PARIS, SEPTEMBRE 1943James avait un mal de tête affreux et des douleurs dans la poitrine quand il respirait mais le médecin a priori n’avait trouvé rien d’alarmant.
– Pour la tête, il faut attendre pour savoir si des malaises apparaissent ou si la migraine se prolonge. Quant à vos côtes, je ne sens rien de cassé. Qu’elles soient contusionnées ou fêlées, il n’y a pas grand-chose à faire. Prendre de l’aspirine et les baigner à l’eau froide pour lutter contre l’inflammation et juste vous reposer. Ne rien faire de physique.
Il fit fondre deux tablettes d’aspirine dans un verre d’eau qui était sur la table de nuit, mélangea le liquide avec une cuiller et aida James à le boire. Le goût amer et les particules crayeuses d’aspirine lui firent faire la grimace.
– Un peu de saccharine lorsque vous prendrez la prochaine dose rendra le breuvage moins mauvais ; et si jamais vous arriviez à mettre la main sur du sucre ce serait encore mieux. Mais hélas ça m’étonnerait…
Il se leva et remit son stéthoscope et ses ustensiles dans sa sacoche.
– Essayez de vous allonger sur le côté qui vous fait souffrir. Cela semble contradictoire mais ça va vous soulager et vous permettre de mieux respirer.
Il ferma son sac puis sortit accompagné de Mme de Tréharec. James les entendit parler dans l’entrée mais ne put comprendre ce qu’ils disaient. Il se tourna sur le côté douloureux comme lui avait indiqué le docteur et après quelques ajustements, malgré le mal de tête qui lui serrait les tempes et la nuque, il s’endormit.
***
La forêt était sombre mais calme et reposante. James essaya de desserrer son casque de chevalier qui lui comprimait les tempes mais n’y parvint pas. Il voulait réfléchir mais son casque étroit l’en empêchait. Il savait juste qu’il cherchait son cheval et avait complètement oublié les circonstances dans lesquelles il lui avait échappé. Il se disait que s’il réussissait à se rappeler les événements qui avaient mené à la perte de son cheval, il aurait de meilleures chances de le retrouver.
Il marchait comme il le pouvait dans sa lourde armure. Une douleur sourde dans le haut du ventre, juste sous les côtes, attira son attention. Il palpa son abdomen et sentit quelque chose. Il tenta de l’extraire et une douleur intense lui coupa le souffle. Il s’appuya alors contre un tronc d’arbre. La lune se dégageait du carcan des nuages. Dans le rayon pâle, il vit que l’objet enfoncé dans son corps était le bois d’un cerf. La vision était si choquante qu’il glissa sur le sol humide et s’effondra au pied de l’arbre.
***
– James ! James ! Réveille-toi !
Le jeune homme ouvrit les yeux. Le Frère Jean était penché sur lui.
– J’ai dormi longtemps ?
– Hélas non, et je suis bien triste de te réveiller mais nous avons reçu des mauvaises nouvelles, et tu vas devoir partir d’ici pour quelque temps.
– Partir où ?
– Ne t’inquiète pas de ça, dit le Frère qui ouvrait tiroirs et armoire pour remplir une valise. De toute façon, il est temps de rentrer voir Anne, qui doit se sentir bien seule sur l’Île Verte. Son éducation souffre aussi ainsi que celle de Marwen.
À l’évocation de sa sœur et de Marwen, James se sentit régénéré.
– Sans oublier ton meilleur ami, Gaël, ajouta le Frère en fermant la valise.
Une douleur aiguë, comme un coup de poignard dans le ventre, fit grimacer James.
– Ce sont tes côtes ! dit le Frère Jean. C’est extrêmement douloureux. Mais ça va passer. Bon, on ne va pas mettre ton orthèse parce qu’on n’a pas loin à aller. Tu t’appuieras sur moi. On va juste chez la tante de ta mère. Seulement pour quelques jours jusqu’à ce que tu te sois assez remis pour partir en Bretagne.
– Quelles sont les mauvaises nouvelles ?
Mme de Tréharec arriva à ce moment-là.
– Maman, quelles sont les mauvaises nouvelles ?
– Rien, mon chéri.
Elle jeta au Frère un regard peu amène qui n’échappa pas à James, malgré son abattement.
– C’est juste une précaution, dit-elle, à cause de la visite d’aujourd’hui. Tu es amoché et je veux que tu sois tranquille.
– Tu crois qu’ils vont revenir ? Je ne veux pas te laisser seule !
Sa mère s’était assise sur son lit. Elle lui plaça un doigt sur la bouche pour le faire taire et de l’autre main lui caressa les cheveux.
– Ils ne vont pas revenir et je ne risque rien du tout. Mais je serai plus sereine si je te sais au calme chez Tante Kiki.
– Pourquoi ne viens-tu pas avec moi ?
– Le Frère va venir s’occuper de toi chez Tante Kiki. Mais il n’y a que deux chambres d’amis.
James allait protester quand une autre douleur lui coupa le souffle.
– Tu vois que j’ai raison ! Tu t’agites ici et tu te fais mal. Tu seras mieux chez elle et je viendrai te voir tout le temps. Elle n’habite qu’à deux rues d’ici !
– Et Papa ?
Mme de Tréharec détourna la tête et se leva.
– Il n’y a pas de temps à perdre, dit-elle d’une voix presque sèche, ce qui n’était pas du tout dans son caractère. Kiki est âgée et je ne veux pas que tu arrives trop tard chez elle. M. Jeannot se chargera de la valise, de ton orthèse et de tes cannes anglaises. Il doit rentrer chez lui avant le couvre-feu. Alors plus de discussion.
Le Frère et Mme de Tréharec l’aidèrent à s’habiller. James serrait les dents pour ne pas crier de douleur. Une sueur glacée lui coulait le long du dos. Sa mère lui jetait des petits regards anxieux. Il essaya de lui sourire plusieurs fois pour la rassurer. Elle n’était sûrement pas convaincue mais elle ne dit rien. Encore une réaction qui ne lui ressemblait pas. Si James avait eu moins mal à la tête, il aurait insisté pour qu’on lui explique la vraie raison de cette fuite précipitée. Mais il s’en sentait bien incapable.
On le laissa quelques instants assis sur un fauteuil dans l’entrée, tandis que se déployait autour de lui une activité aussi fébrile qu’incompréhensible, ponctuée de mots chuchotés à la va-vite. Seul M. Jeannot avait du mal à parler bas.
– Vous êtes sûr que vous pourrez le porter tout seul ? … Non, bien sûr, ça attirerait trop l’attention… Bon, ben je fais le guet et j’apporte ensuite la valise et les béquilles… Oui et les légumes, bien sûr. Tout ça, hop dans la brouette, ni vu ni connu !
Le Frère Jean s’approcha de James et lui mit une main amicale sur l’épaule.
– Ton courage va être testé, James, car je ne peux pas te porter. Tu vas devoir marcher en t’appuyant sur mon bras. On n’a pas très loin à aller mais cela va être difficile. Tu crois que tu vas pouvoir le faire ?
James hocha la tête et la douleur se répercuta d’une tempe à l’autre. Un soupir lui échappa mais le Frère ne le remarqua pas. Il était parti chercher un manteau et un chapeau qui appartenaient à sa grand-mère et que l’on gardait dans le placard de l’entrée. Malgré son abattement, il ne put cacher sa surprise quand le Frère l’aida à enfiler le manteau et plaça le chapeau à voilette démodé sur sa tête.
Mme de Tréharec leva les yeux du sac qu’elle avait rempli de légumes pour la tante Kiki, vit son fils et éclata de rire.
– La vie est bizarre, dit-elle en le rejoignant, même dans les moments les plus difficiles, il y a presque toujours un côté drôle. James, mon chéri, tu fais une vieille dame tout à fait convaincante !
À ce moment-là, M. Jeannot apparut à la porte de la cuisine.
– La voie est libre, dit-il, vous pouvez y aller. Je vous suivrai de loin avec ma brouette.
Mme de Tréharec prit la main de son fils et l’embrassa. Puis elle regarda le Frère et lui fit un petit signe de la tête. Ce dernier offrit son bras à James.
– Allez mon grand, dit-il, on respire un bon coup et on y va.
***
Les quelques jours passés chez la tante Kiki se fondirent en un brouillard indistinct pour James. Douleur et inconscience se succédaient et le laissaient sans force même lorsqu’il était éveillé.
Sa mère était venue le voir chaque jour. Elle s’efforçait de sourire et de plaisanter devant lui, mais il avait remarqué ses yeux rouges et boursouflés. S’inquiétait-elle donc tellement à son sujet ? Son père lui n’était pas venu, ce qui l’étonnait, mais on lui répétait à chaque fois qu’il le demandait, qu’il était parti se cacher après la visite de la Gestapo chez eux et à son bureau. James était trop épuisé pour poursuivre une pensée jusqu’au bout et n’avait pas insisté.
Peu à peu, il reprit des forces. Au bout de dix jours il était capable de rester assis dans un fauteuil pour lire. Il commença même à se lever pour faire quelque pas dans l’appartement de tante Kiki.
C’était un parcours sinueux pour éviter les piles de livres et les nombreux chats qu’elle encourageait à venir chez elle. Il ne voyait que rarement la vieille dame qui passait ses journées à s’adonner à des bonnes œuvres et ses soirées à lire en donnant de minuscules morceaux de nourriture à ses nombreux chats. L’odeur d’urine et les poils de félins que l’on trouvait partout ne la dérangeaient aucunement. La mère de James disait d’elle qu’elle avait un cœur d’or pour les clochards et les chats de gouttière. Le reste du monde n’existait pas vraiment à ses yeux. Elle n’avait pas du tout fait d’effort pour passer du temps avec son petit-neveu et ne s’était jamais enquise de savoir ce qui lui était arrivé ou s’il allait mieux. Mais elle lui donnait une petite tape amicale sur la joue quand elle le voyait et lui demandait à chaque fois s’il aimait les chats.
– Elle est parfaite, disait le Frère Jean. On pourrait cacher une garnison de pilotes anglais chez elle et elle ne se demanderait jamais ce qu’ils font là. À condition bien sûr qu’ils aiment les chats !
James riait et le Frère se frottait les mains.
– Tu peux rire maintenant sans faire de grimace ou crier de douleur ! On en voit le bout ! On en voit vraiment le bout.
C’était sa nouvelle expression fétiche. Il la répétait tout le temps comme si, magiquement, elle allait pouvoir amener plus vite la fin de leurs souffrances et la fin de la guerre. En fait, on n’en voyait pas du tout le bout. On espérait que « le bout » arriverait un jour, lorsqu’on entendait des nouvelles encourageantes sur l’avancée des Alliés à Radio Londres. Mais écouter cette fréquence était en soi une activité de plus en plus dangereuse. Le lendemain de la visite du cambrioleur, qui avait réveillé James en pleine nuit, M. de Tréharec avait emporté la radio dans une valise remplie de vêtements, et les nouvelles de Londres s’étaient ainsi taries.
Quinze jours environ après son arrivée en piteux état chez sa vieille tante, James souffrait toujours un peu de ses côtes mais plus du tout de sa tête et il pouvait recommencer à porter son orthèse. Sa mère arriva un soir comme une voleuse. Elle n’était pas venue depuis trois jours et il s’inquiétait.
Elle poussa un cri de joie quand son fils l’accueillit à la porte d’entrée.
– Oh mon Dieu merci ! Tu es guéri. Je me suis fait tellement de souci. Au moins toi…
Elle s’interrompit brusquement et serra son fils dans ses bras. James aurait dû se sentir soulagé de la voir mais une peur affreuse lui serra le ventre. Pourquoi avait-elle dit, « au moins toi… » avant de s’interrompre ? Il pressentait pourquoi mais ne supportait pas d’y penser. Oh mon Dieu, il savait ! Il l’avait deviné depuis le début mais sa maladie l’avait protégé. À cet instant-là, il aurait tout donné pour qu’on lui inflige une douleur physique si forte qu’il ne puisse plus penser ou qu’il retombe dans l’inconscience.
Il la tenait contre lui, si menue et fragile, et il se força à se calmer. Elle aurait besoin de lui. Il était son grand-fils et il ne lui avait apporté que des soucis. Il était temps qu’il joue son rôle d’homme. Surtout maintenant…
Il l’embrassa dans ses cheveux, dont il aimait le subtil parfum de rose, et murmura à son oreille :
– Je sais… Je sais pour Papa…
Il sentit le corps entier de sa mère se raidir et elle se détacha de lui presque brutalement.
– Quoi ? Tu sais quoi ? Papa va… bien j’en suis sûre. Je n’ai pas de nouvelles depuis la descente chez nous.
James la prit doucement par le bras et la conduisit comme si elle était très fragile jusqu’à un fauteuil dans le petit bureau. Par la porte entrouverte du salon ils entendaient Tante Kiki fredonner à ses chats des airs impossibles à identifier. De temps en temps on entendait des miaulements agressifs quand plusieurs félins se battaient pour une même miette de nourriture.
Sa mère assise, il lui prit la main. Debout, penché au-dessus d’elle, il aurait fait n’importe quoi pour la protéger. Il se sentait soudain fort comme il ne l’avait jamais été.
– Je sais que Papa a été arrêté, dit-il d’une voix calme.
– C’est ridi… ? commença-t-elle comme pour prétendre que ce n’était pas du tout le cas, puis elle dut se rendre compte de la futilité de son mensonge, soupira et rendit les armes. C’est le Frère qui te l’a dit ?
– Non, dit James, il ne m’a rien dit mais je le savais. Tu ne peux rien me cacher.
Elle leva son regard cerné vers lui et lui fit un sourire beau et triste.
– Ils l’ont arrêté le lendemain de leur visite à la maison. Il est à Fresnes et je n’ai pas encore pu le voir. Des amis ont essayé d’intercéder pour lui. Thomas est optimiste. Ils n’ont rien trouvé chez nous ou au bureau. Ils n’ont rien contre lui…
James ne dit rien. Il serra juste plus fort la main frêle de sa mère. Une résolution montait en lui dont il ne lui souffla pas un mot. Ce serait entre lui et le Frère Jean.
Quand elle le quitta elle semblait rassérénée et l’embrassa avec tendresse.
– Tu m’as fait beaucoup de bien ce soir, mon grand, comme dirait ton père.
Elle lui fit une brève caresse sur la joue puis sortit dans la nuit glacée. Il était temps car elle devait être rentrée avant le couvre-feu.
***
– Ta mère n’acceptera jamais que tu fasses ça ! s’exclama le Frère Jean les yeux écarquillés d’angoisse derrière ses petites lunettes.
– Mais vous ne comprenez pas, dit James, elle n’en saura rien !
Le Frère respira profondément et fit quelques pas dans le salon.
– Tu es devenu fou. Pourquoi crois-tu que ta mère a tellement voulu que tu te réfugies ici plutôt que tu restes chez vous ?
– J’ai bien compris, cher Frère, mais je sais que rien de fâcheux ne m’arrivera.
Le Frère secoua la tête avec découragement.
– Et comment tu sais ça, toi ?
James lui fit un petit sourire coquin.
– Parce que vous prierez le bon Dieu pour moi !
Le Frère ouvrit la bouche puis la referma sans un mot, comme une carpe.
– Là je vous en bouche un coin ! dit le garçon en riant.
– Ne sois pas impertinent !
– Je ne me le permettrais jamais, dit James en prenant un air faussement contrit. Mais vous devez admettre que vous n’avez rien à redire contre mon argument. Car si vous me contredisez cela signifie que vous n’avez pas confiance dans le pouvoir du Grand Patron.
Le Frère grommela des mots incompréhensibles, puis il ouvrit la bouche comme pour dire quelque chose mais ne dit rien.
– Vous voyez !
– C’est un coup bas, James, un coup très bas.
– Mais pas du tout, au contraire ! La foi nous sauvera, c’est bien saint Paul qui dit ça ?
– « Car c’est par la grâce que vous êtes sauvés, par le moyen de la foi », corrigea-t-il.
– Exactement ! Vous l’avez dit encore bien mieux que je n’aurais su le faire.
– Éphésiens 2 : 8-10, récita le Frère comme si cette information précise apportait quelque chose de fondamental à la conversation.
– Je n’en doute pas, dit James en souriant.
Le Frère, déstabilisé par l’attitude de son élève d’habitude si docile, ne savait visiblement plus que faire.
– Qu’y avait-il dans vos aspirines ? dit-il, son vouvoiement trahissant son trouble. Avec tous les ersatz, on ne sait plus ce qu’on prend.
– Juste une petite dose de courage, dit James. Je ne peux absolument pas laisser ma mère se débattre toute seule. Quant à mon père… Je ne me pardonnerai jamais si je n’essaie pas de le faire libérer.
Le Frère secoua la tête avec une petite moue, mais James sentit qu’il avait marqué des points.
– Je peux comprendre ça en effet. Et c’est d’ailleurs tout à ton honneur. Mais imagine si quelque chose t’arrivait. Ta mère ne s’en remettrait jamais. Quant à ta sœur… Et ton pauvre père ! Ce serait lui qui ne se pardonnerait jamais !
– Mais rien ne m’arrivera.
– Grâce au Seigneur ! dit le Frère en levant les yeux au ciel sans grande conviction.
James étouffa une envie de rire. Il ne s’était jamais senti aussi en forme et aussi confiant depuis sa polio. Il était investi d’une mission et, tout à coup, tout lui paraissait simple et clair.
– Oui… mais aussi parce que les boches n’ont rien trouvé qui l’incrimine, et que mon parrain, Thomas de La Baussaine, le meilleur ami de Papa, est optimiste. Si lui y croit, il n’y a pas de raison pour que nous n’y croyions pas nous-mêmes.
Le Frère pinça les lèvres. Il réfléchissait.
– Mais si personne ne va plaider pour lui, continua James, il est tout à fait possible qu’il soit oublié dans la prison où ils l’ont enfermé. Il pourrait même être déporté.
Le Frère se tritura le menton.
– Et cette personne qui ira plaider, c’est obscène de penser que ça devrait être ma mère alors que mon père a un fils tout à fait capable de se montrer à la hauteur.
Le Frère soupira.
– Très bien, dit-il, tu m’as convaincu et je suis même fier de toi mais je refuse que tu y ailles seul. Je viendrai avec toi.
James étreignit son précepteur qui, bien qu’ému, ne sut comment répondre à ces effusions.
– Allez au travail ! Cette version latine ne va pas se faire en bavardant.
James éclata de rire et, attrapant ses cannes, il partit du pas le plus vif que le Frère lui ait jamais vu adopter pour aller faire son travail scolaire.