pour savoir notre compte.
— Oui, mais ce qu’on ne sait pas autre part que dans votre compagnie, ce sont nos craintes, nos espérances, nos projets, nos plans. Vous êtes discrets, je le sais bien. Vous ne dites rien. Cependant un mot vous échappe, un jour, qui n’a pas de signification par lui-même, mais qui, rapproché d’un autre, lâché la veille, devient clair. Et, de mot en mot, de jour en jour, un gaillard indifférent en apparence, très avisé en réalité, tel que ce Girani, en sait aussi long que nous autres, sur la mobilisation de la flotte, sur la désignation de ses commandants. Et tout cela s’est fait au milieu des parties de poker, des rasades de champagne, et de la course aux petites femmes !
— Diable !
— Maintenant, je te dis ça, reprit Ploërné en voyant son ami un peu décontenancé, mais rien ne prouve qu’il y ait quoi que ce soit de réel dans ma supposition. Votre ami est peut-être un parfait galant homme qui, comme tu le crois, ne pense qu’à rire, à aimer et à boire. Mais il pourrait, tout aussi bien, être autrement, sans que vous vous en soyez seulement douté. Et cela ne dépend que de lui. Bah ! Parlons d’autre chose. Nous autres, les Tonkinois, comme vous nous appelez, nous avons l’esprit tourné au noir. Nous avons trop souffert !
Le repas était arrivé au point où la faim déjà amortie permet au dilettantisme gastronomique de s’exercer avec discernement. Le docteur Houchard voulut donner quelque répit à ses convives et, pour procurer un entracte salutaire, s’adressant à Ploërné :
— Ainsi, cher ami, vous avez fait un rude service dans ces mers de Chine, si dangereuses pendant la mauvaise saison. Et les bâtiments, comment se comportaient-ils ?
— Aussi bien que possible, répondit le jeune homme. Vous savez que tant vaut le commandant, tant vaut le navire. Nos vieux rafiots se sont comportés comme des cuirassés tout neufs. Mais la campagne finie, tout ça ne vaudra plus que comme ferraille. Le blocus de Formose a été terrible. Pendant des jours et des jours, nous sommes restés à croiser par des temps à ne pas laisser un Chinois dehors. Et nous labourions la mer, sans autre espérance que de recommencer le lendemain la dure besogne que nous avions faite la veille. Sans un repos pour les hommes, sans une relâche à terre. Toujours sur les vagues et sous le ciel, avec cette coquine de côte à l’horizon, et, tout autour, des ouragans, des typhons, des coups de mer, à croire que le bois et le fer allaient être écrasés… Et la dyssenterie à bord ; on disait la dyssenterie ; entre nous, c’était bien le choléra. Chaque semaine quelques-uns de nos braves mathurins disparaissaient, et quand on ne pouvait aborder, parce que le temps était trop mauvais, c’était une messe dite sur le pont devant tous les camarades, puis le glissement du pauvre corps par l’ouverture d’un sabord, et l’ensevelissement dans les profondeurs de la grande tourmentée qui berçait ainsi le sommeil des morts, comme la veille des vivants. Nous en avons vu partir, de cette façon-là, beaucoup, et dans la mer et dans la terre nous avons semé bien des os. D’autres venaient remplacer les disparus. Heureux ceux qui, étant pauvres, sont tombés frappés par l’ennemi, car les veuves de ceux qui succombent épuisés par les fatigues et minés par la maladie ne touchent pas la pension entière… Oui, mes amis, entre celui qui meurt du choléra ou du typhus, à des milliers de lieues de la mère-patrie, et celui qui tombe frappé d’une balle ou d’un éclat de mitraille, les bureaux font une différence. La peau de l’un ne vaut pas la peau de l’autre. Et, entre des braves qui ont été égaux devant le danger, les règlements créent l’inégalité de la mort.
— Ah ! Cher ami, si tu veux réformer, tu auras fort à faire. Nous sommes exposés à cent injustices de cette sorte. Il n’y a pas qu’en Chine qu’on voit des chinoiseries, et l’hôtel de la rue Royale en possède une fort belle collection.
À ces paroles, une protestation énergique s’éleva tout autour de la table.
— Au diable ! On ne parle pas politique ici ! Devisez d’amour ou de guerre, dites du bien ou du mal des femmes, suivant votre tempérament, mais laissez l’administration croupir en paix… Ploërné, parlez-nous des femmes du pays.
— D’affreuses Annamites, aux dents noircies par le bétel, aux lèvres brûlées par la chaux… Ah ! Mes amis, n’appelez pas ça des femmes.
— Eh ! Fichtre ! J’ai connu, moi, quelques Chinoises qui n’étaient point si méprisables… Et quant aux Japonaises…
— Charmantes, les Japonaises ! s’écria Listel. Elles n’ont qu’un seul défaut, c’est, maintenant, de vouloir s’habiller à l’européenne. Leurs yeux noirs, leurs pommettes saillantes et leur teint de cuivre, avec l’ample robe brodée de couleurs brillantes, c’était pourtant joli !
— Mais dans tous les pays la couleur locale se perd. Constantinople, dans dix ans, ne sera plus à voir… Et grâce aux chemins de fer, la Perse tout entière se fera, prochainement, habiller à la Belle-Jardinière… Ah ! nous sommes bien à l’époque du nivellement général : avant peu, le progrès nous aura faits tous égaux dans le mesquin et l’horrible !
— C’est l’avenir auquel le monde est réservé. Tout sera médiocre. On ne connaîtra plus les grands raffinements du luxe. Et, excepté chez les dix ou douze milliardaires qui se partageront la fortune du globe, il n’y aura plus rien d’exquis, de délicat ou d’unique. L’article de bazar, en tout, bien conditionné et à prix réduit, voilà ce qui nous attend. De même que les hommes paraîtront des épreuves plus ou moins laides tirées du même modèle, tant ils seront pareils, de même les objets industriels, artistiques, de quelque nature qu’ils soient, seront des reproductions identiques. Chacun aura le même chapeau, la même redingote, le même parapluie, la même voiture, le même mobilier. La bagatelle rare, le bibelot précieux, le petit rien charmant et très cher, n’existeront plus qu’à l’état de collection dans les musées. On n’en fera plus que par milliers à la fois, tous coulés dans le même moule, fabriqués avec la même substance, la même couleur. L’uniformité universelle, voilà à quoi nous marchons. Et ce sera terrible !
— N’en voyez-vous pas un exemple, dans les constructions récentes ? dit l’Italien, de sa voix sonore. Regardez les quartiers nouveaux qu’on élève à Naples, à Rome… Toutes les maisons y sont semblables. Non pas seulement aux maisons voisines, mais aux maisons de Paris bâties en même temps. Cinq étages, et la même façade… À moins de regarder le numéro, on peut entrer chez son voisin, en croyant aller chez soi.
— Eh bien, mes amis, goûtez-moi ce cognac, dit le maître de la maison avec autorité, et vous pourrez affirmer que nulle part ailleurs il n’y en a de semblable. Le voilà le produit exquis et rare ! Mais Listel a raison. Dans dix ans on n’en pourra plus boire. Déjà on n’en sait plus trouver !
Le café parfumait de son arôme la salle à manger. Un bien-être délicieux engourdissait les convives. Les fleurs étouffées commençaient à se pencher alanguies.
La fumée d’une première cigarette monta en spirales bleues vers le plafond. Au dehors le temps s’assombrissait de plus en plus, et la neige tombait dense, lourde et silencieuse. Entre ces hommes jeunes tous et libres, car il n’y avait là que des célibataires, la conversation d’abord sérieuse, puis satirique, avait pris un tour galant, et maintenant on parlait de femmes. Ardent sujet de controverse, si chacun avait émis son opinion ou voulu faire triompher ses préférences, mais les convives se bornaient à raconter leurs intrigues ou leurs aventures. Et les demoiselles faciles de Toulon et de Marseille, les petites actrices des théâtres et quelques bourgeoises inflammables, avaient les honneurs de la description. Rien de spécial, rien de nouveau : la classique amourette de garnison. Et, à part le quartier où logeait la belle, la couleur de ses yeux ou de sa chevelure, le petit nom qu’elle portait, sa gaîté ou sa mélancolie, c’était la même histoire, avec le même début et le même dénouement. Du « tout fait » comme pour l’industrie.
En causant, on s’était levé et, de la salle à manger, on avait gagné le salon. Là, enfoncés dans des fauteuils profonds, les yeux demi-clos, un bon cigare aux lèvres, les jeunes gens s’étaient mieux sentis entraînés aux confidences, et, depuis une heure, aucun n’avait plus de secrets pour son voisin.
Seul Ploërné demeurait grave et écoutait sans faire sa partie dans ce chœur d’indiscrétions. Outre que, par caractère, il n’eut pas été enclin à publier ses bonnes fortunes, revenant des pays lointains, il n’avait rien à raconter. Il examinait avec un peu de dédain ses camarades, occupés à de telles misères. L’austérité de la vie menée par lui, depuis deux ans, au milieu des fatigues et des dangers sans nombre, le rendait sévère pour ces futilités d’oisifs obligés d’absorber ainsi les loisirs de leur existence vide. Il ne se souvenait plus d’avoir été pareil à eux. Il les jugeait suivant ses impressions du moment et une tristesse l’envahissait à se sentir si peu en communion d’idées avec tous ces hommes, qui étaient ses égaux, et desquels il se sentait maintenant si complètement séparé.
Puis il pensa que c’était probablement pour la dernière fois qu’il se trouvait en leur compagnie, que tout, dans l’avenir, allait l’éloigner d’eux, et que, par conséquent, son impression pénible ne pouvant pas durer, n’avait aucune raison d’être. Il ne sut pourtant pas réagir contre la mélancolie qui l’envahissait irrésistible. Pendant qu’il était si loin de France, la nuit, sur le pont de son navire, en face de l’immensité du ciel et de la mer, il ne se rappelait pas avoir éprouvé une sensation d’isolement aussi complet qu’au milieu de ces jeunes gens qui riaient, buvaient et fumaient, en se dénombrant leurs amoureuses conquêtes.
Il fit un nouvel effort pour se soustraire à cette impression, et sa pensée l’emporta loin de cette réunion joyeuse, dans un milieu plein de calme et de sérénité. C’était, non loin de Nice, au bord de la mer, dans une anse de la baie de Villefranche, au pied même de la tour sarrasine qui couronne la pointe de Saint-Hospice, une villa blanche et rose ensevelie sous la verdure et les fleurs. Là vivaient, dans une paisible solitude, trois femmes : une âgée et deux toutes jeunes, attendant son retour, pleines d’impatience. Sa tante, Mme de Saint-Maurice, avec l’inquiétude de ne pas vivre assez longtemps pour le revoir, ses deux cousines, l’une avec le désir joyeux d’une amitié fraternelle, l’autre avec l’ardeur d’une tendresse promise inaltérable.
Dans le salon, dont les fenêtres donnaient sur la mer, il se figurait les trois femmes réunies, travaillant paisiblement, sans se douter que l’absent était si près d’elles. Quelle surprise et quel bonheur quand il paraîtrait à l’improviste ! Car elles ne devaient pas espérer le voir avant deux mois, d’après ses dernières lettres. Parti subitement, il n’avait pu écrire, parce qu’il devait arriver en même temps que la poste, et quant à télégraphier, il s’en serait bien gardé, craignant d’épouvanter sa tante dont il connaissait l’horreur pour ces mystérieuses feuilles bleues qui, dans leurs plis fermés, semblent toujours receler l’annonce d’un malheur.
Et puis il se faisait un égoïste plaisir de leur joyeux étonnement. La cloche de la grille tintait, l’aboiement du chien annonçait l’arrivée d’un serviteur venant ouvrir. Et c’était Leïla, cette quarteronne, nourrice de sa fiancée, amenée de l’île de France par Mme de Saint-Maurice. Elle poussait, en le reconnaissant, un cri de stupeur, et la maison s’animait comme par enchantement. La vieille tante paraissait à une fenêtre, les deux jeunes cousines accouraient les mains tendues, les yeux riants, les lèvres épanouies.