PARIS, SEPTEMBRE 1943

2070 Words
PARIS, SEPTEMBRE 1943Le hurlement de la sirène l’éveilla en sursaut. Quelle heure était-il ? Il eut à peine le temps de regarder son réveil qu’on frappait à sa porte avec véhémence. – James ! Alerte, lève-toi ! – D’accord ! Je me lève ! – Tu as besoin d’aide ? – Non je me débrouille. J’arrive ! – Ne tarde pas. Il entendit les pas de sa mère s’éloigner sur le marbre de l’entrée. Il était presque neuf heures. Le Frère Jean n’était pas encore là. James se hissa sur ses coudes puis s’assit sur son lit. Il attrapa sa robe de chambre, l’enfila comme il put, repoussa son édredon, puis glissa sa bonne jambe hors des couvertures et prit appui sur le plancher. De sa main droite il agrippa sa canne anglaise, puis s’extirpa de son lit. Sans son orthèse il aurait besoin de son autre canne. En traînant sa pauvre jambe morte, il alla la chercher derrière le rideau. Déjà sa mère était revenue et frappait à sa porte. Un ronronnement profond venu du ciel emplissait le silence. – Vite ! Dépêche-toi ! dit-elle. Ils sont là ! Le jeune homme ouvrit la porte et elle lui prit le bras. Un bruit assourdissant retentit alors qui les jeta l’un contre l’autre. Le vieux majordome les appelait de la cave. – Par ici, vite, Madame ! Ça a commencé ! Entraîné par sa mère, James fut projeté dans la cage d’escalier qui menait de l’entrée à la cave. Il faillit perdre l’équilibre, mais se raccrocha à la rampe. Une autre explosion fit trembler l’air autour d’eux. Arrivés en bas de l’escalier, ils se blottirent l’un contre l’autre sur un banc contre un mur, la tête rentrée dans les épaules en un geste de protection pitoyable. Les explosions se multiplièrent. Les quelques bouteilles qui restaient dans la cave tintèrent et de la poussière tomba du plafond. – Celle-ci est pas tombée loin d’ici, dit le vieux Roger. Même moi j’ai entendu ! Dans la lueur de la lanterne placée sur le sol entre eux, le majordome leur souriait, visiblement ravi que quelque chose puisse enfin briser le mur opaque de sa surdité. Mme de Tréharec lui tapota le bras avec un sourire qui se transforma en un rire étouffé quand elle se retourna vers James. Il y avait toujours un côté drôle, se dit-il, même dans les moments les plus tragiques. Car, au-dessus de leurs têtes, non loin de leur quartier, sous les bombes alliées, des gens étaient en train de perdre leur maison, leur entreprise, et même leur vie. – Papa… murmura James, la poitrine écrasée par une prémonition. Sa mère le regarda un instant, ses grands yeux bruns agrandis par la même angoisse, puis elle se ressaisit et secoua la tête en lui serrant la main. – Ton père est trop intelligent pour se faire prendre par un simple bombardement. James lui fit un bref sourire puis échappa à son regard en se plongeant dans une contemplation de la lanterne. Son père était certes intelligent mais il avait aussi du cœur et se serait mis en quatre pour sauver qui en avait besoin. – Il avait une réunion importante ce matin, ajouta sa mère, et il est parti de bonne heure. Il était donc déjà à son bureau et tu sais qu’ils ont là-bas un abri parfait. James sentit un poids quitter sa poitrine. – J’espère que le Frère est lui aussi à l’abri, dit-elle. Le jeune homme sentit sa poitrine se contracter à nouveau. Le Frère ! Un vacarme effroyable accompagné d’une secousse les firent se jeter du banc à terre. – Oh mon Dieu, gémissait le vieux Roger, ayez pitié de nous ! Ayez pitié ! *** L’alerte enfin passée, la sirène retentit à nouveau. James, sa mère et le vieux Roger remontèrent à la surface. Le hall d’entrée était intact : miraculeusement aucune vitre n’avait été cassée, mais le sol était recouvert d’une fine poussière, comme si un vent venu du désert avait balayé la maison, y laissant une couche de sable. Dans la cuisine, Mme de Tréharec prépara de l’ersatz1 de café, et ils s’effondrèrent autour de la table. Quand le téléphone sonna, tous sursautèrent. James et sa mère échangèrent un regard anxieux. – J’y vais, dit-elle faisant signe au vieux Roger de rester assis. James tendit l’oreille. – Oui, c’est elle-même… Oui, nous allons bien… Et lui ? … Très bien. Merci beaucoup. Le combiné reposé, il entendit sa mère revenir d’un pas rapide. – C’était la secrétaire de ton père. Il va bien et voulait avoir de nos nouvelles. La façon dont elle se laissa tomber sur sa chaise au lieu de sa façon habituelle de s’y poser élégamment montra combien elle était soulagée. Les coudes sur la table, elle entoura son bol fumant de ses mains. – Pardon, Madame, de n’avoir pas sorti la porcelaine, s’excusa le vieux Roger. – Vous plaisantez, dit-elle de la joie plein la voix, c’est bien plus pratique ainsi pour se réchauffer les mains. Quand la femme de ménage arriva un peu plus tard, elle ne parla que de cette dernière attaque des avions alliés sur Paris. – C’est tout le quartier autour de Montparnasse qu’on m’a dit, répétait-elle, un vrai c*****e ! C’est un choc pour tout le monde ! D’autres villes avaient été attaquées, mais, à part sa banlieue, Paris avait jusqu’à ces derniers jours été épargnée. Toutes sortes de bruits couraient à propos des quartiers touchés. Mme de Tréharec avait tenté de rappeler son mari mais il était sorti. Le bonheur de savoir que les alliés attaquaient enfin l’occupant était mitigé par la peur qu’on ressentait pour sa famille et ses amis. La matinée avançait et le Frère n’était toujours pas là. Tous les matins vers neuf heures, James reconnaissait parmi tous le rythme de son pas élastique sur les graviers du jardin suivis par deux coups de sonnette enthousiastes. Mais ce matin-là, rien. Mme de Tréharec essayait de le rassurer. – N’oublie pas que le métro est toujours bloqué après une alerte. Il aura été retardé par le chaos qui suit à chaque fois. James était retourné l’attendre dans sa chambre, mais regarder le temps passer sur son réveil ne faisait que l’angoisser davantage. Il décida de s’habiller sans aide ce qui lui posait encore des problèmes car il devait nouer toutes les sangles de l’orthèse qui maintenaient sa jambe paralysée, avant d’enfiler pantalons puis chaussures sur une jambe raide. Quand le jardinier arriva vers midi avec son chien Balthazar, surnommé Balou, Mme de Tréharec, voyant l’inquiétude de son fils, permit au cocker noir d’entrer exceptionnellement dans la maison. Le jardinier tenta de nettoyer les pattes de l’animal, mais ce dernier, à la vue de James pour lequel il avait une préférence marquée, lui échappa. Avec toute sa joie simple et spontanée le chien sauta sur le jeune homme et manqua lui faire perdre l’équilibre. – Doucement Balou ! cria le jardinier. – Pas d’inquiétude, M. Jeannot, dit James en se rattrapant à la rambarde de l’escalier. Je suis si content de le voir ! – Ça je sais bien, M. James, mais ce serait pas le coup de vous faire mal en plus de tous vos problèmes… James baissa la tête vers le chien et lui caressa la tête. Balou lui lécha la main, son regard fidèle levé vers lui. Mme de Tréharec entraîna M. Jeannot dans le jardin. – Je veux juste vous montrer ce dont je vous ai parlé l’autre jour, dit-elle. Sa voix se dissipa derrière le battant de la lourde porte d’entrée. – Alors mon gros Balou ! dit James. Comment ça va ? Sous le pelage emmêlé de l’animal, qui n’avait pas dû être brossé depuis des années, James sentit ses côtes. – Tu n’es pas gros du tout, mon vieux ! Même le contraire… Ce ne sont pas que les humains qui souffrent en ce moment… James prit le journal sur la commode de l’entrée et s’installa dans une des bergères pour le lire. Le chien s’assit calmement à ses pieds et ne le quitta pas des yeux alors que le jeune homme préoccupé le caressait distraitement. – Tu sens trop mauvais, mon vieux Balou, et je parie que tu as des puces, alors on va rester ici dans le hall tous les deux. D’accord ? Le chien, la gueule entrouverte et le regard plein d’amour, semblait lui sourire. – Tu n’es que bonté, toi. Hein ? Je te garderais bien ici… On te nourrirait peut-être un peu mieux. Non pas qu’on ait beaucoup dans les placards mais je pourrais toujours te trouver des bricoles. Le chien s’allongea sur le marbre frais, James déplia le journal. – Il n’y aura rien sur le bombardement de tout à l’heure. Ce sera dans l’édition du soir… Un article attira son attention sans qu’il sache vraiment pourquoi. « Les réseaux de terroristes français trahissent la patrie pour la vendre aux Américains » disait le titre. Rien d’étonnant dans ce genre de discours puisque la presse était sous le contrôle des Allemands ou du gouvernement de Vichy qui collaborait complètement avec l’occupant. Il continua à lire le texte plein de haine et de colère contre ceux qui « envoyant des informations clandestinement à l’ennemi, mettent la vie de leurs compatriotes en très grave danger ». James leva la tête. Un soleil pâle transperçait la couche de poussière qui couvrait la fenêtre et venait frapper mollement les dalles noires et blanches du hall. Les pensées du garçon étaient bien loin de la maison tranquille et de Balthazar endormi à ses pieds. Le bombardement d’aujourd’hui était sans doute arrivé grâce à des héros de l’ombre, des résistants qui habitaient Paris. Peut-être même en avait-il rencontré dans les rues, les bus ou le métro. Son inquiétude pour le Frère Jean seule l’empêchait de ressentir une excitation profonde à l’idée de ces héros secrets, qui risquaient leur vie pour leurs idéaux, comme les chevaliers dont les histoires le fascinaient tant. Ces chevaliers qui avaient été les maîtres de l’Île Verte dans un lointain passé et dont l’étude lui avait offert une évasion hors du monde de souffrances et de déceptions dans lequel la polio l’avait plongé. Depuis que sa sœur l’avait si courageusement sauvé des griffes monstrueuses du Rhombus, la machine infernale créée par les nazis pour voler la force vitale de ses victimes, sa santé physique avait été affectée mais aussi sa santé morale. Il avait plus de mal à se maintenir motivé et heureux. Il était plus facilement frustré par sa maladie. Avant il s’était battu avec le sourire et son humeur égale ainsi que son courage lui avaient attiré l’estime de beaucoup de gens. Maintenant ce n’était plus si simple. Souvent, derrière l’extérieur tranquille qu’il avait réussi à conserver, il avait envie de hurler. Il rêvait d’un autre type de courage que celui d’un infirme plein de dignité. Il n’en pouvait plus de ce rôle de « brave martyr ». Il rêvait de hauts faits, de s’enfuir, de prendre le maquis, de se battre avec les héros de l’ombre qui le faisaient tant rêver. Il rêvait d’être Gaël, son ami de l’Île Verte. La façon dont Marwen le regardait… James sentit son cœur se déchirer, et quand la porte d’entrée s’ouvrit, le visiteur qui entra le découvrit entouré de lambeaux de papier journal. – James ! s’exclama le Frère Jean. Qu’avez-vous fait du journal de vos parents ? Le garçon se leva brusquement comme réveillé en sursaut. – Oh vous êtes vivant ! Quel soulagement ! L’émotion le fit pâlir et le Frère dut le retenir lorsqu’il vacilla. – Asseyez-vous James. Qu’avez-vous mangé ce matin ? Le garçon secoua la tête. – Ce n’est rien, dit-il. Balou surpris par l’arrivée subite du Frère s’était mis à aboyer. – Chut Balou ! dit le jeune homme. C’est le Frère Jean ! Tu le connais bien ! – Je crois bien qu’il pourrait tuer quiconque vous voudrait du mal, dit le Frère. Quelle brave bête ! – Comme ce brave James, murmura-t-il. – Pardon ? dit le Frère qui s’était penché pour caresser la bête. James lui sourit et fit un geste évasif. Le Frère n’insista pas. – Cher Frère, dit Mme de Tréharec en revenant du jardin, comme je suis heureuse que vous soyez là. James s’est vraiment inquiété ! Les bombes sont-elles tombées sur votre quartier ? – Non, nous avons eu de la chance, mais je suis allé aider les pauvres gens qui eux ont été affectés. En fait, quand le bombardement est arrivé, je sortais juste de rendre visite à un vieux prêtre de ma connaissance, qui a été pris de malaises hier soir pendant les vêpres. Je me trouvais presque sur place pour aider. Des familles entières ont tout perdu, sans parler des morts et des blessés… Mais il faut se dire que c’est un mal nécessaire. Ça et les événements en Italie2 nous rapprochent de la fin de cette terrible guerre. Mme de Tréharec hocha la tête en signe d’assentiment. – Que Dieu vous entende, cher Frère. Je ne me plains pas du tout car nous avons eu beaucoup de chance par rapport à tant de pauvres gens, mais parfois je me demande quand nous pourrons de nouveau vivre dans un pays libre… – La route de la paix sera hélas noyée de larmes et de sang, dit le Frère sentencieusement. Il faut s’attendre à ce que les bombardements continuent et deviennent de plus en plus intensifs. Hélas beaucoup de gens à Paris ne prennent plus la peine de descendre dans les abris pendant les alertes. – À ce propos, dit Mme de Tréharec, je pense de plus en plus que l’Île Verte serait… À ce moment un bruit mat les fit se retourner. Balou gémissait en léchant le visage de James qui était tombé inanimé sur le sol.
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