PARIS, SEPTEMBRE 1943La forêt automnale s’ouvrait devant lui comme la coque d’un marron, dense et hérissée à l’extérieur, sombre et caverneuse à l’intérieur. Il marchait librement et ses pas calmes et assurés se riaient des obstacles sur le sol accidenté. L’émerveillement de se sentir fort et agile lui donnait des ailes.
Ses yeux glissèrent vers sa main gauche mais, au lieu de sa canne habituelle, il distingua entre ses doigts une main pâle et fine. Son cœur se mit à battre violemment. Un rayon de lune traversa l’épais couvert des arbres et elle lui apparut, fragile et ravissante, Marwen, enveloppée d’une lumière opalescente. Elle marchait à ses côtés mais ne le regardait pas. Ses yeux étaient fixés vers les profondeurs obscures de la futaie. Il aurait aimé qu’elle se retourne vers lui mais déjà le bonheur intense de lui tenir la main le comblait.
Quand enfin elle se tourna vers lui, son regard était plein d’épouvante. Un bruit étrange effilocha le silence, une sorte de plainte qui semblait venir en même temps du ciel et des entrailles de la terre.
***
James de Tréharec se réveilla. Il n’eut pas le temps de regretter le bonheur ourlé d’angoisse de son rêve car un autre bruit bizarre attira son attention.
Allongé dans son lit, il se leva sur les coudes et tendit l’oreille. Il y avait quelqu’un dehors, dans le jardin, de l’autre côté de la fenêtre ! Des frottements suivis de longues plages de silence. Qu’est-ce que ça voulait dire ?
Il eut soudain la conviction qu’un voleur voulait pénétrer dans la maison. Empli de la confiance lumineuse de son rêve, il n’eut pas un instant de peur. Au contraire, il se sentait plein d’une énergie lumineuse et chevaleresque. Ce n’était que la morne certitude de ne pas avoir l’usage de sa jambe gauche qui freinait son désir d’aller régler lui-même, sans perdre un instant, le sort de ce cambrioleur.
Son lit était près de la fenêtre, placé de façon à ce que sa « bonne jambe » soit la première à sortir du lit. Il s’assit, posa le pied droit sur le parquet et se tourna de façon à pouvoir se lever avec l’aide de sa canne qui se trouvait contre la table de nuit. Le plus discrètement possible il se mit debout, s’approcha de la fenêtre et en écarta délicatement l’épais rideau. Il bénit le vieux Roger d’avoir oublié de fermer le volet. Il devenait de plus en plus distrait avec l’âge, mais les parents de James refusaient de se séparer de lui. Il était venu avec la maison, presque aussi antique que ses meubles et ses tableaux. Il faisait partie des murs et donc de la famille depuis toujours. Les Tréharec étaient profondément attachés au passé, encore plus peut-être depuis que la guerre avait saccagé le présent et menaçait d’anéantir l’avenir. James sourit en pensant au vieux serviteur qui devait dormir à poings fermés dans sa mansarde, sourd à toutes les attaques que pouvaient subir la maisonnée.
Par l’étroite ouverture des rideaux, ses yeux ajustés à l’ombre se plongèrent dans l’obscurité du jardin sur lequel sa chambre donnait de plain-pied. Un faible quart de lune jetait sur les arbres et massifs un voile fragile de lumière brumeuse. Il ne voyait rien de suspect. Il allait refermer le rideau quand un bruit très proche le fit sursauter. Quelque chose venait de tomber du balcon juste au-dessus de sa fenêtre. Il entendit des craquements là-haut. Ses parents avaient entendu eux aussi et se levaient. Une lumière pâle apparut à l’étage. James écarta plus son rideau et approcha son visage de la vitre pour mieux voir. C’est alors qu’une masse sombre dégringola de l’étage et qu’un homme apparut brutalement à la fenêtre. James eut un mouvement de recul et faillit perdre l’équilibre. L’inconnu prit ses jambes à son cou et ne fit pas d’effort pour atténuer le son de sa course sur les graviers de l’allée. Il escalada le mur et disparut derrière dans la rue. Des exclamations retentirent en allemand.
Encore sous le choc, James sortit de sa chambre. Son père était déjà à la porte d’entrée et sa mère descendait l’escalier qui menait à leur chambre au premier étage. M. de Tréharec ouvrit la porte et sortit dans le jardin.
James voulait suivre son père mais sa mère l’en empêcha. Ils attendirent tous les deux dans l’entrée sans un mot. Quand M. de Tréharec revint, il tenait quelque chose dans son poing. Il ferma soigneusement la porte et alluma la lumière. Le garçon vit avec étonnement les traits altérés de sa mère et l’inquiétude palpable de son père quand ils échangèrent un regard plein de détresse. Puis, alors que James allait leur demander ce qui se passait, ils se ressaisirent.
– Les gens sont de plus en plus désespérés, dit M. de Tréharec. Ils feraient n’importe quoi pour un peu de nourriture ou d’argent.
– C’était donc un simple voleur ? demanda le garçon, visiblement déstabilisé par la réaction anxieuse de ses parents.
– J’ignore s’il était simple, dit son père avec un rire qui sembla forcé, mais en tout cas je ne pense pas que c’était le Père Noël !
James hocha la tête sans rien dire. Sa mère lui fit un bref b****r sur la joue et l’envoya se recoucher. Il fit mine de retourner dans sa chambre tandis qu’ils montaient l’escalier en hâte. À peine leur porte fermée, James entendit des éclats de voix. Une angoisse terrible lui écrasa la poitrine et c’est la mort dans l’âme qu’il se remit au lit.