IILa famille de Saint-Maurice est originaire de la Martinique. Sous Louis XVI, le chevalier de Saint-Maurice, lieutenant de vaisseau, faisant la croisière des Antilles avec le bailli de Suffren, fut débarqué à Fort-de-France par son amiral, et eut à commander la citadelle qui défend la ville. Cadet de famille, mieux traité par la nature que par la fortune, le chevalier fit la conquête de Mlle Hermine de Génestas, et devint, en l’épousant, un des plus riches propriétaires de l’île. Ayant quitté le service, il s’installa dans la magnifique plantation des Trois-Mornes, et y fit souche de petits gentilshommes.
Très fortement imprégné d’idées philosophiques, car les cadets étaient toujours un peu révolutionnaires, étant dépossédés, M. de Saint-Maurice ne s’échauffa pas outre mesure, au sujet du changement de régime qui bouleversa la France et coûta la vie au Roi. Il fit passer, en Allemagne, de grosses sommes à son père et à son frère aîné, qui enduraient péniblement les tristesses de l’émigration. Il ne fulmina pas contre l’avènement de Napoléon, et ne l’appela jamais dédaigneusement Buonaparte. Il se battit fort bravement, lorsque les Anglais, en 1809, vinrent attaquer et prendre la colonie. Il fut décoré de la Légion d’honneur pour sa patriotique conduite.
Pendant l’occupation, il rendit à ses compatriotes des services éminents, par sa diplomatique entente des affaires qui ne contribua pas peu à rendre plus léger le joug ennemi. Le gouvernement de la Restauration le trouva en possession d’une popularité immense, et eut l’extraordinaire bon sens de le nommer gouverneur de la colonie rendue à la France. Cet homme de bien, qui avait été un homme heureux, mourut en 1840, plein d’années, plein d’honneurs, entouré de ses petits-enfants, et universellement regretté par la population noire et blanche.
Avec M. de Saint-Maurice, il sembla que l’heureuse fortune avait déserté le foyer de famille. Les plantations, mal dirigées, perdirent de leur valeur. Un des fils partit pour l’Europe, après avoir réalisé sa part des propriétés. Au bout de quelque trente années, cette famille, si brillante pendant les trois quarts d’un siècle, était tombée dans la médiocrité. Il n’y avait plus à la Martinique, de toute cette lignée, qu’une dame de Saint-Maurice, veuve avec une fille de quinze ans, habitant une maison à Fort-de-France et vivant assez chichement d’une vingtaine de mille francs de rente. Les désastres de la guerre de 1870 avaient passé à peu près inaperçus pour les deux femmes. L’île n’avait point été menacée, la marine allemande étant impuissante. Mme de Saint-Maurice s’apprêtait donc à mener sa vie tranquille et retirée, sous la République, comme elle l’avait menée sous l’Empire, lorsqu’une lettre d’Europe bouleversa, en un instant, tous ses projets.
Sa sœur, veuve de M. Letourneur, riche banquier de Paris, lui écrivait, de son lit de mort, pour lui recommander sa fille Thérèse, qui restait orpheline, sans parents du côté paternel. La bonne dame, dont le cœur était fort sensible, et qui n’avait pas de raison décisive de vivre à Fort-de-France, n’hésita pas, et, quinze jours plus tard, elle était en mer, accompagnée de sa fille et de la mulâtresse Leïla.
En arrivant à Paris, elle n’avait plus trouvé celle qu’elle espérait revoir, et avait été reçue par sa nièce en deuil. La jeune fille s’était jetée, en sanglotant, dans les bras de cette parente, qu’elle ne connaissait pas, mais qu’elle se sentait prête à aimer. Elle avait embrassé tendrement Lydie, en qui elle était disposée à voir une sœur. Et Mme de Saint-Maurice et sa fille s’étaient installées dans le vaste hôtel confortable et luxueux, que Mme Letourneur avait fait construire avenue Hoche, à deux pas des Champs-Élysées.
Le lendemain était venu lui faire visite le lieutenant de Ploërné, son neveu du côté des Saint-Maurice, très brillant officier, attaché au ministère de la marine. Le comte Raimond de Ploërné, issu d’une ancienne famille de Bretagne, était l’ami d’enfance de Thérèse Letourneur. Le banquier avait été excellent pour Raimond, lorsque, mis au collège à Paris, séparé des siens, restés dans leur manoir du Morbihan, il préparait ses examens pour le Borda. M. Letourneur lui avait ouvert sa maison, comme à un fils, usant de ses relations pour le recommander, le pousser, lui faciliter la carrière, si difficile au début. Il lui avait fait avoir quelques bons embarquements, sous les ordres d’officiers destinés aux grands emplois par leurs capacités. Ainsi Raimond s’était concilié des protecteurs qui devaient le suivre toujours et le mettre en ordre utile, toutes les fois que l’occasion s’en présenterait.
Souvent, grâce à ces patrons, le jeune comte avait passé par de dures épreuves, car ces hommes de mer n’étaient pas plus ménagers des autres que d’eux-mêmes, et se souvenaient tout aussi bien de leurs fidèles pour les dangers que pour les faveurs. C’était ainsi que Ploërné, simple enseigne, avait suivi, comme officier d’ordonnance, l’amiral Jauréguiberry, depuis Orléans jusqu’au Mans, toujours au feu, toujours dans la neige, brûlé par les mitraillades, glacé par les giboulées, se battant jour et nuit, sans cesse à l’arrière-garde, pendant ces héroïques retraites où l’armée de Chanzy portait en elle, farouche et indomptée, l’âme guerrière de la France.
Le lieutenant était sorti de cette désastreuse campagne avec son avenir assuré. On l’avait vu à l’œuvre. Aussi froid que résolu, ce jeune homme blond, aux yeux bleus, avait l’opiniâtre et calme bravoure de la race bretonne. Il se montrait au combat aussi à l’aise qu’au bivac, ne perdant jamais la tête, et exécutant les ordres avec une sûreté qui faisait dire à l’amiral, dans les situations les plus critiques, et Dieu sait si on en avait traversé : « Ploërné y est ? Alors je suis tranquille. »
Raimond était revenu chez sa tante Letourneur, après chacune de ses croisières, toujours affectueux et fidèle, et trouvant un accueil paternel auprès du riche financier. Lorsqu’il avait hérité de ses parents, Letourneur lui avait donné d’excellents conseils pour le placement de sa fortune. Et à trente ans, le comte de Ploërné, avec fort peu de besoin, possédait deux cent mille livres de rente. Sa cousine Thérèse, pour laquelle il avait une tendresse fraternelle, était une charmante enfant de seize ans, élevée par sa mère dans des principes d’austère piété, mais douce et bonne autant que généreuse. Une de ces natures exquises, qui sont sévères pour elles-mêmes et indulgentes pour les autres. Le jour où elle avait perdu sa mère, elle avait été prise d’une crise de mysticisme, qui avait inquiété Raimond sérieusement. Il se trouvait seul auprès d’elle, et pleurait aussi sincèrement Mme Letourneur que s’il eût été son véritable fils. Mais la gravité sereine de Thérèse, qui n’était pas loin de déclarer que le sort de sa mère, placée maintenant à la droite du Seigneur, lui paraissait enviable, l’exaltation religieuse de la jeune fille, qui passait ses journées à l’église, lui faisaient peur. Certes il était croyant. La solitude, entre la mer et le ciel, le spectacle de l’immensité, le sentiment de la faiblesse humaine, ne permettent pas au marin l’incrédulité. Il est, à tout moment, trop près de la mort pour ne pas croire en Dieu. Raimond avait donc des principes très fermes, mais il eût vu avec peine Thérèse renoncer au monde.
Il s’en expliqua avec elle, un jour qu’elle revenait du cimetière où, depuis la mort de sa mère, elle allait tous les jours. Il l’emmena dans le jardin qui s’étendait derrière l’hôtel, et, la faisant asseoir sur un banc de pierre :
— Tu m’inquiètes, Thérèse, dit-il. Je ne te vois pas résignée et courageuse. Tu cherches à ta douleur des consolations, dans un ordre d’idées qui me semble mauvais et que la chère mère que tu pleures n’approuverait pas, j’en suis sûr. Il faut plus de calme, plus de résolution, accepter les souffrances de la vie, pour ce qu’elles sont : une très dure épreuve, et ne s’y point soustraire.
— Oh ! Raimond, balbutia la jeune fille, avec des sanglots. Que puis-je devenir maintenant que me voilà seule ?… Ne comprenez-vous pas mon découragement et le désir que j’ai de trouver un appui moral qui me rende la sécurité de l’âme ?
La jeune fille disait « vous » à Ploërné, qui, lui, n’avait jamais pu se déshabituer de tutoyer celle qu’il avait connue si enfant.
— D’abord, tu n’es pas seule, reprit le marin, puisque je suis auprès de toi, et c’est bien mal connaître mon affection que de la compter pour rien. Ensuite, ne sais-tu pas que ta bonne mère, avant de mourir, a écrit à ta tante de Saint-Maurice et que celle-ci a pris la résolution de venir se fixer en France. Tu vas avoir en elle une protectrice bienveillante et douce. Sa fille, qui est à peu près de ton âge, sera une compagne pour toi… Ne peux-tu voir l’avenir, auprès d’elle, sous des couleurs moins sombres ?
— Ce sont ces deux inconnues, justement, qui me font peur, murmura Thérèse. Leur arrivée me trouble plus qu’elle ne me rassure. Que sont-elles, comment sont-elles, que vont-elles vouloir ?
— Mais rien que ce que tu voudras toi-même. Tu es, ma chère petite, absolument maîtresse de ta vie et tout à fait indépendante, puisque tes parents t’ont laissé une considérable fortune.
— Tous ces biens, je voudrais les abandonner, pour me consacrer à soulager les pauvres et les souffrants. Je suis si désorientée, si triste, si accablée que ce n’est qu’aux pieds de Dieu que je me sentirai heureuse.
— Ma fille, nous y sommes tous, aux pieds de Dieu, dit Ploërné ; il n’est pas besoin de se faire sœur des pauvres, pour se mettre en communication avec lui. En ce moment, tu es tout à fait déraisonnable. Tu vas à l’extrême, avec un excès de sensibilité que ton chagrin excuse, s’il ne l’explique pas. Je suis ton seul parent, je dois donc te parler sérieusement et s’il le faut sévèrement. Tes projets sont inadmissibles. Une fille dans ta situation ne prend pas une résolution pareille à celle que tu rêves, sans y avoir réfléchi longtemps. Donc plus d’exaltation, plus d’élans vers le ciel… Revenons sur la terre et soyons sage. Tu sais que je suis aussi bon chrétien que toi. Ce n’est donc pas pour contrecarrer tes idées religieuses que je te parle ainsi, mais pour te mettre dans un courant plus paisible. En tous cas, il convient d’attendre que ta tante de Saint-Maurice soit ici pour te décider. Il serait tout à fait blâmable d’agir autrement.
Thérèse avait écouté, la tête basse, cette semonce faite avec une fraternelle bonhomie. Des larmes, qu’elle ne pouvait retenir, coulaient sur ses joues, et ses mains étaient agitées d’un tremblement.
— Je ferai ce que vous voulez, Raimond, dit-elle au bout d’un instant. Je sens que vous avez raison, et que ma mère, si elle était là, me défendrait de prendre le voile. Mais n’espérez pas que l’arrivée de ma tante de Saint-Maurice et de ma cousine Lydie influe favorablement sur mon esprit… Tout me dit que je n’ai rien à en attendre d’heureux.
— Tout ? demanda Ploërné.
— Oui, tout, reprit l’enfant, mes pressentiments et mes rêves !
— Tes rêves ?
Thérèse rougit et détourna les yeux avec embarras :
— J’ai eu tort de vous parler de cela… Vous allez vous moquer de moi.
— Pourquoi donc ? Est-ce que j’ai l’habitude de rire de ce que tu me dis ? demanda le marin avec un commencement de curiosité. Raconte un peu ce que tes rêves te font craindre.
— Plusieurs fois, depuis que je sais que ma tante doit quitter la Martinique pour habiter la France, j’ai été, la nuit, tourmentée par une vision, toujours la même. Je voyais un navire qui entrait dans le port, navire tout noir, à l’aspect menaçant, et duquel descendaient trois femmes, Mme de Saint-Maurice, Lydie et la mulâtresse qui les accompagne. Je voulais aller au-devant d’elles, mais je sentais mes forces paralysées, et il m’était impossible de faire un pas. Alors c’étaient elles qui venaient, et, à mesure qu’elles approchaient, tout s’assombrissait autour de moi, et je demeurais épouvantée, attendant sans volonté et sans énergie, comme si l’apparition de ces trois femmes avait tout bouleversé dans mon être. Elles entraient dans ma maison, et s’y installaient. Et la plus jeune, celle que je devinais être Lydie, très brune, avec des yeux de feu et une bouche railleuse, s’écriait : Désormais nous sommes chez nous. Nous prendrons à cette fille tout ce qu’elle possède, et tout ce qu’elle aime. Elle n’aura plus ni fortune, ni affection. Sa part de bonheur dans la vie, c’est moi qui m’en empare !
Et la mulâtresse, avec un horrible sourire, montrait ses dents aiguës, prêtes à mordre. Ma tante de Saint-Maurice, elle, hochait la tête d’un air approbateur et, consentant à ce que je fusse victime, répétait : À toi sa part de bonheur dans la vie ! À ce moment, tout disparaissait, et je me trouvais environnée de ténèbres, puis, tout au loin, se montrait une clarté grandissante vers laquelle je marchais, au milieu des plaintes et des gémissements d’êtres invisibles, et, peu à peu, je distinguais un autel surmonté d’une croix rayonnante. Un concert de voix célestes s’élevait, dans le silence soudain rétabli, et un chant pur, reposant et suave charmait mes oreilles : C’est aux pieds du Seigneur que tu trouveras le repos et le calme, loin des orages, des souffrances et des injustices. Là tu n’auras ni déceptions ni regrets. Tu vivras loin des méchants, dans la béatitude éternelle. Et le mal qu’on t’aura fait sera comme s’il n’était pas. Je marchais attirée par les hymnes divins, dans un transport de joie, et toutes mes appréhensions, mes angoisses, mes chagrins se fondaient dans une extase délicieuse.