StrasbourgLudovic Mermoz sentait que la situation lui échappait. Ce sentiment n’était pas désagréable. Depuis sa plus tendre enfance il avait dû lutter pour se maintenir à flot. Quand son père s’était tiré il n’avait pas huit ans. Il avait fait sa part de boulot pour aider un peu sa mère. Lorsqu’une sale maladie avait emporté cette dernière, il avait à peine onze ans. Il était en sixième, ça ne marchait pas trop mal.
Il avait alors fait quelques séjours en foyers, avant de se trouver placé dans des familles plutôt sympas. Il avait poursuivi des études correctes. Il avait même eu le bac avec mention. Les choses s’étaient alors à nouveau dégradées : Michel, le père de la famille d’accueil de l’époque avait perdu son emploi de cadre dans une petite entreprise de mécanique. Ludovic était en première année de fac de droit. Il avait rapidement compris qu’il devenait un boulet… S’il continuait à se faire entretenir, c’était au détriment du reste de la famille. Il avait donc pris sa destinée en mains. École le jour, petits boulots le soir. Il avait loué un appartement à la limite de l’insalubrité, dans la périphérie strasbourgeoise. Il avait réussi à obtenir sa licence et le concours d’entrée pour le master professionnel de journalisme à l’université Robert Schuman. La première année s’était bien passée.
En ce mois de février, le premier semestre touchait à sa fin et Ludovic décrochait. Pour la première fois de sa vie. Durant les cours, les concepts se mélangeaient dans sa tête. L’approfondissement des connaissances relatives à l’aménagement du territoire, l’urbanisme, son sujet de mémoire, la méthodologie de construction d’un support d’information… Il était complètement largué. Le boulot qui le faisait vivre était exténuant. Il avait laissé tomber le Mac Do pour raisons idéologiques et s’était retrouvé aux abattoirs de la ville. La nuit, il trimballait de la viande dans des frigos. Le jour, il dormait en cours. Il n’aurait jamais la validation de son semestre.
Il avait décidé de lever un peu le pied. On le voyait de moins en moins dans les amphis et de plus en plus dans les bistros du centre-ville. Ludovic s’y était rapidement fait quelques amitiés. Des étudiants en perdition comme lui, des chômeurs sans espoir mais philosophes. Il passait ses après-midi et ses soirées libres à jouer des pots de blanc-cassis au poker en refaisant le monde.
Quand ils avaient la chance de tomber sur un petit bourgeois venu s’encanailler, ils l’initiaient à un autre de leurs jeux favoris : le vert-de-gris. Il s’agissait de compter à tour de rôle. On disait “vert” pour les multiples de trois, “gris” pour les multiples de cinq, “vert-de-gris” pour les multiples de trois et de cinq. Il y avait d’autres finesses, “Get” remplaçait vingt-sept, par exemple. En rajoutant à cela des changements de sens de rotation à certains moments clés, les novices étaient sûrs de perdre face à des adeptes chevronnés comme Ludovic et sa b***e. Le plus amusant étant que celui qui perdait devait boire un verre de blanc-cass. Chaque fois.
Ce soir-là, ils étaient tombés sur un coriace. Il avait dû boire une bonne douzaine de verres avant de lâcher prise. Le jeu avait ensuite continué jusqu’à ce que la victime du jour tombe de sa chaise. Alors, comme d’habitude, le patron les avait rejoints avec son air faussement fâché et leur avait demandé d’évacuer leur nouvelle recrue.
Ludovic, accompagné de l’un de ses comparses venait de s’acquitter de la tâche. Ils avaient chargé le jeune homme qui commençait à délirer un peu sur le siège arrière de la Méhari de Ludovic. Puis ils l’avaient transporté chez lui. Enfin, chez ses parents. Ils l’avaient assis contre la porte d’entrée, avaient sonné et étaient repartis sans demander leur reste. Ce genre de petites soirées les amusait beaucoup.
Alors qu’il gravissait les marches conduisant à son appartement, après avoir éclusé quelques verres supplémentaires en commentant avec ses potes le bon moment qu’ils venaient de passer, il sentit une présence sur le palier. Il n’avait jamais de visites en temps normal. Il stoppa sa progression et s’empara du couteau qui ne quittait jamais sa poche. Une visite à trois heures du matin, ce n’était pas normal. Il se plaqua contre le mur et attendit que la minuterie cesse de fonctionner. Lorsque tout fut plongé dans l’obscurité, il reprit sa progression, sans faire le moindre bruit. Il bénéficiait d’un avantage sur l’étrange visiteur : il vivait ici depuis trois ans et connaissait le moindre recoin. Mais celui ou celle qui attendait savait qu’il était dans l’escalier : malgré l’arrêt de la minuterie, aucune porte n’avait claqué…
Ludovic fut tenté un moment de faire demi-tour et d’attendre dehors. Mais la curiosité l’emporta sur la crainte et il finit son ascension silencieuse. La personne n’était pas forcément là pour lui. Il y avait deux autres appartements à son étage. Il était pratiquement au niveau du palier maintenant. Il entendait une respiration. L’inconnu était placé près de l’interrupteur. Ludovic serrait son couteau, de manière à pouvoir frapper de bas en haut si nécessaire. Il s’apprêtait à pousser une sorte de cri de guerre et à foncer, lorsque la cage d’escalier fut à nouveau inondée par la lumière.
L’homme qui lui faisait face semblait bien inoffensif. Une cinquantaine d’années, un visage rougeaud, un costume bon marché qui dissimulait mal un embonpoint conséquent.
— Ludovic Mermoz ? lança-t-il d’une toute petite voix en lorgnant le couteau.
— Qu’est-ce que vous me voulez ?
— Je dois d’abord m’assurer que vous êtes le bon Ludovic Mermoz. Vous êtes le fils de Marcel Mermoz et de Jeanne Michel ?
— Qu’est-ce que c’est que… Oui, c’est bien moi. Vous allez me dire, à la fin ?
— J’ai une chose très importante à vous annoncer, monsieur Mermoz. Mais on serait peut-être mieux à l’intérieur. Et vous pourriez ranger cette arme, c’est d’un ridicule…
Ludovic constata que la lumière venait de s’éclairer chez l’un de ses voisins. Il ne tenait pas spécialement à se faire remarquer. Il souffla :
— On rentre, mais je garde le couteau.
Sous le regard de cet étrange visiteur, Ludovic débarrassa grossièrement ce qui faisait office de table. Les reliefs du repas précédent rejoignirent une poubelle saturée de déchets malodorants. L’assiette et les couverts s’ajoutèrent à une pile instable débordant de l’évier. Il renonça à chercher l’éponge et ramassa d’un revers de main les miettes et autres bouts de croûte de fromage tout en invitant l’inconnu à s’asseoir. Il déposa le produit de sa récolte sur le rebord de la fenêtre. Il la laissa ouverte pour les odeurs, malgré le froid. Enfin, il s’assit à son tour.
— Excusez-moi, je n’avais pas prévu votre visite ! lança-t-il.
— Ne vous excusez pas, j’ai l’habitude d’entrer dans des endroits bien pires… Mais, laissez-moi me présenter…
L’homme lui tendit une carte de visite. Ludovic lut rapidement :
“Bernard Boiledieu, cabinet Erston & Freiston, Généalogie et Recherches successorales Internationales, Montréal, Québec”
Suivaient une adresse mail et un numéro de téléphone-fax.
Le regard de Ludovic se porta à nouveau sur son invité surprise. Son nom, sa tenue vestimentaire et son physique ne collaient pas avec le luxe affiché par la carte, tant au niveau de la qualité du papier que du clinquant des mots.
— Vous êtes Québécois ? s’enquit-il. Vous n’avez pas d’accent…
— Non, le siège de la société qui m’emploie se trouve là-bas. Nous avons des agences dans une cinquantaine de pays. Je suis responsable de l’antenne française. Bien, les présentations étant faites, je vais vous expliquer la raison de ma présence ici… Tout d’abord, j’ai deux nouvelles à vous annoncer…
— Une bonne et une mauvaise, je parie ! s’exclama Ludovic.
— Vous ne croyez pas si bien dire. La mauvaise, c’est que votre tante est décédée…
— Ma tante ? Mais… Je n’ai plus de famille depuis la mort de ma…
— C’est ça, mon travail, figurez-vous. Lorsqu’une personne décède, nous sommes chargés de retrouver d’éventuels héritiers. Votre tante, Viviane Sallarue, était la sœur de votre père. Elle est décédée le 21 janvier, sans héritiers connus.
— Ce qui veut dire que mon père…
— Est mort lui aussi… Vous ne le saviez pas ?
Ludovic ne répondit pas. Il se releva et partit fouiller dans son évier. Il en sortit deux verres qu’il rinça rapidement. Il les posa sur la table et les remplit de Vodka à l’herbe de bison. Les deux hommes burent en silence. Boiledieu rompit le silence au bout de quelques minutes :
— La deuxième nouvelle, vous l’aurez compris, c’est que vous héritez… Très bonne votre Vodka…
Ludovic vida son verre et servit une nouvelle tournée.
— Quel est l’intérêt de retrouver des héritiers ? demanda-t-il. Vous travaillez pour qui ?
— Eh bien disons que quand quelqu’un décède en laissant un certain patrimoine, si personne n’en bénéficie, c’est l’État qui empoche tout…
— Et personne ne récupère de petites commissions au passage… Je crois que j’ai compris…
— Voilà… Bien, maintenant, il faudrait que je vérifie certains points. Avez-vous votre livret de famille ?
Lorsque Bernard Boiledieu quitta l’appartement, la bouteille était vide. Ludovic l’entendit pester et trébucher dans l’escalier. Il ressortit pour constater qu’il avait finalement trouvé le bouton de la minuterie et la rampe. Et ce qu’il entendit remonter des étages inférieurs n’était pas un renvoi d’ascenseur ! Le chargé de recherche en généalogie et recherches successorales internationales était sur les bons rails.
Sur la table, la carte de visite de la société Erston & Freiston tenait maintenant compagnie à celle d’un notaire du département de la Loire. Qu’est-ce que cette tante était-elle allée fabriquer dans ce coin ? Ludovic connaissait peu de chose de cette région : l’ASSE, les mines fermées et Manufrance. Fermée aussi… Il s’endormit sur son canapé.
CHAPITRE 3
lundi 12 février