PARIS, NOVEMBRE 2012Arnaud ferma la porte de la chambre le plus silencieusement possible derrière lui. L’ironie de cette précaution ne manqua pas de le frapper. Jamais sa grand-mère, dans la stupeur où sa dernière attaque l’avait laissée, n’aurait pu entendre le plus terrible des orages et encore moins le léger grincement d’une porte. Mais il n’y pouvait rien. À son chevet il marchait sur la pointe des pieds et chuchotait. Ce n’était pas par discrétion, mais plutôt par respect, car elle était si malade.
Il fit quelques pas dans l’entrée puis décida de sortir prendre l’air. La porte claqua derrière lui et il jura entre ses dents. Il pleuviotait et il n’avait rien sur lui, mais il n’en avait que faire. Ses pas crissaient sur le gravier humide. Il ne savait où aller. Il déambula entre les parterres dévastés par l’hiver, indifférent à la beauté triste du jardin. Il avisa un banc trempé et s’assit dessus. Une mèche de cheveux lui tomba devant les yeux. Il la rejeta en arrière avec un geste plein de colère. Alourdie par la pluie, elle retomba. Il poussa un cri de frustration, tira sur ses cheveux, se leva brusquement et buta contre un pot vide sur lequel il se mit à s’acharner. Il le bourra de coups de pied jusqu’à ce que le pot se brise et interrompe sa furie. Il se laissa retomber sur le banc, la tête entre les mains. La pluie redoubla et bientôt il fut trempé. Une voix l’appela de la porte d’entrée entrouverte mais il ne leva même pas la tête. Rien ni personne n’aurait pu le sortir de son abattement.
***
– Arnaud ! Arnaud !
Une main ferme le secoua par l’épaule. Il leva la tête. Ses longs cheveux bruns dégoulinaient d’eau et couvraient son visage.
– Mets tes cheveux en arrière ! Je ne comprends pas comment tu peux les supporter aussi longs.
M. de Tréharec, son père, dans son costume sombre le regardait avec sévérité.
– Tu sais bien que ce n’est pas moi ! rétorqua le garçon. C’est encore une des lubies de Poppy.
– Je n’aime pas quand tu appelles ta mère comme ça. Pour toi, c’est Maman.
Arnaud haussa les épaules et passa une main lasse dans sa tignasse détrempée.
– Ta grand-mère veut te voir.
Le garçon regarda son père avec surprise.
– Elle a parlé ?
Un espoir fou faisait trembler sa voix.
– Non, hélas, mais elle s’est réveillée agitée, et tu es le seul qui va pouvoir la calmer. Tu lui es devenu indispensable.
L’adolescent soupira et se leva. Ils se dirigèrent tous les deux vers la maison, le père suivant son fils. Arrivés devant la porte, M. de Tréharec posa une main amicale sur l’épaule du garçon.
– Tu as été exemplaire avec elle. J’apprécie énormément ce que tu fais mais j’espère que ce n’est pas trop pour toi. À part le lycée, tu ne fais qu’être là. Tu ne vois plus tes amis…
– Quels amis ?
Arnaud se dégagea de l’étreinte de son père.
– Tous des débiles… grommela-t-il.
M. de Tréharec ne répondit rien et le suivit des yeux avec un air inquiet.
Dans l’entrée, l’adolescent enleva ses chaussures mouillées et s’ébroua comme un jeune chiot. Il prit les pans de sa chemise trempée et épongea comme il le put son visage ruisselant. Devant la porte de la chambre de sa grand-mère, il fit une pause comme pour se recentrer, puis il tourna la poignée en porcelaine et entra.
La vieille dame était dans son lit, une forme à peine visible sous la lourde couette. Il s’approcha d’elle. Contre l’oreiller blanc, son visage décharné était gris. Sa bouche entrouverte en un rictus peu naturel ne laissait échapper aucun son. Ses yeux, par contre, seuls signes de vie dans tout son être, semblaient brûler d’angoisse. Quand ils se posèrent sur le jeune homme, un soulagement tangible les envahit.
Arnaud s’assit sur le lit et prit une de ses mains inertes dans les siennes.
Était-ce possible que cet être épuisé et torturé par la maladie, cet être si vieux et qui pourtant ne parvenait pas à mourir, soit la même personne que la jeune Anne, si passionnée et vivante dont il avait dévoré les lettres découvertes sur l’Île Verte ? Arnaud se battait pour que les larmes qu’il sentait monter en lui ne se mettent pas à couler.
Il détourna la tête quand il sentit qu’il ne pouvait plus se retenir et l’infirmière à domicile lui fit signe en tapotant sa montre qu’il était temps de partir. Il lâcha la main froide de la malade, essuya ses larmes furtivement en se levant du lit, puis, se penchant vers sa grand-mère, il lui fit un b****r délicat sur la joue.
– Hélène veut que je m’en aille, fit-il en riant. Typique ! Elle n’aime pas te partager avec nous. N’est-ce pas, Hélène ?
L’infirmière, qui ne répondait pas bien à l’humour, fit de la tête un petit hochement sec.
– Allez, allez, dit-elle, on est fatiguée et il est l’heure de se reposer.
Elle poussa Arnaud du coude pour prendre sa place auprès de la malade. Elle avait cette habitude qui irritait l’adolescent de parler toujours à la troisième personne. Elle n’avait connu Claire de Tréharec que depuis son attaque et la traitait comme une enfant ou une demeurée. Arnaud savait, lui, que derrière le masque figé de son visage, au fond de son regard ardent, elle était toujours bien là. Et même peut-être plus encore que jamais car, sans corps, ses yeux étaient devenus des concentrés de son âme.
Le regard de sa grand-mère restait fixé sur le garçon, et c’est à regret qu’il sortit de la chambre. Un pincement encore plus fort que d’habitude lui serra le cœur, comme un pressentiment. Ce serait trop injuste s’il n’avait pas la possibilité de lui parler ne serait-ce qu’une fois avant qu’elle ne meure. Il était rentré de l’Île Verte à la fin des vacances d’été, empli de son aventure extraordinaire, les lettres de sa grand-mère adolescente fourrées dans sa valise. Attristé d’avoir dû quitter son ami Sieg et de ne pas avoir pu mieux connaître sa charmante cousine Agnès, une seule perspective lui faisait battre le cœur : rencontrer en sa grand-mère la jeune fille dont les aventures l’avaient transporté, et dont l’amitié avec Marwen pourrait lui apporter tous les détails qui manquaient à l’histoire de l’île et de son passé fascinant. Mais il était arrivé juste après que sa grand-mère avait été terrassée par une congestion cérébrale et, depuis, elle était complètement paralysée. Une âme en vie dans la prison d’un corps pétrifié.
Il était allé la voir tous les jours sans exception et des liens s’étaient tissés entre eux malgré le silence qui les séparait.
Il prit son manteau qu’il avait abandonné sur une bergère dans l’entrée et s’apprêtait à partir quand la porte de la chambre de sa grand-mère se rouvrit et que l’infirmière sortit l’air affolée.
– Où est votre père ? dit-elle. Je crois que c’est la fin.
Arnaud la regarda sans pouvoir articuler un mot. Son cœur s’était mis à battre follement dans sa poitrine. Il fallait qu’il la revoie à tout prix et qu’il la revoie seul.
– Il est là-haut dans le bureau, dit-il. Vous allez le chercher et moi je reste avec elle.
La femme ouvrit la bouche pour protester mais Arnaud ne lui donna pas le temps de le faire. Il la bouscula en s’engouffrant dans la chambre et ferma la porte derrière lui.
Sa grand-mère avait les yeux fermés et un ronflement rauque s’échappait de sa bouche entrouverte. L’adolescent se débarrassa en hâte de son manteau sombre et s’assit à nouveau sur le lit de la mourante. Délicatement et avec toute la tendresse du monde il lui prit la main. Une main si mince et glacée que son cœur se serra.
Il se pencha vers elle et commença à réciter des mots qu’il connaissait par cœur pour les avoir lus tant de fois.
« Je ne peux pas m’arrêter de pleurer. Je crois que toute ma vie je te pleurerai, même quand je me marierai, quand j’aurai des enfants, quand je vivrai toutes les choses importantes de la vie que, toi, tu ne vivras jamais…
Clara, mon amie depuis toujours. Clara, la meilleure partie de moi-même. Clara, trop bonne pour ce monde perverti. Tu es l’étoile radieuse qu’ils t’ont forcée à porter comme une malédiction honteuse ; mais cette étoile luit dans mon cœur et partout sur l’Île Verte, telle un talisman magique qui ne disparaîtra jamais.
Anne, l’égoïste, l’arrogante, la veule, l’hypocrite, est restée enterrée au fond de l’enfer du fort. Je ne veux plus être elle. Je veux devenir digne de toi, te porter en moi, te redonner un peu de la vie qu’ils t’ont volée en te dédiant la mienne.
Nous l’avons dit bien des fois, toi et moi, que le fait que mon deuxième nom soit Claire était un signe. Nous le disions en plaisantant. Comme des enfants. Maintenant j’ai grandi et je sais que c’était bien un signe.
Je jure solennellement qu’à partir de ce soir Anne de Tréharec est morte à ta place dans l’horreur d’un camp allemand.
Ce soir, est née Claire de Tréharec, et elle veut pour toujours essayer de se montrer digne de toi.
Tibi ad aeternitatem,
Claire de Tréharec (feue Anne) »
Il était penché sur elle, parlant tout bas, son haleine chaude sur les doigts exsangues de la vieille dame. Des larmes tièdes coulaient sur son visage. Il regardait sa grand-mère de toute sa volonté, de toute la force de sa jeunesse : il voulait qu’elle ouvre les yeux, il voulait un dernier contact avec elle.
– « Ce soir est née Claire de Tréharec, répéta-t-il, et elle veut pour toujours essayer de se montrer digne de toi. »
Sa voix s’étrangla dans sa gorge quand il vit frémir les paupières fripées de la mourante. Elle l’entendait et essayait d’ouvrir les yeux.
Avec émotion il ajouta :
– Je suis allé sur l’Île Verte, j’ai vu le Rhombus, j’ai lu le journal de Marwen, j’ai trouvé tes lettres. Jamais je ne trahirai mon devoir envers l’île. Ce soir, c’est mon tour de promettre. Moi, Arnaud de Tréharec, ton petit-fils, je jure de tout faire pour me montrer digne de l’Île Verte. Ouvre les yeux, je t’en prie, et montre-moi que tu comprends !
Une tension terrible semblait concentrée sur le haut du visage de la malade, ses paupières frémissantes comme les ailes d’un papillon blessé. Mais l’adolescent ne céda pas à la pitié.
– Regarde-moi ! dit-il d’une voix forte. Entends ma voix et regarde-moi !
Les yeux d’Anne s’ouvrirent tout d’un coup. Ils se posèrent brièvement sur le garçon puis semblèrent happés par quelque chose au-dessus de lui. Arnaud se retourna tant l’intensité du regard de sa grand-mère était forte. Mais, derrière lui, il ne vit personne.
– Il n’y a que nous deux, dit-il.
Les yeux brûlants se reposèrent à nouveau sur le garçon et leur intensité le fit frémir.
– Je veux que tu saches que je suis là, dit-il, et que tu peux partir tranquille. Je veillerai… comme tu as veillé avant moi.
Puis, comme un papillon de nuit vers la flamme d’une lanterne, le regard d’Anne fut de nouveau attiré par une présence invisible mais irrésistible, juste derrière Arnaud, au-dessus de sa tête. Ses yeux devinrent immenses, si grands que l’adolescent pensa aux personnages d’un manga japonais. Puis il y eut un sursaut du corps entier suivi par une détente absolue.
Arnaud sut instantanément qu’elle était partie. Il porta la main froide de sa grand-mère à ses lèvres et l’embrassa avec ferveur.
– Jamais je ne te trahirai, dit-il d’une voix rauque. Tibi ad aeternitatem.
Il passa sa main sur les yeux exorbités, comme il l’avait vu faire dans des films, mais ils refusèrent de se fermer. Il se leva et se mit à lisser la couette autour du corps. Il remarqua qu’elle avait le visage souillé. Il avisa un verre d’eau sur la table de nuit et ouvrit le tiroir du guéridon pour trouver un mouchoir. Il en trouva un mais ce qui attira son attention fut une petite boîte en bois avec des armes gravées sur son couvercle. Quand il reconnut l’insigne du cerf et de l’étoile, il s’empara d’elle. Il allait l’ouvrir quand des voix dans le couloir le firent sursauter. Pris d’une impulsion, il dissimula le coffret dans la poche de son manteau qu’il avait abandonné au pied du lit.
Quand son père et l’infirmière entrèrent, ils trouvèrent Arnaud rafraîchissant tendrement le visage de sa grand-mère avec un mouchoir humide. M. de Tréharec se précipita vers sa mère. Arnaud lui laissa la place et, en se retirant, poussa le tiroir laissé ouvert.