IIQuelques minutes à peine pour la Mégane et la Mini. Même pas un regard du côté de la mer et de la baie du Kernic. Pas plus sur le trait de côte au loin et la station balnéaire de Plounéour-Brignogan-Plages. Laure reste concentrée sur son objectif premier. Se dépatouiller de cette histoire au plus vite, et aller retrouver Hugues pour passer quelques moments avec lui. Rue de Porz Guen. Toussaint Larivière, appelons-le comme cela, se gare devant la maison du fils de Mimsy. Se “regare” serait plus précis. Laure fait de même, avant de jeter un bref coup d’œil alentour. Pas de voisin immédiat. Ni de passant qui passe.
— Alors ! Pourquoi m’avez-vous fait venir ici ?
— J’étais chez une vieille amie à moi, à Fouesnant, qui a des soucis de santé, des problèmes de hanches. Je passais quelques jours chez elle, et hier soir, nous attendions son fils et sa belle-fille pour le dîner. Ils ne sont pas venus, et n’ont même pas téléphoné. Elle a essayé de les joindre à leurs différents numéros. Aucune réponse. Ce matin, elle a appelé au bureau : personne ! Elle est tombée sans cesse sur le répondeur. Elle commençait à vraiment s’inquiéter. Et comme elle ne peut pas se déplacer facilement, elle m’a demandé de “monter” jusqu’ici, pour essayer d’en savoir plus. Ça, c’est le premier épisode…
— Pourquoi elle n’a pas appelé des voisins, des amis, ou même la gendarmerie ?
— Parce qu’elle ne connaît personne par ici. Elle n’est jamais venue, et Bertrand, son fils, ne lui a jamais parlé d’amis dans le secteur, encore moins de voisins.
— Quant aux gendarmes, continue Laure, je pense qu’ils n’auraient même pas voulu se déranger. Un couple d’adultes qui ne donne pas signe de vie pendant une demi-journée, il n’y a pas de quoi déranger le GIGN.
Cette évocation fugace du corps d’élite de la gendarmerie nationale déclenche en elle une vision tout aussi fugitive : un bel homme nu sortant de sa douche et qui lui sourit. Avant de la prendre dans ses bras pour un gros câlin, et plus, car affinités. Évidemment, je comprends l’inquiétude de certains nouveaux lecteurs s’interrogeant sur le bien-fondé d’un rapprochement même onirique entre le GIGN et une scène d’amour torride au sortir d’une douche ? Alors que l’action ne se déroule pas dans un Sofitel new-yorkais, et que LSD n’est pas en train de passer l’aspirateur. Je compatis. Je vous précise donc brièvement, afin de dissiper dans votre esprit toute volute de doute sur l’état mental de l’auteur : remettez un uniforme au bel amant de Laure, et vous reconnaîtrez aussitôt Jean-Philippe Roche, Lieutenant-Colonel dans la gendarmerie de son état. Lequel officier a sauvé la vie de notre héroïne dans plusieurs aventures précédentes, avec l’appui du GIGN, avant de tomber dans ses bras, et dans ses draps. Fin de la parenthèse, et mes plus plates excuses aux fidèles lectrices et lecteurs.
— De toute façon, il était hors de question de prévenir les flics… Parce que le fiston a trempé et trempe sans doute encore, dans des affaires louches, si tu, si vous voyez, ce que je veux dire.
— OK ! Je n’ai pas besoin d’en savoir plus à ce stade ! Donc, qu’est-ce qui vous a foutu dans un état pareil ?
— Personne ne m’a répondu, les deux premières fois où je suis venu. Cet après-midi, j’ai fini par faire le tour de la maison, et au travers d’une porte-fenêtre, j’ai vu un désordre indescriptible dans la pièce, comme s’il y avait eu une bagarre. Je n’ai pas voulu rentrer… Je me suis dit que si quelqu’un m’avait vu, non seulement je devenais le suspect numéro 1 aux yeux des gendarmes, mais en plus je risquais de foutre le fils de mon amie dans la merde.
— Je ne comprends pas ! Vous me dites ça, et pourtant, vous revenez avec moi ! S’il s’est passé quelque chose à l’intérieur de cette baraque, on va bien être obligés de prévenir la brigade locale, et vous passerez encore plus pour le suspect numéro un !
— Non ! Laure, vous oubliez quelque chose. Vous, vous connaissez bien les gendarmes, vous avez l’habitude de collaborer avec eux. Ils vous apprécient, et vous vivez avec un lieutenant-colonel… L’évocation de l’officier a, sur lui, un effet beaucoup moins érotogène que sur LSD. Elle provoque même une réaction étonnante. Sans raison apparente, il se masse vigoureusement le poignet droit, visiblement toujours douloureux, souvenir de sa dernière rencontre avec le susnommé. Sur un bateau au large de la Côte de granit presque rose. Si c’est vous qui les contactez, vous pourrez témoigner en ma faveur, et ça m’épargnerait de revivre une période de ma vie que je voudrais oublier.
— Bon ! Admettons ! Je peux comprendre. Maintenant, assez tergiversé, on y va !
Toute la conversation qui précède s’est déroulée sur le bord de la route, bercée par le tendre mais bruyant évanouissement des vagues sur les plages de Porz Meur et Porz Guen, entrecoupé régulièrement par le bruit des véhicules à moteur. Quelques pas à peine. Toussaint, alias Vince pour sa copine Mimsy, et Laure arrivent à hauteur du portail. Jusque-là, à cause de la clôture et des troènes qui forment une haie opaque, ils ne voyaient que le haut de la façade de la maison. Maintenant ils découvrent aussi l’allée d’accès au garage. Surprise. Aucun véhicule stationné sur l’enrobé devant la porte de la dépendance. Plus de Peugeot Partner. Louis de Funès en aurait fait des tonnes devant une telle disparition.
Le pseudo-père de Laure se contente d’un sobre mais sonore :
— La… la voiture ! Ce n’est pas possible… Je n’ai pas rêvé ! Je n’ai pas rêvé… Elle était là ! Et son doigt montre avec une conviction indiscutable, la porte du garage. Libre de tout obstacle visuel. Il est donc revenu ?
— Bien voilà, tout s’arrange ! Le fils prodigue est revenu, a repris sa voiture et est parti à son boulot ou en balade. Fin de cette histoire qui n’a jamais commencé… Merci monsieur Larivière de m’avoir fait perdre mon temps. Je ne vous dis pas au revoir !
Et elle tourne les talons, ceux de ses sandales en toile blanche, aux semelles de corde. Histoire de faire ressortir le hâle, non de Plouescat, mais de ses pieds et de ses jambes plus bronzés que la colonne Vendôme. Lui reste à l’entrée de l’allée, figé par la surprise. Il met quelques secondes à réagir, et a tout juste le temps de la rejoindre avant qu’elle ne s’engouffre dans son “abeille”. Direction Perharidy, deuxième !
— Attends, le coup de la voiture est incompréhensible ! On doit aller vérifier la maison, je t’en prie ! L’exaspération se voit sur le faciès de Laure plus nettement qu’une lueur d’intelligence sur l’opercule d’un bulot. Je t’en prie ! Viens avec moi vérifier la maison !
Intérieurement, Laure ne peut refréner cette envie de pester contre cet empêcheur de tourner en rond, qui lui pourrit bien son temps. Elle néglige ce tutoiement intempestif et lâche, avec une acrimonie non feinte :
— On va frapper à la porte… Le dénommé Bertrand, si j’ai bien compris son prénom, va nous ouvrir, à moins que ce ne soit sa femme, et on va passer pour des couillons ! C’est ce que vous voulez ? Ou alors, il n’y aura personne, parce qu’ils sont ailleurs, ce qui est leur droit le plus strict. Ses beaux yeux verts d’eau virent au noir quand elle ajoute. Eh bien ! Soit ! Allons-y et qu’on en finisse. Vous commencez à me courir sévèrement sur le haricot !
Le curieux couple fait marche arrière, arrive à la porte. Frappe. Attend. “Re-frappe”. “Re-attend”. Pas de bruissement à l’intérieur, encore moins de bruit.
Un rictus, comment pourrait-il en être autrement, défigure un peu plus le visage de Laure quand elle murmure entre ses lèvres.
— Ma deuxième hypothèse était la bonne. Ils se sont retaillés… Si vous voulez passer la journée à les attendre, c’est votre problème ? Moi j’y vais !
— Je ne comprends rien ! Rien de rien, mais laisse, laissez-moi, une dernière chance ! Allons voir derrière ! S’ils sont repassés, ils ont dû ranger le bordel !
— Attendez… Réfléchissez deux secondes, ça ne vous fera pas de mal. Vous m’aviez donné rendez-vous aux halles, au centre-ville…
— Oui ! Comme vous m’aviez dit que vous n’aviez pas de GPS, j’ai pensé que ce serait plus simple à trouver pour vous. La topographie de la ville de Plouescat n’est pas forcément facile à comprendre.
— Je m’en fous ! Ce qui m’intéresse, c’est combien de temps êtes-vous parti ? Combien de temps au maximum avez-vous laissé cette maison sans surveillance ? Dix minutes, vingt, trente ?
Un haussement de sourcils plus tard, monsieur Larivière répond, avec un manque de certitude évident. Ou un manque de certitude certain, si vous préférez.
— Vous m’aviez dit que vous en aviez pour une petite demi-heure de trajet, alors j’ai attendu quelques minutes ici avant de rejoindre le bourg. Le temps de discuter ensemble près des Halles, le trajet pour revenir ici, je dirais que je suis parti vingt-cinq minutes à tout casser.
— Très bien ! Et vous pensez que tout le fouillis que vous avez vu derrière a pu être rangé en moins de vingt-cinq minutes ?
— Non ! Impossible. En tout cas, pas par une seule personne, ni même deux.
— On va donc aller voir ! Comme ça, on en aura le cœur net.
Il ne leur faut que quelques poignées de secondes pour contourner le garage, et arriver à hauteur de la terrasse arrière. Le linge sèche toujours, sans doute en mouillant les cordes. Ils s’approchent de la baie vitrée. Le soleil, plus généreux qu’à la première visite de Larivière, offre un éclairage suffisant pour visualiser nettement l’intérieur. Aucun désordre, aucun débris, bibelot ou papier sur le sol. Les plantes vertes dressent fièrement leur feuillage, dans des pots parfaitement verticaux. Les deux visiteurs n’échangent pas un mot, juste un regard. Suffisant pour que Laure n’ait aucun doute. Celui qui l’accompagne est complètement abasourdi. Plus sidéré qu’un ours polaire voyant un cocotier pousser sur sa banquise. La journaliste esquisse, et avec sa joue déformée, ce n’est déjà pas si mal, un sourire. Et demande :
— Alors, info ou intox ? De deux choses l’une. Soit vous avez rêvé, et tout était normal tout à l’heure, soit vous vous êtes absenté plus de vingt-cinq minutes… À moins, troisième hypothèse – qui démontre que LSD est toujours aussi douée en calcul – que vous n’ayez un peu abusé du “tut tut” à midi ?
Phrase qu’elle accompagne d’un simulacre de “torchage” de nez avec sa main droite qui ne laisse guère de doute sur la signification de sa remarque.
— Laure, je vous assure que tout ce que je vous ai dit est vrai. Je suis sûr d’avoir vu ce que j’ai vu. Je suis sûr de n’être parti d’ici qu’une grosse vingtaine de minutes.
Une discrète lueur anime d’un coup les pupilles veloutées de notre belle détective. Qui la connaît bien peut identifier dans ce discret signe oculaire les prémices d’une envie irrépressible d’en savoir plus. La situation abracadabrantesque devant laquelle elle se trouve agit comme un apport d’engrais sur ses petites cellules Breizh. Sa curiosité se trouve, d’un coup, piquée au vif. Plus rapidement qu’une chenille devenant papillon, elle se métamorphose. Oubliée sa visite à Perharidy. Maintenant elle veut comprendre ce qui se passe, ou ce qui s’est passé dans cette maison. Elle ne fait ni une, ni deux, elle agrippe la poignée de la porte-fenêtre. Son “père” a beau protester, lui dire qu’il a déjà essayé, en vain, d’ouvrir, qu’elle ne peut pas faire ça puisque les propriétaires sont revenus… rien n’arrête une LSD en mal de vérité. Elle n’a pas besoin de pousser bien fort, la porte s’ouvre toute seule, très facilement. Trop facilement. Dans la pièce, un salon-salle à manger avec une cuisine à l’américaine attenante, règne un ordre quasi parfait. Le mobilier, mixture évidente de meubles de famille vieillissants et d’éléments d’origine suédoise à assembler soi-même, ne révèle aucune trace de poussière ou de fragments suspects quelconques. Chaises parfaitement rangées contre la table, dans un alignement géométrique impeccable ; coussins, aux teintes en harmonie avec le papier peint, disposés soigneusement sur l’assise du canapé en cuir blanc ; deux fauteuils assortis, plus immaculés que l’âme, et l’aube, d’un enfant de chœur avant son entrée au catéchisme. Rien dans cette partie de la maison ne peut laisser imaginer que cette pièce ressemblait à un capharnaüm il y a moins d’une demi-heure. Et ce ne sont pas les tapis répartis avec goût sur le carrelage imitation ardoise, sans le moindre repli, qui pourront faire changer d’avis les deux intrus. Un coup d’œil rapide aux autres pièces ne leur laisse aucun doute : soit, ils viennent d’entrer dans l’univers de Mary Poppins, soit une fée du logis habite cette maison. Deux hypothèses qui ne cadrent pas du tout, mais alors pas du tout, avec le récit de monsieur Toussaint Larivière.
Mais, entre son doux délire concernant sa paternité, et cet enchaînement rocambolesque de racontars, cet homme est-il sain d’esprit ?
Une question intérieure pleine d’à-propos que se pose Laure en regardant son co-visiteur. Assis sur une chaise de la cuisine, il reste hébété. Vraisemblablement, le même doute l’envahit.
*
Au nord du bourg de Plouescat, non loin de la plage de Saint-Eden, une maison isolée au milieu de la campagne. Sans la haie de cyprès qui entoure la propriété, on pourrait apercevoir l’une des curiosités locales, le menhir de Cam Louis. Tout autour, des champs, des champs et des champs. Nous sommes au cœur du Léon, dans la “Ceinture Dorée”, et il n’est pas rare pour les promeneurs de se retrouver encerclés d’artichauts, de choux-fleurs, d’oignons ou d’autres spécialités légumières locales. Pourtant ce n’est pas un couple d’agriculteurs qui s’affaire dans le jardin. Elle porte ses 28 ans avec une certaine nonchalance. De taille moyenne, brune, cheveux courts coupés à la garçonne, les joues légèrement rebondies, les traits dénués de finesse, le ventre moins plat que les seins de Jane Birkin avant la puberté (ou après, ça ne change pas grand-chose), elle n’aurait sans doute pas pu tenir un rôle de meneuse de revue dans un grand cabaret, à Paris ou ailleurs, même avec ses beaux yeux gris clair légèrement en amande. Mais, soyons honnêtes, avec ses formes bronzées, généreusement dévoilées grâce à un mini short en coton et à un haut de bikini mettant bien en valeur sa poitrine, elle dégage un certain charme. Et ce n’est pas l’homme qui lui fait face qui dira le contraire, surtout en voyant son sourire. Mélange de glamour et de malice, sa bouche appelle les baisers. Et il ne s’en prive pas. Entre deux coups de pelle. Si j’ose employer cette expression, bien évidemment. Mais je ne peux faire autrement, puisque monsieur creuse. La trentaine, qui rime avec bedaine, discrète mais indéniable, un visage rectangulaire aux traits plutôt grossiers, avec un nez un peu fort. Monsieur n’a rien d’un séducteur de cinéma, cela n’a pas d’importance. Ces deux-là s’aiment, et se le disent des prunelles à chaque fois que leurs regards se croisent. Et se le disent plus intimement encore à chaque fois que l’occasion se présente.