Ah ! Le charmant tableau ! Et laquelle embrasserait-il le mieux, de l’amie ou de la fiancée ? De celle, naïve et franche, avec laquelle il n’avait point d’arrière-pensée ni de contrainte, qu’il avait toujours traitée en petite camarade, ou de l’autre, compliquée et fantasque, qu’il redoutait tout en la chérissant, et avec laquelle il n’avait jamais sa liberté de cœur et d’esprit. Oh ! Quoi qu’il en fût, ravissement et délices pour l’exilé, qui allait retrouver tout ce qu’il aimait : la vieille tante respectée comme une mère, et les deux jeunes filles, dont l’une lui promettait pour toute sa vie une sœur charmante et dévouée, l’autre une femme exquise et adorée. Comme il avait hâte de terminer ses affaires avec les grands chefs, pour brûler la route et courir vers la maison entrevue dans tous ses rêves ! Et comme tout ce qui n’était pas le cher bonheur de revoir celles qui le préoccupaient uniquement, lui paraissait mesquin, inutile et bas !
Il s’attardait dans ses pensées, avec ravissement, et il s’était si bien abstrait de ce qui l’entourait que ce fut presque avec surprise qu’au bout de quelque temps, il retrouva la notion des choses extérieures. Il lui sembla qu’il s’éveillait d’un assez long sommeil, pendant lequel un songe délicieux l’avait charmé. La voix du marquis italien, chantante et colorée, parvint à son oreille. Girani, avec toutes sortes de précautions et de réticences, commençait le récit d’une aventure d’amour. Ses compagnons l’avaient plaisanté sur son mutisme, lorsque tous se livraient aux confidences, peut-être aux hâbleries. Mais il n’avait pas d’abord répondu à leurs vives exhortations. Il gardait un visage fermé, sans pouvoir cependant dissimuler un sourire qui avait porté au plus haut point d’ardeur la curiosité des assistants.
— Ah ! Vous êtes un cachottier, marquis : je suis sûr que, de nous tous, vous êtes le plus favorisé ! Tourné comme vous l’êtes, riche, libre, eh ! vous devez réussir admirablement auprès des femmes… En ce moment, vous avez tout l’air d’un homme qui savoure un secret bonheur !…
Girani se taisait toujours, et cependant l’éclat de son regard, la palpitation de ses lèvres, le rayonnement de son visage, étaient le plus éloquent des aveux. Les autres, acharnés à savoir ce qu’il voulait taire, le pressaient. Ne pouvait-il conter son aventure, sans faire connaître celle qui en était la séduisante héroïne ? Car elle était ravissante, on s’en doutait !
— Oh ! Oui, ravissante ! laissa échapper le marquis.
Une exclamation générale avait accueilli cette imprudente parole, et, sur la pente de l’indiscrétion, l’Italien peu à peu s’était laissé glisser. Maintenant, il contait sa romanesque intrigue, et tous étaient silencieux, attentifs, captivés, un peu jaloux. C’était à Monaco, en visitant le palais du Prince, qu’il avait rencontré celle qu’il adorait, accompagnée d’une autre jeune fille, et d’une vieille dame. Rien de plus honnête que le maintien de ces enfants sous la garde de leur parente. Il s’était discrètement tenu à l’écart, mais les observant de loin, pris par leur grâce décente et leur naïf contentement. Pendant une heure, il les avait ainsi suivies, écoutant leurs réflexions, leurs remarques, leurs questions au gardien qui les guidait, s’enivrant de leur charme, et ne sachant laquelle lui plaisait davantage, de la brune ou de la blonde. Car, des deux jeunes filles, il y en avait une blonde et l’autre brune.
Elles ne paraissaient même pas s’être aperçues de sa présence, et si, pour descendre un escalier obscur et difficile, il n’avait pas offert l’appui de sa main à la vieille dame, sans doute les deux charmantes touristes n’auraient pas levé les yeux sur lui. Cependant, arrivées dans la cour, elles s’étaient retournées et, là, lui avaient avec un simple sourire adressé un remerciement. Elles étaient montées, à la porte du château, dans un landau bien attelé, et avaient pris la route de la Condamine.
Lui était resté à Monte-Carlo, les yeux ravis de la beauté, si dissemblable et si parfaite pourtant, des deux jeunes filles, l’esprit tout rempli de leur souvenir. Il avait été au trente et quarante, avait perdu une grosse somme et, indifférent à sa mauvaise fortune, il avait passé le reste du jour à penser à ces deux belles personnes qui l’avaient si promptement, si sûrement conquis et que, selon toute vraisemblance, il ne devait plus revoir.
Mais le hasard s’était chargé de les remettre en présence et, cette fois, de lui indiquer nettement quelle était celle qu’il était destiné à aimer. Il avait, pour occuper une de ses journées, formé le projet de visiter la frégate américaine qui, tous les ans, stationne dans la rade de Villefranche, et, après deux heures données à l’inspection détaillée que lui avait facilitée la bonne grâce des officiers, il était revenu à terre. Là, avant de prendre le train, il s’était promené au bord de la baie, dans les chemins fleuris et ombreux, regardant la mer d’azur se briser murmurante sur les rouges récifs, roulant dans ses vagues argentées les longues algues vertes, qui traînaient au fond comme des chevelures de naïades.
Il allait, sans pensée, plein de cette joie de vivre, qui naît de l’air pur, de la brise légère et du ciel sans nuage, lorsqu’au détour du chemin il s’était trouvé face à face avec deux femmes qui venaient en cueillant des fleurs. La première était une quarteronne au madras rouge, à la peau cuivrée, qui portait dans ses bras une botte de mimosa et de jasmin. La seconde était une des deux jeunes filles rencontrées au palais Grimaldi. Ils s’étaient reconnus, et, avec un sourire, elle avait répondu à son salut. Puis elle avait passé, et lui, sans pouvoir s’en défendre, l’avait suivie, de loin, pour ne la point inquiéter, ne perdant pas de vue, à travers les trouées des massifs, les découpures des bosquets, sa robe claire qui se détachait sur le fond de verdure. Il était ainsi arrivé à une villa blanche et rose ensevelie sous les fleurs. La jeune fille avait disparu, et, après une longue attente devant la porte, sûr que c’était là qu’elle habitait, il avait repris le chemin de Monte-Carlo, le cœur profondément troublé et l’esprit uniquement occupé par la belle inconnue.
Ce récit avait d’abord frappé distraitement l’oreille de Ploërné. Il songeait. Subitement, les personnages du récit de l’Italien étaient, par un inexplicable phénomène, devenus les mêmes que ceux de son rêve. Trois femmes : une vieille et deux jeunes. Et un instinct secret l’avertissait que c’étaient celles qu’il évoquait, au même instant, dans sa pensée. Pourquoi ? N’y avait-il donc qu’elles que le Girani eût pu rencontrer ? N’importe ! Un tremblement intérieur, une angoisse douloureuse s’emparaient de lui, et, sans que rien motivât son inquiétude ou sa jalousie, il souffrait cruellement. Il écoutait l’Italien, qui poursuivait son récit, banal dans ses péripéties de campagne amoureuse : guet, pour apercevoir la belle habitante de la villa, station prolongée au bord de la baie, pour échanger avec elle un regard, puis, hardiesse soudaine qui, l’occasion se présentant, le poussait à lui parler, et colère dédaigneuse de la jeune fille. Alors une lettre pour s’excuser, sa persistance à écrire, quoiqu’on ne lui répondît pas. Et enfin la connivence de la mulâtresse qui s’était intéressée à sa cause. Tout le malpropre développement de l’aventure galante avec cette malheureuse enfant, au milieu de la fumée des cigares, sous le regard allumé de ces hommes, parmi les réflexions égrillardes et les questions outrageantes, voilà ce que Ploërné entendait. Et il n’y avait point à douter que ce fussent les mêmes femmes qu’il aspirait à revoir, la même maison vers laquelle il se dirigeait avec une hâte si joyeuse. Ses espérances, son bonheur, en une seconde, tout avait été renversé, profané. Et le beau lac limpide, dans lequel sa vie à venir se reflétait si douce, se changeait en un cloaque fangeux dont il se détournait avec horreur.
Cependant l’Italien, de sa voix chantante, continuait son histoire. Il en était aux rendez-vous dans le jardin embaumé, pendant les molles nuits aussi belles que les jours, à la clarté de la lune qui prêtait son mystère au charme des entretiens à voix basse. Une douleur immense s’empara de Ploërné. La certitude s’imposait à lui, quoiqu’il voulût maintenant fermer ses yeux à la précision des détails qui attestaient l’horrible réalité des faits. Dans ce naufrage de tout son être moral, une seule illusion surnageait. Il y avait deux jeunes filles, dans la maison maintenant déshonorée. Laquelle s’était perdue ? La sœur ou la fiancée ? Choix atroce et qui lui déchirait le cœur, mais qu’il fallait faire, cependant. Et il en venait à espérer que celle qui avait tout oublié, c’était celle qu’il n’aimait que comme une amie, comme une compagne d’enfance, et que celle qu’il adorait avait su se conserver à lui tendre et fidèle. Dans sa pensée, ce redoutable problème se posait : Laquelle ? Et il tremblait de questionner, autant qu’il souffrait de ne pas savoir.
Mais là où il n’hésitait pas, c’était dans la haine subite, formidable, sauvage, qui enflammait tout son être contre le héros de la galante aventure. Pâle, les dents serrées, les yeux ardents, il se ramassait comme pour bondir sur l’Italien. Son cœur battait à l’étouffer. Et cependant son cerveau était calme, presque glacé : il calculait ce qu’il allait faire ; ses mains tremblantes, énervées, s’agitaient dans des menaces inconscientes, pressées de frapper, et sa tête raisonnait lucide. Il se disait : Je ne puis brusquement l’interrompre pour le souffleter. Il doit y avoir au moins une courte explication, entre ce misérable et moi, afin que mes amis ne s’imaginent pas que je suis, tout à coup, devenu fou furieux. Et cependant il faut que je l’insulte, que je lui crache ma colère et mon mépris à la face, que je me donne cette jouissance de lui rendre ce qu’il vient de me faire endurer depuis un quart d’heure.
Un brouhaha de voix l’avertit que le récit était terminé. Autour du marquis souriant, les convives échangeaient leurs impressions.
— Heureux, ce Girani ! Oui, certes, une telle bonne fortune !
— Il n’y a que ces bruns à figure pâle pour affoler les femmes !
— Un vrai roman, en tous cas, et des plus intéressants.
— On comprend les absences du cher marquis, maintenant… Il est plus souvent dans les environs de Villefranche qu’à Nice et à Monte-Carlo, ou avec ses amis de l’escadre !…
— Messieurs, me blâmez-vous ?… demanda l’Italien, avec fatuité.
— Non pas !… Mais quel sera le dénouement de l’histoire ? À toute histoire, il faut un dénouement… Si la jeune fille est de bonne famille, et riche, et si vous l’aimez, comme vous nous l’avez dit, mon cher, épousez-la !
L’Italien resta un instant pensif, un nuage passa sur son front, puis son sourire reparut :
— Oui, l’épouser, sans doute ; mais que dirait la marquise Girani, qui est à Florence ?…
— Marié ! Ah ! Diable ! Voilà une complication… Vous ne nous aviez pas raconté que vous étiez marié !
— Je vis assez mal avec ma femme, et je n’en parle pas volontiers. Mais elle existe, et nous n’avons pas le divorce en Italie… D’ailleurs la marquise est une fervente catholique, elle résisterait à une tentative de rupture du lien conjugal.
— Et cependant vous adorez la jeune fille ?…
— Je l’adore.
Il y eut une seconde de silence ; puis une voix, dont l’âpreté fit vibrer les nerfs de tous les assistants, prononça ces paroles :
— Il faut alors, pour vous être conduit de la sorte avec elle, que vous soyez un fier misérable !
Le silence se rétablit profond, pesant, mortel. Tous les convives debout, immobiles, regardaient Girani devenu blême, et, à trois pas de lui, Ploërné, qui souriait, mais d’un terrible sourire.
— J’ai mal entendu, balbutia l’Italien, ou bien, vous avez voulu plaisanter ?… Nous sommes entre amis, mais l’expression est pourtant un peu vive…
Le commandant fronça le sourcil, et, s’avançant jusqu’à toucher le marquis, il dit :
— Je n’ai pas plaisanté, et je répète que l’homme qui a commis l’infamie dont vous venez de vous vanter, est le dernier des misérables !…
— Mais, monsieur, vous m’insultez ! cria Girani.
— Vous avez mis du temps à vous en apercevoir ! dit Ploërné avec une sombre ironie.
L’Italien fit un geste, pour en appeler à ceux qui l’entouraient. Une stupeur l’anéantissait. Il ne comprenait pas cette intervention subite, cette agression inattendue, et cette comédie se terminant brusquement en drame.
Le lieutenant Listel s’était jeté entre les deux hommes et essayait de raisonner Ploërné :
— Non ! s’écria le commandant, point de raison. Je connais les femmes dont ce drôle a parlé… J’atteste ici qu’il a menti et s’est vanté ignominieusement. Il a besoin d’une leçon, je me charge de la lui donner !
À ces mots : « Je connais les femmes, » le marquis eut un hochement de tête. Il commençait à voir clair. Il voulut parler, mais deux des assistants l’entraînaient, afin de le séparer de Ploërné et d’éviter une collision imminente. Le commandant était resté au salon, entouré de ses amis qui s’efforçaient de le calmer. Mais il gardait un visage impénétrable, et à tous leurs raisonnements opposait le silence. Ils tâchaient de lui expliquer qu’il y avait là un déplorable malentendu, qu’après tout il était fort possible qu’il se fût trompé ; que peut-être, en tout cas, le marquis avait exagéré les choses. Il demeurait immobile, muet, avec un sourire d’une effrayante fixité. Il n’écoutait même pas ce que lui disaient ses amis. Une des dernières phrases, prononcées par l’Italien, avait, dans le cerveau du commandant, provoqué une nouvelle tempête : « Que dirait la marquise Girani qui est à Florence ? » Ainsi le séducteur était marié. Il ne restait même pas à Ploërné cette ressource un instant acceptée – avec quelle douleur cependant ! – de contraindre cet homme à réparer la faute commise en épousant sa complice. Il n’aurait même pas cette satisfaction de pouvoir rendre l’honneur à celle qui s’était si follement compromise. C’était cette déception déchirante qui l’avait fait éclater en paroles insultantes et qui l’animait, en ce moment, d’une rage formidable. Aux exhortations de ses compagnons il ne répondait toujours pas. Une pâleur s’était étendue sur son visage, les ailes de son nez se pinçaient, et ses lèvres mordues étaient crispées par le même menaçant sourire.