Adoukè s'est avancée tout délicatement vers le lit et s'est assise sur le bord, allongeant à moitié ses jambes et en s'adossant au chevet de son lit. Elle savait que sa sœur pleurait suite à une dispute avec leur père. Certes, elle n'avait rien entendu de leur conversation, mais connaissant leur père, elle n'a pas longtemps réfléchi avant de lui coller l'étiquette de la situation. Mr Fassassi et Shola avaient déjà l'habitude de se disputer, surtout concernant l'orientation de Shola dans sa vie pendant et après les études. Il se montrait comme un père intransigeant, très strict et autoritaire. Cependant, il avait ses raisons de se comporter ainsi, juste qu'il les gardait pour lui. Et de toutes façons, c'était presque impossible d'en parler sans créer ou sans ouvrir de nouveau certaines blessures.
De son côté, Shola aussi avait ses raisons, cependant, c'était les siennes contre celles cachées de son père et vu qu'il s'agissait de la volonté de son père, elle ne pouvait que subir. Mettant en jeu ses petites défenses, espérant que cela puisse changer ne serait-ce qu'une petite partie de l'idée de son père.
Shola, en reniflant, relève la tête de la couverture et avant même qu’elle n’ouvre la bouche, Adoukè a posé un doigt sur ses lèvres, lui chuchotant un « chuuuut ». Shola a baissé son regard et sa sœur a tiré sa tête sur ses jambes, câlinant ses doux cheveux. Shola avait l’air d’un bébé. Son visage était beau quand elle avait l’air normale, mais il était encore plus mignon quand elle avait quelques larmes qui débordaient.
Adoukè a câliné sa sœur jusqu’à ce qu’elle s’endorme. Elle savait que sa sœur avait besoin de laisser couler tout son ressenti. Le lendemain était le week-end, alors elles auraient tout le temps qu’il faut pour discuter, vu que les deux devraient être à la maison et non à leurs occupations de la semaine.
Les premiers rayons du soleil brillaient tout doucement sur le visage de Shola à travers la fenêtre ouverte. Après s’être retournée dans presque tous les sens en essayant de se protéger contre cette douce chaleur, Shola s’est finalement réveillée et en soulevant sa tête, elle a remarqué que sa sœur était déjà en éveil. "Tu n’as pas dormi ?" a demandé Shola avec sa voix encore ensommeillée. "Bien sûr, je me suis juste réveillée plus tôt", a répondu Adoukè en grattant d’un geste doux son œil droit. "Je pense que je me suis laissée emportée hier et je t’ai encombrée…" Shola disait quand sa sœur l’a interrompue : "Tu ne m’as pas encombrée sœurette… à part mes nounours qui n’ont pas eu assez d’espace pour se balader cette nuit… Je crois qu’ils ne t’en voudraient pas non plus…" Adoukè a rigolé. "Tu sais, papa est un peu dur des fois, mais on n’y peut rien, on a pas des douzaines de pères au dehors." Elle a rigolé encore de plus belle. "Je te jure que si les pères étaient comme des piles, j’irais en même temps dans le supermarché le plus proche d’ici pour m’acheter toute une boîte que je vais remplacer fréquemment." Les deux sœurs se sont mises à rire, puis Adoukè s’est levée et est allée vers son armoire. Elle est revenue vers sa sœur avec un cahier de couverture bleue sur laquelle étaient griffonnés de vieux dessins et des lettres maladroites. Les yeux de Shola se sont rétrécis et on pouvait y sentir un mélange d’émotions vives.
"Oohhww, ne me dis pas que…" Shola a ouvert la bouche, encore surprise par ce qu’elle voyait devant elle. "Ohhhh que si ! Tu ne rêves pas, c’est bien lui. C’est le cahier dans lequel on écrivait des lettres pour maman. Tous ces messages qu’on lui a laissés et auxquels elle n’a jamais répondu. Tu t’en rappelles ?" Shola a étouffé un rire bref dans une amertume qui lui montait à la gorge. Sa gorge se resserrait, ses yeux devenaient de plus en plus lourds. "Bien sûr que je m’en rappelle. Quand on était encore petites, on écrivait tout ce qu’on voulait raconter à maman. Nos résultats à l’école, nos vœux pour les différentes fêtes de l’année et aussi ce qu’on souhaitait pour nos anniversaires… Hahaha, je me rappelle même que je parlais des personnes qui nous cherchaient des noises et aussi les garçons sur lesquels on avait l’œil…" Shola a éclaté d’un grand rire et sa sœur l’a accompagnée.
"C’était notre journal intime à nous deux et on le partageait avec maman. C’était notre moyen de communication avec elle qu’on s’était inventé. Personne ne le savait, même pas Radji notre grand frère. On déposait le cahier sur la table après avoir laissé nos messages, puis on laissait le stylo à l’intérieur et on fermait la porte pour que personne n’entre et ne le trouve. Malheureusement, on n’obtenait jamais de réponse." Adoukè se sentait fière et en même temps un peu déçue. Peut-être parce qu’elle y croyait tant et qu’elle espérait un message de la part de sa mère plus qu’un cadeau venant du père Noël.
"Elle les lisait. J’ai la certitude que maman lisait nos messages. Je ne sais pas pourquoi elle ne nous laissait pas de messages en retour, mais je sais que maman nous lisait et probablement elle souriait chaque fois qu’elle le faisait. Elle serait si fière de nous de là où elle est en ce moment." Shola a dit, essayant de réconforter sa sœur et parce qu’elle y croyait fermement aussi. Leur mère était toujours là pour elles de son vivant, et elle les écoutait attentivement. Ce ne serait pas maintenant qu’elle était morte qu’elle ne le ferait plus. Shola avait gardé de bons souvenirs de sa mère même si elle était encore très petite quand elle l’a perdue. Elle devait avoir environs 5 ans et sa sœur était proche de ses 2 ans. Adoukè quant à elle n’avait que de vagues souvenirs concernant leur mère.
"Tiens, ouvre le cahier et regarde les pages." Adoukè a tendu le cahier vers sa sœur. Shola l’a pris et a commencé à sourire lorsqu’elle le feuilletait. Elle passait son regard sur les écritures maladroites que contenait le cahier. Elles étaient encore très jeunes lorsqu’elles écrivaient dans ce cahier et chaque phrase montait et descendait sur les lignes, mais le poids de chaque mot et l’intensité que portait chaque ponctuation valait des diamants bien taillés. La forme importait peu, la profondeur importait beaucoup.
"Tu te rappelles ce message ?" a demandé Shola. "Lequel ?" a répliqué Adoukè. "Le tout dernier… Le dernier qu’on a écrit ensemble Adoukè." "Je m’en rappelle encore. Radji venait d’obtenir son diplôme et il devait voyager. C’était le soir où on devait l’accompagner à l’aéroport et on avait écrit ce texte juste avant de monter dans la voiture. C’est drôle comment tout ce temps est si vite passé. Je le revois encore comme si c’était la semaine passée."
Shola a fixé la page qui était en face d’elle et un sourire timide s’est dessiné sur ses lèvres. "Je le lis ?" "Vas-y." a acquiescé Adoukè en se posant sur le bord du lit.
"Chère maman, c’est probablement notre dernier message. Toutes ces années, on a fait du mieux qu’on a pu pour rester en contact avec toi malgré ta disparition. Mais on commence à croire que tu es partie pour de vrai, mais on espère pouvoir te retrouver un beau jour pour rester dans tes bras et te raconter chaque instant de nos vies.
En attendant, tu sais déjà que moi Shola, je suis devenue une fille à lunettes. Oh maman, si tu savais, je dois les porter presque partout maintenant. Rien que ça me fait déjà penser à la vie adulte.
Papa a encore mis en place toute une nouvelle entreprise. Je ne sais même pas pourquoi il se bat autant. Pourtant, il a déjà mis beaucoup de respect rien que sur son nom. Et maintenant, il doit avoir assez de ressources pour s’occuper d’une famille de 100 personnes sur plusieurs décennies, alors que nous ne sommes plus que quatre maintenant maman. Oui, quatre sans toi. Et c’est toujours difficile de se lever les matins et de remarquer que tu n’es plus là à nous inviter pour le petit déjeuner et à s’assurer que nos sacs soient bien préparés pour la journée. Je crois qu’on ne s’y est pas encore habitués. Du moins, Adoukè et moi.
Radji est toujours un bon frère pour nous. Il essaie de nous soutenir, mais tu connais les hommes, ils essaient de porter plus de poids qu’ils ne le peuvent, résultat, ils sont épuisés avant même d’atteindre la ligne d’arrivée. Il en fait un peu trop sans savoir qu’on a vraiment compris ta leçon sur le fait de se contenter de peu. Adoukè et moi, on croit qu’il essaie de jouer ton rôle et celui de papa qui n’est pas tous les jours présent à cause de ses voyages.
Maman, tu sais quoi ? Radji a obtenu son diplôme avec une excellente mention et il t’a dédicacée cette distinction lorsqu’il recevait son prix. En ce moment, tout le monde s’apprête pour l’accompagner à l’aéroport. Je sais que tu aurais aimé nous accompagner si tu étais là.
Quant à Adoukè, elle a tellement eu peur le jour où elle s’est réveillée avec du sang sur son lit. Heureusement que j’étais là pour tout lui expliquer comme tu l’avais fait pour moi à l’époque. Maman, ta fille est devenue une femme maintenant et elle se rapproche même déjà de moi concernant la taille. Rire… Faut venir la voir, elle boude comme pas possible presque tout le temps. Un vrai enfant au fond d’elle. Je suis très fière que tu me l’aies donnée avant de partir.
Moi, j’ai toujours pas encore rencontré un garçon avec qui me mettre, mais je regarde mes amies et je pense que j’ai encore besoin de rester un peu seule pour le moment. Mais il y a un garçon sur qui je crush en classe… il est tellement beau, et il s’appelle Rock…
Maman, j’ai encore tellement de choses à te raconter, mais je ne pourrai pas finir si je devrais tout raconter. Je te laisse ce long message en guise de notre amour éternel envers toi et en guise d’au revoir. Je crois qu’il est temps pour nous de tourner la page et d’arrêter de faire comme si tu étais avec nous chaque jour et que tu participais aux conversations. On sait tout au moins que tu veilles sur nous, alors continues de le faire.
Tu nous manques énormément, et on espère de tout notre cœur pouvoir être à nouveau ensemble pour vivre cette vie qu’on n’a pas pu vivre.
Bisous maman, on t’aime très fort.
Shola et Adoukè."
Les deux sœurs se sont surprises entrain de pleurer. De larmes chaudes coulaient sur leurs visages et c’était très émouvant de les voir dans un tel état en une douce matinée.
Quelques instants plus tard, Shola a déposé le cahier sur le matelas et a pris sa sœur dans ses bras. Adoukè n’avait pas prévu pleurer lorsqu’elle sortait le cahier, mais la voilà qui était devenue inconsolable. C’était une fille très sensible, mais elle avait un fort caractère qui laissait paraître un côté complètement détaché et incassable, juste que c’était tout le contraire de cette fille.