PARIS, SEPTEMBRE 1943James ouvrit les yeux et reconnut le Frère Jean penché sur lui. Ce dernier lui sourit puis partit précipitamment.
– Mme de Tréharec ! cria-t-il. Il a repris connaissance !
Il y eut des bruits de pas précipités dans l’entrée puis le visage de sa mère, crispé d’angoisse, apparut au-dessus de lui.
– James, mon chéri, comment te sens-tu ? J’ai eu si peur !
– Il avait trop serré son orthèse, dit le Frère Jean. Et puis avec les émotions et la faim rajoutées…
– Ça va ? répéta sa mère anxieuse. Mon Dieu, tu as les mains glacées !
James se sentit soudain englouti sous un monceau de couvertures. Il eut la sensation de suffoquer.
– Pardon, James, dit le Frère en dégageant son visage, trop de couches d’un coup.
– Annette ! appela Mme de Tréharec. Soyez gentille de mettre de l’eau à chauffer pour une bouillotte. Il est gelé. Et puis pour du thé !
Sa mère lui frictionnait les mains en l’observant avec attention. Quand Annette apporta la bouillotte, il sentit la chaleur de la vie revenir dans ses membres. Bientôt il rejeta même la pile de couvertures.
– Ça va ? Tu n’as pas de fièvre ?
Sa mère posa sa joue fraîche contre la sienne. Il respira avec bonheur son léger parfum de rose. Et il pensa à Marwen. S’il était mort, aurait-elle eu du chagrin ? Sans doute, car elle était bonne et généreuse. Mais aurait-elle eu vraiment de la peine ? Lui aurait-il seulement manqué ? La vieille souffrance revint lui mordre le cœur. Il sut qu’il était complètement remis de son évanouissement. Et il pensa à Gaël. L’ironie était qu’ils les aimaient tous les deux, Gaël son meilleur ami et Marwen l’amour de sa vie. Mais l’amour qui les unissait tous les deux lui brisait le cœur.
Sa main glissa le long du matelas sans qu’il s’en rende compte. Une sensation douce et humide le ramena au présent. Il regarda ce qui le chatouillait si agréablement. Balou agitait sa queue avec un bonheur évident. Ses bons yeux confiants le contemplaient avec amour et sa langue rose le léchait abondamment.
– Mon vieux Balou ! dit James en riant. Toi au moins tu m’aimes.
– Qu’est-ce que ça veut dire ?
Mme de Tréharec s’approcha du lit.
– Tu sais combien ton père et moi…
James l’interrompit en rougissant.
– Oui, bien sûr ! Ne t’inquiète pas.
Sa mère le regarda les sourcils froncés puis son visage s’éclaira.
– Mon Dieu, mon fils est un jeune homme, bien sûr !
James rougit de plus belle et aurait voulu à cet instant avoir la pile de couvertures sur la tête.
Elle le regardait en se mordillant la lèvre inférieure. Tout à coup elle avait l’air absurdement jeune et James se dit que son père avait dû vraiment tomber amoureux d’elle quand il l’avait rencontrée. Elle eut un petit geste coquet puis s’éloigna en souriant.
– Je ne te gênerai pas en te posant des questions, mais tu es un garçon formidable et je suis sûr que ton amour sera rendu.
Elle s’arrêta un moment puis se retourna vers lui.
– Tu sais, ce n’est pas une démarche claudicante qui peut détruire la beauté d’une âme, d’un cœur ou d’un visage. Tu es… beau, mon fils. N’écoute jamais ceux qui te disent le contraire et évite tous ceux qui ne savent pas voir la beauté en toi. C’est leur faute pas la tienne.
James sentit des larmes lui monter aux yeux et détourna la tête. Sa mère soupira puis quitta sa chambre sur la pointe des pieds comme si son chagrin méritait d’être traité avec douceur.
Si seulement elle pouvait dire vrai… Mais hélas c’était sûrement juste l’aveuglement d’une mère aimante qui avait parlé.
Balou se remit à lui lécher la main avec application. Le Frère Jean chantonnait dans l’entrée sans s’en rendre compte comme il le faisait à chaque fois qu’il était absorbé par la lecture du journal. Une porte s’ouvrit à l’étage et le rythme langoureux d’un tango à la TSF flotta dans l’air accompagné par la voix criarde de la femme de ménage qui en hurlait le refrain avec passion : « Partir… » Une porte claqua et le son de la radio devint plus distant. M. Jeannot appela de la cuisine. Il avait des panais et quelques belles pommes de terre. La voix douce de Mme de Tréharec lui répondit de façon indistincte.
– Ils auront pas fait mieux au potager du Louvres, dit-il du triomphe dans la voix.
Le jardin, transformé en potager depuis deux ans comme tous les espaces verts de la ville à cause du rationnement de la nourriture, ne donnait pas trop mal. Il ne fallait pas se plaindre. Contrairement à beaucoup la vie pour eux tous continuait. Ils étaient en vie et la maison était toujours debout.
La porte de la cuisine se referma, les voix s’éteignirent et le silence, à peine entaillé par le fredonnement vague du Frère Jean, reprit doucement la maison. Épuisé par son évanouissement et bercé par les bruits familiers de la maison, James s’assoupit.
***
Un vacarme effrayant le réveilla. Balou au pied du lit se mit à aboyer frénétiquement. La maison entière tremblait sous les coups qui fracassaient la porte, et des appels retentissaient du dehors.
– Oh mon Dieu, s’exclama la femme de ménage, c’est la Gestapo ! Je reconnais leurs voitures !
– Frère, ne bougez pas ! dit Mme de Tréharec avec fermeté. J’y vais.
James se leva sur les coudes, tous ses sens en alerte.
Il entendit la porte d’entrée s’ouvrir et un vacarme de piétinement et de voix noya les efforts de sa mère pour calmer la situation.
Balou, la queue entre les jambes, aboyait avec rage. James l’attrapa par son collier et le força à grimper sur son lit.
– Chut Balou ! Écoute !
Le chien était visiblement en détresse et gémissait dans les bras de James. Le garçon faisait ce qu’il pouvait pour le calmer tout en tendant l’oreille.
– Il est ici ? répétait une voix gutturale. Je sais qu’il se cache ici.
– Personne ne se cache ici !
– On fa fouiller, lança l’Allemand avant de crier des ordres qui furent suivis par une cavalcade dans l’entrée et l’escalier.
Le Frère apparut à la porte de la chambre de James.
– C’est une descente, chuchota-t-il. Pas un mot.
James se demanda bien ce qu’il pourrait dire puisqu’il ne savait rien. Pourtant le serrement dans sa poitrine et la nausée qu’il sentait monter en lui confirmaient ce qu’il ne s’était jamais avoué. Son père, contrairement à lui, était un héros. Il travaillait pour la Résistance et un traître l’avait dénoncé.
Cette révélation lui coupa le souffle. Le Frère avait disparu, fermant la porte derrière lui en un futile effort pour le protéger. Balou lui échappa alors que la porte s’ouvrait violemment, le battant rebondissant contre le mur. Un soldat allemand entra et vit James. Il se mit à crier quelque chose. Le brave chien passa instantanément de la terreur à la bravoure la plus aveugle. Il se jeta sur le nazi toutes dents dehors et le mordit au bras.
– Hör auf ! Verdammter Hund !
Le chien repoussé avec force par le nazi, poussa un cri de douleur mais à peine relevé se lança à nouveau sur lui. Il planta ses crocs dans sa jambe. L’Allemand hurla et deux de ses collègues apparurent un revolver à la main.
Cette fois-ci, l’Allemand secoua sa jambe violemment tout en frappant l’animal de la crosse de son fusil. Le chien s’entêta comme s’il ne sentait pas la souffrance. Du sang coulait de sa gueule et de sa tête.
– Balou ! criait James. Non ! Balou, arrête ! Il va te tuer !
La pauvre bête épuisée finalement lâcha prise et partit voler à quelques mètres plus loin. L’Allemand mordu lâcha son arme et attrapa sa jambe avec ses deux mains en vociférant. Un des deux autres se dirigea alors vers le chien qui gémissait faiblement. Il dirigea son revolver vers lui et tira non pas une fois mais plusieurs. Balou, effondré sur le sol dans une mare de sang, n’avait plus de regard.
James détourna la tête avec horreur. Une colère et un chagrin immenses l’avaient envahi.
– b***e de salopards ! cria-t-il. b***e de salopards !
Un Allemand grand et mince en long pardessus sombre et chapeau mou entra dans la pièce. Il fit signe à ses acolytes de sortir, le meurtrier de Balou suivi de l’autre à revolver qui aidait la victime du pauvre chien à marcher.
– Qui afons-nous ici ? dit le Boche avec un sourire glaçant.
Il marcha vers le lit et rejeta les couvertures qui couvraient le jeune homme.
Mme de Tréharec et le Frère étaient accourus en catastrophe au son des coups de feu.
– C’est mon fils, dit-elle en se précipitant vers James.
– Quel âche a-t-il ? L’âche de partir trafailler en Allemagne pour aider son pays à lutter contre les traîtres communistes ?
– Il est… malade, dit Mme de Tréharec. Polio.
– On me l’a déchà faite celle-là ! ricana-t-il.
Il bouscula la mère de James puis tirant le garçon par les bras le jeta hors de son lit. Malgré ses efforts, James, dont le Frère avait plus tôt enlevé l’orthèse trop serrée, perdit l’équilibre et s’effondra par terre. Mme de Tréharec fondit sur son fils.
– Vous n’avez pas le droit ! dit-elle.
Le nazi surpris tout d’abord se ressaisit. Il écarta brutalement la mère et donna un coup de pied dans le ventre de l’adolescent. Celui-ci poussa un cri de surprise et de douleur. Loin d’être ému le nazi continua de plus belle.
– Non ! hurla Mme de Tréharec.
Elle lui attrapa la jambe pour l’empêcher de continuer mais en vain. Il semblait si enragé qu’il aurait pu les tuer tous les deux.
– Dégénéré ! vociférait le nazi. Fils de traître.
À ce moment, un autre membre de la Gestapo arriva. Il cria un ordre au fou furieux qui finalement s’arrêta de frapper James.
– Je fous pris d’excuser mon collègue, dit-il à Mme de Tréharec. Il est… très enthousiaste.
Il dit quelques mots en allemand à son collègue. Ce dernier se pencha vers James qui eut la force de se relever pour lui cracher au visage. Mme de Tréharec porta sa main à sa bouche avec une expression d’horreur. Le nazi insulté fit le geste de prendre quelque chose dans sa poche mais son supérieur lui saisit le bras et lui fit signe de sortir. Il partit à contrecœur non sans avoir jeté un dernier regard de haine au jeune homme et à sa mère.
– Tss, tss, fit l’homme. Ce n’est pas très sage de faire ce genre de choses. Fous afez de la chance que che suis un amoureux de la belle France et des belles Françaises.
Son regard sur Mme de Tréharec horrifia James. Sa mère, au lieu de le remettre à sa place, sourit au boche.
– Je vous remercie de votre compréhension, dit-elle. Mon fils est jeune et je lui ferai la leçon.
– Che l’espère pien, dit-il. Car on pourrait refenir le chercher. Il y a du travail à faire même quand on est assis.
Bien qu’en civil, il claqua des talons.
– C’est à regret que je dois fous quitter, dit-il. Nous afons pris ce qui nous a paru intéressant. Ch’espère que nous ne fous avons pas trop dérangée. Che peux sortir tout seul, che connais le chemin !
Il eut un petit rire hideux puis ajouta :
– Fotre fils a besoin de fous.
À peine fut-il sorti que Mme de Tréharec se précipita sur James. Un instant plus tard, ils entendirent la porte d’entrée claquer bruyamment, et le Frère accompagné de la femme de ménage en larmes accoururent dans la chambre.
– Pauvre monsieur James ! dit-elle en sanglotant.
Le Frère lui recommanda d’aller s’asseoir dans la cuisine puis il rejoignit James et sa mère et vérifia la jambe paralysée et le visage tuméfié du garçon.
– Il l’a criblé de coups de pied dans le ventre alors qu’il était déjà à terre…
La voix de Mme de Tréharec se brisa.
– Il va falloir appeler le médecin, dit le Frère.
– Il n’est plus en sécurité ici…
– On en reparlera dès que le docteur l’aura vu, ajouta celui-ci.
Elle leva vers lui des yeux ravagés par l’angoisse.
– Balou ! cria M. Jeannot qui venait d’arriver. Pauvre bête !
Il s’agenouilla près de son chien et retira son béret.
– Moi qui m’inquiétais de comment le nourrir avec le rationnement et tout ça… C’est Monsieur qu’ils cherchaient ? Je me doutais bien qu’il était pas du genre à travailler dans des bureaux sans rien faire pour son pays. C’est un homme si bien votre mari, Madame. Un homme si bien. Mais ces temps-ci les patriotes s’en sortent pas si bien que les sales collabos. Regardez ma pauvre bête, je parie qu’il est mort en voulant protéger monsieur James. Il l’aimait tellement son monsieur James…
– Heureusement que votre mari n’était pas là ! dit le Frère.
Il jeta un regard en biais vers M. Jeannot qui semblait prier auprès de son chien et ajouta à voix basse :
– Je suis allé au café téléphoner comme vous me l’avez demandé. Il n’était pas à son bureau mais j’ai laissé un message auprès de sa secrétaire.
Mme de Tréharec ne dit rien. Son visage torturé par l’angoisse était penché vers son fils ensanglanté. Elle fredonnait une berceuse qu’elle lui chantait pour l’endormir quand il était enfant.