PARIS, NOVEMBRE 2012

3609 Words
PARIS, NOVEMBRE 2012Le service avait été morne et traditionnel. Arnaud ne pouvait s’empêcher de penser que s’il n’avait jamais trouvé les lettres de sa grand-mère quand elle était adolescente, il aurait sans doute été à peine touché par ce deuil. Il aurait aussi sans doute trouvé cette messe sans âme adaptée à la vieille dame rigide et de bonne famille que Claire de Tréharec avait paru être. Mais derrière cette façade froide, il y avait eu Anne, une âme passionnée, honnête et courageuse. L’âme d’une fille qui avait osé se mettre en face de ses défauts et les avaient combattus et dépassés. Qu’était-il arrivé à Anne, la rebelle ? Quel était son lien avec la femme apparemment dure que sa grand-mère était devenue ? Mais la vie était mal faite car toutes ces interrogations devraient rester sans réponse. Arnaud avait cru, après son été sur l’Île Verte, qu’à son retour à Paris il pourrait poser toutes les questions qui le hantaient à propos de l’île, de ses secrets, de Marwen, Gaël, James… Que leur était-il arrivé ensuite ? La guerre était loin d’être terminée quand sa grand-mère avait écrit une dernière lettre si belle à son amie juive assassinée par les nazis. La lettre qu’il avait réussi à lui réciter juste avant qu’elle ne meure. Cette pensée lui fit chaud au cœur car elle savait qu’il l’avait lue et savait tout. Cette lettre si importante, ils avaient réussi à la partager, par-delà le temps, malgré tout ce qui les avaient séparés et le silence terrible dans lequel était emprisonnée Claire. Sur le parvis de l’église, dans le vent glacé de novembre, tous les gens présents voulaient montrer qu’ils étaient bien là : ils se pressaient autour du père d’Arnaud, le seul héritier de Claire de Tréharec. Dès qu’ils avaient embrassé la famille avec des airs compassés, ils s’éloignaient rapidement, impatients de trouver un abri et de reprendre leur vie après cette interruption qui leur rappelait à tous qu’un jour eux aussi ils mourraient. L’annonce dans le journal avait bien précisé que les obsèques ne seraient que pour la famille, mais beaucoup de monde était venu à la messe. À la fin du service funèbre, le père d’Arnaud avait recommandé aux invités de ne pas venir au cimetière car il y ferait trop froid et que sa mère aurait détesté les recevoir si mal. Un petit rire poli, à peine osé, avait créé une ondulation grise dans le sombre silence de l’église. Ceux qui avaient malgré tout décidé de braver le froid furent découragés quand le vent et la pluie se mirent de la partie. Courbés en deux sous les rafales, les parapluies retournés abandonnés dans les poubelles du cimetière, les quelques proches qui étaient restés se rassemblèrent autour de la chapelle funéraire de la famille. Il y avait de moins en moins de monde. On attendit en battant la semelle l’arrivée du cercueil, qui avait du retard. Son père murmura à l’oreille d’Arnaud de rentrer se mettre à l’abri. – Ta mère ne me pardonnera jamais si tu attrapes quelque chose au cimetière ! Arnaud haussa les épaules. La dernière personne à laquelle il souhaitait penser était Poppy, sa mère. – Rentre, répéta son père. – Non, je veux rester. Le corbillard arriva à l’instant où M. de Tréharec allait insister. Arnaud réalisa qu’il n’y avait plus qu’eux deux et le prêtre. Il regarda son père et vit dans son visage une souffrance qui reflétait la sienne. Il avait vraiment aimé sa mère, et lui au moins il avait eu tout son temps pour lui parler. Une vague de rancœur le submergea quand il pensa combien il était passé à côté de sa grand-mère à cause de la haine que Poppy lui vouait. Il avait eu la paresse et la bêtise d’écouter les jérémiades de sa mère. Il aurait dû faire montre de plus de personnalité. Il aurait dû lui dire d’aller se faire… Son père lui prit le bras. Le cercueil avait été sorti du corbillard et quatre hommes en noir le portaient. La porte de la chapelle familiale était ouverte. Les croque-morts s’arrêtèrent devant Arnaud et son père. M. de Tréharec baissa respectueusement la tête quand le prêtre prononça la prière des morts. Arnaud, lui, ne pouvait détacher ses yeux du cercueil. Il ne sentait ni la pluie ni le vent. La gerbe de fleurs sur le cercueil fut arrachée par le vent et un éclair zébra le ciel. Un frisson traversa Arnaud. Une excitation profonde, un bonheur absurde. Le prêtre alla rechercher les fleurs abîmées par la tempête et entra à son tour dans la tombe. Arnaud et son père restèrent un moment à l’extérieur car l’intérieur était trop étroit. Le cimetière était vide. Pourtant Arnaud avait une drôle de sensation, comme si quelqu’un les observait. Il eut beau se retourner dans tous les sens, il ne voyait rien que l’allée de chapelles familiales et de caveaux, grise et détrempée sous l’averse. Il allait abandonner, répondant au regard grave et inquisiteur de son père, quand le mouvement d’une forme sombre attira son regard. Ce qu’il avait pris précédemment pour une pierre tombale était un homme vêtu d’une longue cape et d’un chapeau noirs. La silhouette partit à vive allure et Arnaud, après avoir voulu la suivre, se ressaisit et resta aux côtés de son père. Après tout le cimetière ne leur appartenait pas et cet homme devait simplement être un visiteur surpris par l’averse. Néanmoins un sentiment de malaise l’avait envahi et il ne parvint à s’en débarrasser que lorsque, les croque-morts sortis, le prêtre leur fit signe d’entrer dans la chapelle pour se recueillir une dernière fois sur le cercueil de leur mère et grand-mère. *** Après avoir remercié le prêtre, ils s’étaient retrouvés seuls tous les deux comme deux âmes en dérive. La pluie s’était peu à peu calmée et il y avait même des lambeaux de bleu dans le ciel. Ils avaient erré en silence entre les tombes jusqu’à la voiture et, là, ils s’étaient rendu compte qu’ils se sentaient incapables l’un comme l’autre de rentrer à la maison. M. de Tréharec avait suggéré d’aller boire un verre tous les deux. Le garçon, encore sous l’effet du grand bonheur si surprenant qu’il avait ressenti au beau milieu de son profond chagrin, avait accepté avec enthousiasme. C’était leur première escapade entre père et fils. Alors qu’ils quittaient la voiture, Arnaud se demanda s’il avait bien fait d’accepter ce pot avec son père. Allaient-ils trouver comment se parler ? Ils se connaissaient à peine. Mais Arnaud avait tant de chose à lui demander. Il était son dernier espoir de connaître sa grand-mère. Ils s’installèrent à une table dans un petit restaurant qui leur avait plu de l’extérieur. – Tu as faim ? demanda M. de Tréharec alors que la serveuse très souriante leur tendait des menus. Arnaud secoua la tête. – Moi non plus. Pouvons-nous juste prendre une consommation ? La serveuse prit leur commande. Elle avait un fort accent étranger. – Tu crois qu’elle est italienne ? demanda Arnaud dès qu’elle eut tourné le dos. – Je miserais sur portugaise, dit son père, vu la nationalité du restaurant. Le silence s’installa entre eux. La pluie avait repris de plus belle et les gens couraient dans tous les sens pour chercher un abri. Arnaud frissonna. – Tu as pris froid ? Ta mère va me tuer ! – Non pas du tout. Et puis je ne suis plus un gamin. Son père écarta une mèche trempée qui était tombée devant les yeux de son fils. Arnaud passa une main énervée dans sa chevelure. – Je ne la supporte plus ! – Ne parle pas comme ça de ta mère. Arnaud regarda son père avec surprise et éclata de rire. – Cette fois-ci je ne parlais pas d’elle mais de ma tignasse ! M. de Tréharec se mit aussi à rire. Cela lui allait bien. – Ça te rajeunit vraiment de rire. Pourquoi ça ne t’arrive pas plus souvent ? – C’est ça vieillir, mon fils. Il y a de moins en moins de raisons de rire. – Je ne veux pas vieillir comme ça, dit Arnaud. – Je ne te blâme pas… – Pourquoi restes-tu avec Poppy ? M. de Tréharec regarda son fils avec surprise puis il détourna la tête et planta son regard de l’autre côté de la vitrine, sur la pluie qui battait le trottoir devant le restaurant. Il ne riait plus et semblait avoir tout d’un coup pris vingt ans. – Ce n’est pas à toi de me poser cette question, répondit-il. – Plein de gens divorcent maintenant, tu sais… Presque tout le monde même. Ça me serait égal, ajouta-t-il, à condition que je vienne vivre avec toi. M. de Tréharec se retourna vers son fils, et le garçon lut dans son regard un amour et une reconnaissance qui l’étonnèrent. – Serait-ce possible que je ne sois pas un mauvais père ? murmura-t-il comme s’il se parlait à lui-même. J’ai toujours su que j’étais meilleur fils qu’époux mais suis-je capable d’être un bon père ? – Oui, dit Arnaud, j’en suis persuadé. Il n’y avait jamais pensé avant mais en prononçant ces mots il sentit qu’il croyait vraiment ce qu’il venait de dire. – Merci, dit son père. Si tu savais combien ça me touche. Il avait les yeux brouillés de larmes. Arnaud eut presque envie de l’embrasser. C’était la première fois qu’il ressentait autant d’affection pour son père. Puis M. de Tréharec se ressaisit et ajouta : – Mais, de toute façon, il n’est absolument pas question de divorce entre ta mère et moi. Et en plus elle t’aime vraiment… – Ouais, ouais, ouais, coupa Arnaud en levant les yeux au ciel. Leurs boissons arrivèrent ce qui les sauva d’un moment d’émotion qui les aurait gênés autant l’un que l’autre. – Pourquoi ne pas manger un morceau ici tant qu’on y est ? Quand j’avais ton âge j’avais toujours faim, et puis les émotions ça creuse, non ? La serveuse leur apporta des menus et ils se plongèrent joyeusement dans l’exploration de la gastronomie portugaise. *** On leur servit les plats qu’ils avaient choisis : un assortiment de tapas à partager, tous plus appétissants les uns que les autres. Des fumets délicieux d’ail et d’herbes aromatiques leur chatouillaient les narines. Ils se servirent avant de reprendre leur conversation interrompue par l’arrivée du repas. – Pour répondre à ta question, je crois qu’en effet James est enterré dans la chapelle familiale, dit M. de Tréharec, mais je n’en suis pas sûr. Eh oui, il était bien mon oncle, le frère de ma mère. Mais où as-tu entendu parler de lui ? Je ne m’attendais pas à t’entendre prononcer son nom… Au lieu de lui répondre, Arnaud posa une autre question. – Au fait, est-ce que tu savais que ta mère s’appelait Anne avant de se rebaptiser elle-même Claire en 1942 ? Il enfourna dans sa bouche un bout de calamar grillé. Il avait eu l’estomac noué depuis si longtemps que la détente qu’il ressentait à parler avec son père l’avait rendu affamé. Son père le regardait les yeux écarquillés par la surprise et la fourchette en suspens. Arnaud qui s’appliquait à mâchouiller le calamar, dont la texture se rapprochait plus de celle d’un chewing-gum que de celle d’un mollusque, ne remarqua pas l’émoi de son père. – Non… finit par dire ce dernier, mais ce que tu m’apprends là répond à une question que je me pose depuis facilement quarante ans. Comment as-tu appris ça ? Arnaud avala enfin tout d’une pièce le morceau de calamar qui refusait de se dissoudre dans sa bouche. – Du vrai caoutchouc ce truc ! dit-il en repoussant le plat vers son père. Si tu en veux, c’est tout pour toi ! Son père sourit mais ne dit rien. Il attendait une réponse à sa question. – J’ai trouvé des documents incroyables pendant mes vacances sur l’Île Verte, dit le garçon. Des lettres que Claire, ta mère, qui s’appelait à l’époque Anne, avait écrites à sa meilleure amie, qui s’appelait Clara francisé en Claire. Clara était une jeune Juive restée à Paris quand Anne, elle, avait dû partir se réfugier avec son frère James chez leur grand-mère en 1942. Sur l’Île Verte, Anne a vécu des moments complètement dingues. – Dingues ? – Oui, fous, héroïques. Elle a même sauvé James quand il a été arrêté par les nazis parce qu’il était handicapé. – Pourquoi a-t-elle changé son nom d’Anne en Claire ? – Elle est devenue très consciente des défauts d’Anne : immature, égoïste, têtue et lâche… – Rien que ça ? – Oui mais elle a eu le courage de se regarder en face et de changer. Le visage du garçon exprimait toute son affection pour sa grand-mère, Anne, l’imparfaite et la rebelle. – Elle adorait son amie Claire, alias Clara, une fille courageuse et charmante. Quand elle a appris sa mort en camp de concentration, et après avoir traversé plein d’épreuves pour sauver son frère, elle s’est rebaptisée Claire, en l’honneur de son amie martyrisée. M. de Tréharec avait l’air subjugué. – Ses lettres… commença-t-il. Arnaud l’interrompit en lui récitant, comme il l’avait fait à sa grand-mère, sa dernière lettre à son amie Claire. « Anne, l’égoïste, l’arrogante, la veule, l’hypocrite, est restée enterrée au fond de l’enfer du fort. Je ne veux plus être elle. Je veux devenir digne de toi, te porter en moi, te redonner un peu de la vie qu’ils t’ont volée en te dédiant la mienne. Nous l’avons dit bien des fois, toi et moi, que le fait que mon deuxième nom soit Claire était un signe. Nous le disions en plaisantant. Comme des enfants. Maintenant j’ai grandi et je sais que c’était bien un signe. Je jure solennellement qu’à partir de ce soir Anne de Tréharec est morte à ta place dans l’horreur d’un camp allemand. Ce soir, est née Claire de Tréharec, et elle veut pour toujours essayer de se montrer digne de toi. Tibi ad aeternitatem, Claire de Tréharec (feue Anne) » M. de Tréharec ne pouvait refouler les larmes qui coulaient le long de ses joues grises de barbe et de fatigue. Arnaud le regardait comme s’il le découvrait pour la première fois. À voir l’émotion de son père, il sentit le chagrin monter en lui. Un sanglot manqua de l’étouffer. Il se leva brusquement de table et aveuglé par ses larmes partit en quête des toilettes. Il verrouilla la porte derrière lui et éclata en sanglots durs et douloureux comme une toux. C’était comme si quelqu’un avait percé un ballon de désespoir qu’il portait en lui depuis des mois. Là se côtoyaient tous les tourments de son âme et les douleurs de son cœur : sa frustration et sa peine de n’avoir jamais pu parler avec sa grand-mère, son amour pour Marwen, la jeune fille merveilleuse qu’il ne connaîtrait sans doute jamais, ou alors sous la forme d’une très vieille dame (même cette pensée-là lui faisait sauter le cœur). Il y avait aussi son amitié intense avec Sieg, le jeune Allemand qui hélas l’aimait plus qu’un ami et à l’amour duquel il n’avait pu répondre. Sieg lui manquait cruellement. Arnaud était devenu incapable de trouver le moindre intérêt à ses anciens amis depuis son retour à Paris tant la profondeur et la beauté de Sieg lui manquaient. Il se demandait même, si malgré son attirance pour les filles, il n’était pas, non pas amoureux, mais « en amour avec Sieg » comme disaient les Anglais. Sieg ne lui avait parlé que deux fois sur Skype et il ne lui envoyait un mail que très rarement. Arnaud, par délicatesse, n’avait pas osé le relancer ni lui dire combien il lui manquait. Quelqu’un essaya d’ouvrir la porte des toilettes où il était enfermé et Arnaud se demanda si cette personne l’avait entendu pleurer. Il se calma en respirant profondément plusieurs fois, comme le recommandait Marwen dans son journal. Il passa ses mains sur ses yeux et dans ses cheveux humides et emmêlés, puis il tira la chasse d’eau et se força à sourire en sortant. L’homme qui passa devant lui ne le regarda même pas. Arnaud fit couler l’eau froide dans le lavabo et s’en aspergea le visage. Ses yeux étaient gonflés mais ça passerait s’il traversait le restaurant en baissant la tête. Il rejoignit son père qui ne semblait pas avoir touché à son assiette. – Tu n’as rien mangé, dit Arnaud en s’asseyant, ça va être froid. – Je t’attendais. Ce n’est pas souvent qu’on sort ensemble. Pas assez… – Je crois bien même que c’est la première fois. – Tu as raison. On va changer ça. Si tu es d’accord bien sûr. Son père le regardait avec tant de gentillesse qu’Arnaud prétendit mourir de faim et se jeta sur un plat d’aubergines. Il se sentait trop fragile pour accepter qu’on soit gentil avec lui sans s’effondrer. – Ch’est chuper bon ! dit-il la bouche pleine. Goûte ! M. de Tréharec éclata de rire et se servit à son tour une portion d’aubergines. – À ton tour de raconter, dit Arnaud. Parle-moi de James, tu as eu une réaction bizarre quand j’ai prononcé son nom. *** M. de Tréharec prit le verre de vin devant lui et en but une rasade. – Ce que je vais te raconter, je ne l’ai jamais dit à personne, dit-il. J’avais promis à ma mère que jamais je n’en soufflerais mot mais je pense que dans ce cas précis elle me permettrait de te parler. Je pense même qu’elle souhaiterait t’en parler elle-même. Arnaud hocha la tête. – C’était tellement ce que j’espérais. C’est tellement injuste qu’on n’ait jamais pu communiquer. J’avais tant de choses à lui demander. Mais toi tu peux me dire… – N’attends pas trop de moi car ce que je sais est hélas peu de chose. Ma mère était ultra-protectrice de son passé, de celui de sa famille et de l’Île Verte. Il ne fallait pas en parler et surtout ne rien changer. C’est pour ça que la maison de Paris et celle de l’île sont restées les mêmes. Ça rend ta mère folle car elle pense que c’est un vrai gâchis. Je ne partage pas sa rage et j’ai dû hériter de ma mère car j’aime les vieilles choses… Mais je dois dire quand même que sa répugnance au changement m’a toujours étonné. Cela m’étonne d’autant plus maintenant que tu m’apprends qu’elle a été jusqu’à changer son propre prénom dans le passé… Je me dis que je ne connaissais pas ma mère. Il avait l’air triste en prononçant ces mots et Arnaud posa une main amicale sur son bras pour le réconforter. Il regarda son fils avec reconnaissance, lui fit un sourire puis reprit. – Donc, James… Un jour que j’avais treize ou quatorze ans et que je fouillais dans le grenier de Paris pour trouver des vieux Jules Verne qui avaient appartenu à ma mère, j’en ai enfin trouvé un dans une malle pleine de vieux bouquins. Quand j’ai ouvert la première page – c’était Le Rayon Vert –, j’ai vu qu’il appartenait à un certain James de Tréharec. Je l’ai feuilleté sans me poser de questions. À cet âge-là, je me moquais bien de qui était qui dans ma famille. Encouragé par ma découverte, j’ai décidé de continuer à chercher. Et je suis tombé sur un petit livre noir qui n’était pas une histoire mais un journal. Arnaud se sentit rougir d’excitation. Anne avait-elle écrit un journal qui lui apprendrait ce qui s’était passé après l’épisode du Rhombus ? – Laisse-moi deviner, dit-il sa voix vibrante d’émotion, c’était le journal d’une certaine Anne de Tréharec et tu as ignoré qui elle était jusqu’à ce que je t’apprenne aujourd’hui qu’elle était ta mère ! C’est vraiment le destin ! M. de Tréharec contemplait son fils avec un mélange d’affection et d’amusement. – Ce serait en effet un extraordinaire effet du destin. Une magnifique synchronicité. – Synchronicité ? – La synchronicité c’est quand deux choses qui n’ont aucun lien de cause à effet arrivent en même temps et ont une signification profonde pour la personne qui les voit. Par exemple, tu penses à un ami que tu n’as pas vu depuis très longtemps ; le téléphone sonne et c’est lui. – Waouh ! C’est génial comme concept ! Tu crois donc que c’est possible d’avoir des pressentiments. – Je devrais sans doute te dire non, en tant qu’homme de loi rationnel, mais en fait je ne sais pas… Plus je vieillis, moins je suis sûr de tellement de choses. Et toi ? Tu y crois ? Arnaud se dit que la tentation de se confier à son père était bien grande. Mais il décida qu’il était encore trop tôt dans leur relation pour lui confier les rêves de l’étoile qui avaient amené Sieg sur l’Île Verte et le don de seconde vue de Marwen. – Pourquoi pas, dit-il d’un ton neutre, ce serait cool… Alors continue ! Le journal de Claire/Anne ? – Désolé de te décevoir mais le journal n’était pas celui de ma mère. – Non ? Arnaud était suffoqué. De qui alors ? – Eh bien de James. C’est comme ça que j’ai appris qu’il avait existé, car ma mère ne m’en avait jamais parlé. Arnaud ne savait s’il devait être déçu ou excité. James avait tenu un rôle important dans le passé. Il avait été kidnappé par les nazis pour être donné en offrande à leur monstrueuse invention, le Rhombus. – Alors tu sais pour le Rhombus ? – Le quoi ? Arnaud se mordit la lèvre. Il avait trop parlé. – Rien, juste un truc auquel je pensais. Pas important. De quoi parlait-il dans son journal ? – Son journal racontait comment son père avait été arrêté à Paris en 1943 et comment lui, James, avait dû s’enfuir vers l’Île Verte. C’était absolument terrifiant et si prenant que je n’aurais pas bougé du grenier avant de l’avoir entièrement lu. Mais ma mère m’a surpris et m’a empêché de finir ma lecture. Elle m’a arraché le carnet des mains. Elle avait une voix très sévère mais ses yeux ne suivaient pas, si tu vois ce que je veux dire. – Elle pleurait ? – Non, pas du tout. Elle avait une sorte de joie dans le regard qui n’allait pas avec le ton de sa voix. Elle était capable d’être assez dure mais là elle ne l’était absolument pas. C’était tellement bizarre que je me souviens ne pas avoir su comment réagir. Elle serrait le journal contre sa poitrine et me grondait. Ses yeux brillaient mais ce n’était pas du tout de colère. Vraiment bizarre… L’esprit d’Arnaud était en ébullition. Il avait besoin d’en savoir plus, immédiatement ! – Alors ? – Alors quoi ? – Quoi d’autre ? Rien d’autre. Je lui ai demandé qui était James. Elle m’a répondu, mon frère, ton oncle. Je lui ai demandé où il était. Elle m’a répondu que ça ne me regardait pas, que ça ne regardait personne. Je me souviens m’être levé pour partir puis m’être retourné et l’avoir vue serrer le journal contre son cœur avec une ferveur que j’ignorais qu’elle puisse avoir. Elle était assez froide d’ordinaire. Quand elle a vu que je la regardais elle m’a intimé l’ordre de partir faire mes devoirs et de ne pas parler de ce journal ni de James à personne. J’ai osé lui demander si c’était parce qu’il était mauvais. Je n’oublierai jamais sa réponse. Elle m’a dit : « Mauvais ? Au contraire. C’était un pur et il a payé pour ça le prix le plus cher. Lui et tant d’autres. Honore sa mémoire en silence. Tu peux être fier d’être de son sang. » Puis elle m’a fait signe de partir. J’ai cru entendre un sanglot en descendant l’escalier. Je n’ai pas osé remonter pour la réconforter. Je l’aimais et l’admirais mais elle m’a toujours intimidé. Arnaud regarda son père qui avait l’air navré. Il ne pourrait rien lui apprendre de plus. Il eut envie de cracher sur le destin qui l’avait empêché de rencontrer vraiment sa grand-mère. Lui, il aurait osé. Il serait remonté dans le grenier quatre à quatre et il l’aurait serrée contre son cœur. Et elle lui aurait parlé. Elle lui aurait tout raconté. Lui et elle, était du même sang. Malgré la maladie, par leurs regards ils s’étaient compris et reconnus. Un élan passionné emplit le garçon ; le même frisson que celui qu’il avait eu sous l’orage dans le cimetière le traversa.
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