Un peu plus tard dans la soirée, après avoir terminé sa réunion qui s'était déroulée dans l'une des sociétés actionnaires de la tienne, elle attendait Conny, qui vint finalement avec une minute de retard.
Il gara la voiture sur le trottoir où elle était restée depuis sa sortie, et vint lui ouvrir la portière.
— Ça s'est bien passé ? s’enquit-il en l’embrassant sur la joue.
— Tu es en retard.
— D'une minute à peine.
Il savait qu'elle avait horreur du retard, et bien qu'ils aient passé toutes ces années ensemble, elle ne supportait toujours pas le fait qu'il la fasse attendre.
— Allez grimpe, j'ai une de ses faims.
Il fit le tour de la voiture, pendant qu'elle se retournait pour rencontrer les yeux vers de Tommy qui, loin d’avoir sommeil, sourit en la reconnaissant.
— Tu as été sage avec papa aujourd'hui ?
— Comme un ange. Il m'a même aidé à signer un gros contrat.
Elle lui lança un regard d'incompréhension, auquel il répondit par un sourire amusé.
— Je devais m'entretenir avec des agents pour un partenariat de trois ans. Et si tout se passe comme prévu, nous possèderons à la fin de l’échéance une bonne part d’action. Figure-toi que le petit bonhomme était de la partie, et qu'il a charmé le couple.
Il mit le moteur en marche et s'engagea sur la route.
— C'est vrai ça ? demanda-t-elle à l'adresse de Tommy qui lança un cri pour montrer son accord.
Elle rit et reporta son attention sur Conny.
— Un couple tu dis ?
— Oui. Les Chapman. Ils ont ouvert leur entreprise il y a un an à peine, et souhaiteraient faire fructifier leur affaire. Leur agent les a orientés vers notre entreprise et après de nombreuses négociations, ils ont fini par accepter.
— C'est génial ! Tommy deviendra un roi des négociations. Il construira un empire et nous rendra fiers.
— Un charmeur tu veux dire ! renchérit Conny en lançant un regard amusé par le rétroviseur. Dès qu'il a vu Mme Chapman, il lui a lancé un de ces regards !
— Arrête. Ne fais pas passer mon fils pour un voyou.
— Tu verras.
Ils arrivèrent bientôt aux coins d'une voie, qu'il emprunta un long moment avant de se garer devant un restaurant. De la terrasse, ils pouvaient apercevoir les multiples tables rondes déjà occupées par les clients. Le restaurant n'était jamais vide, bien sûr sauf les dimanches où le propriétaire préférait fermer afin de profiter de la journée pour pêcher avec son fils aîné.
Ils étaient déjà venus dîner ici de nombreuses fois, et ce fut avec plaisir qu'elle sortit de la voiture pour dégager le bébé.
— Je crois qu'on est insensé de faire sortir un bébé dans un restaurant.
— Mais non. En plus ça tombe bien, il est éveillé.
Elle le libéra du car-sit et l'emmitoufla dans une couverture avant de le porter contre son épaule.
Ils gravirent l'escalier en bois et atterrissent sur la plateforme. La terrasse était située au-dessus de la mer et était protégée par des garde-corps en inox. La décoration des lieux, aux teintes naturelles, aux meubles discrets mais chics, donnait une ambiance chaleureuse et conviviale.
Le petit monde qui y régnait se sentait à l'aise, et on pouvait très bien remarquer, à leur manière décontractée, qu'ils se sentaient comme chez eux. Des couples qui se mangeaient les yeux, des enfants qui se lançaient discrètement des crevettes dessus, un homme assis dans un coin, un café en main et lisant un bouquin, une femme qui attend patiemment quelqu'un, certainement son homme, vue la manière soft mais élégant dont elle s'était habillée.
C'était un bel endroit qui pouvait redonner le sourire à n'importe qui, Monica en était sûr. Les tables en bois brut, au look rustique, étaient drapées d'une nappe qui laissait toutefois entrevoir une bonne partie du bois.
Elle adressa un sourire satisfait à Conny, qui lui tirait sa chaise.
— Merci.
Avant qu'il ne puisse s'asseoir, le gérant vint à leur rencontre.
— Gim.
— Conny, heureux de vous voir comme toujours. Monica.
Elle lui sourit en guise de salut, et lui montra le bébé du menton pour s'excuser de ne pouvoir lui tendre la main.
— Ne vous inquiétez pas.
Puis se penchant vers la petite tête brune :
— Bienvenue au District eat, fiston ! Railla-t-il gentiment.
— Merci, sourit Monica en imitant la voix d'un enfant.
Les petites pressions répétitives sur son épaule, lui firent comprendre que Tommy tirait sur le tissu de sa chemise, ou qu'il l'avait en bouche.
— Vous commandez quoi ce soir ?
Conny lui poussa la carte du bout du doigt, et elle y jeta un bref coup d'œil avant de se décider.
— Du sauté de Homard.
— Ce sera du filet de bœuf pour moi. Et apportez nous du vin français s'il vous plaît.
— Ça ne saurait tarder.
À présent seul, Monica parcourt la pièce du regard. Depuis la première fois qu'elle était venue ici, presque rien n'avait changé. Le vieux chef et propriétaire avait accroché de nouveaux tableaux à ses murs, et en avait enlevé d'autres. Le vent frais qui soufflait faisait virevolter les cheveux des hommes comme des femmes, à l'exception de ceux qui les avaient couverts de gel. Elle sourit en jetant un œil amusé à la chevelure noir de l'homme en face d'elle. Puis elle abandonna ses cheveux pour descendre sur son front large sur lequel résidait quelques plis, puis ses yeux, ses iris verts dont avait hérité leur fils. Elle les lui avait d'ailleurs toujours enviés, bien qu'il ait à mainte reprise affirmée qu'elle avait des yeux ensorcelants.
— Tu refuses de te remettre avec moi, mais tu ne cesses pas de me contempler.
Elle sortit de ses pensées, confuse, et bredouilla une excuse. Pourquoi s'excusait-elle déjà ?
— Arrête de te moquer de moi, tu veux ?
— Bien sûr.
On leur apporta leur bouteille de vin ainsi que leurs repas.
Monica déposa Tommy dans son couffin, et le délignât afin qu'il puisse voir ce qui se passait à l'extérieur. Une fois rassurée qu'il était bien, elle se concentra sur sa nourriture.
— Et ce baby-sitter ?
— Je pense qu'il peut faire le travail. Hier, je lui ai fait signer un contrat d'essai. On verra bien de quoi il est capable avant de l'engager définitivement.
Il déposa sa fourchette et essuya les coins de sa bouche.
— C'est bien d'avoir pensé à l'essai, mais tu te rends compte qu'il n'a suivi aucune formation ?
— Bien sûr. Mais il m'a affirmé qu'il savait s'y prendre avec les bébés. Et je lui fais confiance.
— Comment ça, tu lui fais confiance ?
— Il ne peut pas me mentir. S'il ne sait pas s'y prendre avec les bébés, je le saurai tout de suite. Il commencera l'essai le vendredi. La première journée sera facultative, naturellement.
Il fronça les sourcils et sembla réfléchir.
— Vendredi, je crois que je pourrai me libérer dans l'après-midi. J'ai envie de le rencontrer.
Après tout, je ne peux laisser n'importe qui...
— Je sais ce que je fais Conny. Je suis prudente et jamais je ne m'entoure pas de personnes malveillantes.
— Tu es tellement borné, souffla-t-il.
— C'est moi qui suis borné ?
— Oui, la défit-il.
— Tu ne perds rien pour attendre.
— On n'est jamais assez prudent, Mo. Certes, Lucie le connaît, mais t'es-tu au moins rapprochée d'elle pour avoir plus d'informations ?
— Je te vois venir.
— Il n'y a aucun problème à le faire. C'est pour votre sécurité. Je refuse que ce type reste auprès de mon fils, tant que je ne saurai pas qui il est vraiment.
Elle roula des yeux et avala une bouchée de sa viande, qu'elle mastiqua sans lui prêter attention.
— Viens vendredi, et si tu juges qu'il peut bien tenir notre fils, alors je lui ferai signer le papier à la fin de sa période d'essai. Tu peux bien engager des détectives, ça ne me dérange pas.
Il souffla désespérément.
— Tu commences à devenir raisonnable, c'est très bien.
Elle lui lança sa serviette qui atterrit sur sa poitrine.
— Je t'ai dit d'arrêter de te moquer de moi.
Il rit et lui balança en retour la serviette, qu'elle eut le bon réflexe d'attraper.
Elle en profita pour lancer un regard au petit bout, qui tirait sur la couverture du couffin.
— Maman veut qu'on vienne passer quelques jours cher elle, Tommy et moi.
— Mais tu devras aussi voir ton père dans ce cas, lui fit-t-il remarqué.
Comme elle soufflait, il passa sa main sur la table, et prit la sienne qu'il serra tendrement.
— Je suis désolé.
— C'est moi qui le suis. De toute façon, je ne peux pas le fuir définitivement.
Un silence s'installa autour de leur table, ne laissant entendre que les murmures des tables voisines.
— Je pourrais venir avec vous si tu veux.
Elle reporta son attention sur lui, en haussant les soucis.
— Tu cherches un moyen de m'enfoncer encore plus ?
— Mais non. Tout ce que je veux, c'est t'éviter une altercation avec lui.
Elle haussa les épaules.
— Tu sais comme il est. Il pensera que nous sommes de nouveau ensemble, et je ne veux pas le bercer d'illusion.
— Tu sais que tu me fends le cœur quand tu parles comme ça.
— Ce n'est rien comparé à la pression que tu as exercée sur le mien.
— Pourtant, je t'ai bien expliqué ce qui s'était passé ce soir-là.
En relevant les yeux vers lui, elle remarqua une tristesse inquiétante, et préféra détourner le regard. Le mal était fait, à quoi bon se morfondre.
— Je ne veux plus parler de ça.
— Et moi, je veux au moins que tu me donnes une seconde chance.
Elle retira lentement sa main des tiennes, et cala ses cheveux.
— Je t'ai donné une seconde chance. Sinon nous ne serions pas ici pour manger.
— Peut-être, mais je ne veux pas passer du statut de mari à ami. Toi et moi n'avons jamais été amis. Quand nous nous sommes rencontrés, il y a tout de suite eut cette étincelle. Tu ne peux pas me dire que tout a disparu. Je le vois dans tes yeux, dans ton regard. À ta manière de me regarder, de te mordre le bas des lèvres pour résister à l'envie de m'embrasser. Pourquoi ne pas tourner cette mauvaise page, dont je suis sûr qu'elle finira par se déchirer.
Elle sentait que sa voix était empreinte de tristesse. Elle aussi avait envie d'effacer cette page et de réécrire sur ce nouveau papier blanc, quelque chose de meilleures.
Quelque chose qui n'aurait pas eu à les séparer, à les éloigner l'un de l'autre.
En le regardant ainsi, elle avait envie de lui caresser la joue, le front pour enlever ses plis soucieux, signe de son stress, de caresser le coin de sa bouche pour enlever ce pincement.
Mais au lieu de ça, elle préféra détourner à nouveau le regard pour le reporter sur Tommy qui s'était finalement endormie.
Entre temps le ciel s'était assombri et l'air était devenu un peu plus frais. De nouveaux clients arrivaient tandis que d'autres scènes allaient, le sourire aux lèvres, bras dessus bras dessous.
— Maman pense que papa la trompe.
Elle ne savait pas ce qui lui avait pris de lui dire, mais c'était vraiment sortie toute seule.
— Oh. Il a fait quelque chose ?
— Elle dit qu'il sort tôt les matins. Et elle en a déduit qu'il la trompe.
— Tu penses que c'est vrai ?
Elle haussa les épaules.
— Je croyais que tu prendrais sa défense. Je croyais que tu étais convaincu qu'il aimait Gwenn ? Elle haussa à nouveau les épaules.
— Je ne suis plus sûre de rien, depuis...
— Ce qui s’est passé entre nous n’a rien à avoir, Mo. Tu ne peux pas te mettre à douter de ton père à cause de moi. Ce n'est pas juste.
Elle daigna le regarder enfin, et rougit de honte en voyant qu'il était ferme sur ses propos. Elle fit taire les petites morsures qu'elle sentait sur son cœur, et approuva.
— Je lui ai dit que papa l'aimait, qu'il ne ferait jamais une chose pareille.
Elle lut la détresse sur le beau visage de Conny, et son cœur se serra encore plus.
— Ce n'est pas parce qu'on aime quelqu'un qu'on ne peut pas la tromper.
— Oh...
Ses mains tremblèrent soudain, et elle les cacha sous la nappe.
— On... on peut rentrer, le petit dort, balbutia-t-elle.
Il se pencha et sourit en voyant les poings fermés de son fils, puis, d’un air grave :
— Ce n'est pas celle que j'ai imaginée, Mo. Ça ne peut pas finir comme ça. Ne résiste pas à l'envie de nous sauver. Sinon tu te feras souffrir plus que de raison. C'est ma faute, donc je mérite de souffrir. Mais pas toi.
Elle sentit chacun de ses poils se hérisser.
— Je...
— Ne force pas.
Son pâle souffrir lui donna l'impression d'un poignard. C'était lui le fautif. C'était lui qui l'avait trompé, alors pourquoi avait-elle l'impression que c'était sa faute à elle ? Parce qu'elle refusait de lui pardonner son erreur ? Ce n'est pas juste. Elle méritait d'être heureuse. Si elle choisissait de rogner Conny de son cœur, elle méritait bien de remplacer le cœur qui était partie avec lui. Mais était-il vraiment parti ?