PARIS, NOVEMBRE 2012– Naunaud ! Tu viens ? Je t’ai fait ton plat préféré !
Arnaud grommela quelque chose d’indistinct. Il allait juste finir un niveau qui lui avait donné du fil à retordre dans un jeu d’aventures sur son ordinateur. Il avait enfin compris ce qu’il fallait faire et il ne lui restait plus qu’à…
– Naunaud ! Tu es sourd ou quoi ?
Sa mère était entrée dans sa chambre comme une furie et lui avait attrapé le bras. Il se dégagea avec impatience.
– Tu ne vois pas que je suis occupé ?
– Tu appelles ça occupé ? Ces bêtises de jeux internet… Pourquoi ne sors-tu plus avec tes copains comme avant ? Et ton vélo c’est fini ?
– Mon vélo c’est fini ? Ça ne veut rien dire cette phrase…
– Allez viens ! Macaroni cheese ! Youpi !
Elle se mit à danser dans la chambre en répétant « macaroni cheese » de sa voix de crécelle. Arnaud soupira et sauvegarda son jeu avant de se lever avec réticence. Il ne pouvait jamais gagner avec elle. Elle était insupportable.
– Tu ne peux pas dire des pâtes au fromage comme tout le monde ?
– Why, darling Naunaud ? Tell me why ? Tell me why ?
Elle se lança dans une chanson de Bronski Beat3, qui lui rappelait sa jeunesse et qu’elle chantait faux de toute sa voix. Arnaud mit ses mains sur ses oreilles et s’enfuit dans la cuisine.
– Tu n’es pas anglaise ! Arrête ! Parle en français !
Une assiette de nouilles nageant dans une béchamel au fromage trop liquide l’attendait sur la table. Il s’assit et se mit à pousser la mixture flasque et blême du bout de sa fourchette.
– Allez Naunaud, dit sa mère en riant. Une bouchée pour Maman ! Une bouchée pour Papa ! Une bouchée pour ma chère feue belle-mère…
Arnaud sentit une bouffée de chaleur lui enflammer le visage. Il repoussa l’assiette avec violence, se leva brusquement et bouscula sa mère en sortant de la cuisine. Puis il courut s’enfermer dans sa chambre.
– Ouvre cette porte ! cria Poppy. Arnaud ! Viens manger immédiatement et arrête tes simagrées ! Tu ne la connaissais même pas. Ton père est peut-être berné par ton soi-disant chagrin, mais à moi on ne la fait pas !
Elle attendit un moment.
– Bon, si c’est comme ça, pas de dîner ! Tu l’auras voulu !
Arnaud l’entendit partir et un soulagement intense l’envahit. Il la détestait tellement en ce moment que ça lui faisait peur. Sa méchanceté sous couvert de plaisanterie, sa médiocrité de sentiments et son ego surdimensionné… Il voyait tous les défauts que la plupart des autres ne discernaient pas car elle jouait bien son rôle de bobo sympa. Il l’abhorrait. Comment son père avait-il pu… Il secoua la tête pour se débarrasser de cette pensée importune.
C’est alors que son téléphone vibra dans sa poche. Il le saisit machinalement et consulta l’écran. Son cœur eut un sursaut de joie absolue et sa colère le lâcha instantanément. Il venait de recevoir un email de Sieg. Cela faisait des semaines qu’il n’avait plus reçu de nouvelles de lui et son ami lui manquait intolérablement.
***
Il jeta son téléphone sur le lit et s’installa en hâte devant son ordinateur. Un email de Sieg l’attendait bien dans sa boîte aux lettres. Pas de titre, mais ça n’était pas un problème, même si ce n’était pas le style de son ami. Le mail ouvert, il n’y avait aucun message, juste un document en pièce jointe. Le compte de son ami avait été piraté ! Une déception puissante lui vida la tête. Après un long moment, le regard fixé sur l’écran sans le voir, il allait refermer le mail – il ne pouvait pas se résigner à l’effacer – quand le titre de l’attachement attira son attention.
« Für meinen kleinen König »
Il avait déjà rencontré cette phrase. Mais où ? Il la lut à haute voix, d’abord avec son accent français, puis en essayant de la prononcer à l’allemande.
Agnès !
Ce nom lui fit battre le cœur et fit flamber ses joues. Il revit en un éclair, un minois délicieux de petite jeune fille, minois charmant qui, sans qu’il y ait pris garde, était devenu dans son esprit le visage de sa bien-aimée Marwen. C’était un message d’Agnès, la cousine de Sieg, rencontrée brièvement dans un moment d’extrême danger et presque oubliée depuis, tant sa grand-mère l’avait occupé.
Sans attendre, il cliqua sur le document pour l’ouvrir. C’était un article de journal en allemand. Un passage avait été surligné en jaune et une exclamation inscrite en rouge à côté qui disait en français « mensonges ! ». Tout en bas de l’article, il y avait une photo.
D’abord l’image ne lui dit rien. C’était une scène de manifestation, avec des gens qui hurlaient des slogans ou des insultes, le visage contorsionné par la haine ou la colère. Il y avait aussi une ambulance, quelques fourgons et des CRS avec des casques et des boucliers. De quoi s’agissait-il ? Agnès avait dû se tromper en lui envoyant ceci. Pourtant c’était bien à lui qu’elle avait dit « Du bist mein kleiner König ».
C’est alors que ses yeux se posèrent sur un corps inanimé allongé sur une civière que les ambulanciers emportaient. Le visage était abîmé mais il le reconnut instantanément. La vie qui était revenue en lui quand il s’était souvenu d’Agnès, le quitta à nouveau, remplacée par une angoisse insupportable. Ce garçon inconscient ou même peut-être pire, c’était son ami de cœur, son âme sœur. C’était Sieg !
***
S’il était… mort, on aurait recouvert son visage comme ils le font toujours à la télé ou dans les films. Arnaud se frappa la tête des deux mains comme pour persuader son cerveau que son ami était en vie.
Il lui fallait comprendre ce que disait cet article stupide. Et d’abord agrandir cette photo et s’assurer que… Oui, c’était bien lui. Pas de doute possible. À moins que le mot « mensonges » en rouge signifie que ce n’était pas Sieg, que c’était son sosie, un imposteur. On faisait bien ça pendant la guerre. Il avait lu quelque part que, pendant la Seconde Guerre mondiale, on avait utilisé un sosie du commandant anglais Montgomery, le célèbre Monty, pour berner les nazis. Hitler, lui-même, qui était complètement parano, avait bien une dizaine de doublures qui prétendaient être lui. Saddam Hussein avait fait la même chose au moment de l’invasion de l’Iraq. Mais pourquoi Sieg aurait-il un double ?
Il cliqua sur l’option de traduction. Le texte, en français fragmenté et souvent incompréhensible, lui donna une idée vague de ce qui y était dit. Il semblait y avoir eu une rixe entre des jeunes d’extrême droite et des antifascistes. Il y avait eu des blessés, dont le garçon sur la photo qui était grièvement touché. Le sang d’Arnaud s’était glacé dans ses veines. Sieg, son meilleur ami, avait été grièvement blessé et on ne lui avait rien dit ! Ni le nom du journal ni la date ne paraissaient sur l’article. Il se mit à googler frénétiquement pour trouver d’autres références à cet affrontement mais il ne trouva que des articles sur de plus grosses manifestations.
Pourquoi la charmante Agnès lui avait-elle envoyé ce message si peu clair ? Que signifiait son annotation « mensonges » ? Était-ce un mensonge que Sieg était blessé grièvement ? Un soulagement tel l’emplit à cette pensée qu’il prit cette bouffée d’espoir pour un pressentiment. Il se sentait tellement mieux avec cette version des événements qu’il décida qu’elle devait être la bonne. Sieg n’était qu’un peu blessé. Peut-être était-ce un stratagème pour infiltrer les milieux d’extrême droite fréquentés par son cousin, le frère d’Agnès ? Il avait fait preuve d’un tel courage quand il s’était opposé à son oncle monstrueux et avait failli mourir dans le souterrain du Rhombus. Il était capable d’un héroïsme absolu. Le cœur d’Arnaud se gonfla de fierté. Il n’avait jamais rencontré un être aussi droit et profond que Sieg. Et pourtant, malgré tout, il l’avait perdu. Ils n’étaient en contact que rarement. Une fois ils s’étaient parlé sur Skype, et il avait eu le bonheur de revoir le visage pur et les yeux clairs de Sieg. Autrement ils avaient échangé quelques mails, plutôt superficiels, qui avaient laissé Arnaud sur sa faim. Il avait respecté la distance que le jeune Allemand avait voulu placer entre eux. Arnaud l’aimait comme il n’avait jamais aimé un ami, mais ce n’était pourtant pas assez, et Sieg souffrait.
Plus l’été sur l’Île Verte s’éloignait dans le temps et plus il lui manquait. Il n’avait plus aucun intérêt pour ses copains d’avant et s’était même demandé si ses sentiments pour Sieg n’étaient pas plus forts qu’il ne le pensait. Mais à chaque fois qu’il avait des doutes, il lui suffisait de repenser à Marwen, et son cœur se mettait à battre si fort qu’il savait qu’il ne pourrait jamais donner à Sieg la qualité d’amour qu’il méritait. La vie était vraiment compliquée. Et la fille qu’il aimait avait eu son âge pendant la Seconde Guerre mondiale. Des décennies les séparaient à jamais. Il ne savait ni si elle était encore en vie ni même à quoi elle ressemblait. Il n’avait d’elle que son journal intime écrit de septembre 1939 à juin 1940, document extraordinaire qui avait tout changé pour lui. Personne de son âge ne pourrait comprendre sauf celui à qui il ne pouvait plus se confier, Sieg. Le flot de ses pensées se répétait sans cesse et ce cercle vicieux semblait sans issue.
Il avait besoin de sortir prendre l’air.
Il entrouvrit la porte et entendit que la Gitane, le surnom qu’il avait donné à sa mère bobo et New Age, écoutait une de ses musiques des Andes et devait faire son quart d’heure de méditation. Il attrapa sa veste et sortit à pas de loup. Il ne supportait pas l’idée d’avoir à répondre à ses questions. Il quitta l’appartement sans un bruit et dégringola l’escalier. À peine avait-il fait quelques pas dans la rue qu’il sentit son téléphone vibrer dans sa poche. C’était un appel anonyme et il se dit que parler à un démarcheur était la dernière chose qu’il voulait faire. Il ignora donc l’appel et le message qui suivit. Il aurait tout le temps de l’écouter quand il se serait rafraîchi les idées.