— Qu’est-ce que tu racontes ? Tu devrais quand même freiner un peu sur la bibine, tu dis n’importe quoi…
— Tu n’es pas à ma place, alors, ferme-là. Je bois, et je fume, parce que j’ai mal, et que ça me fait oublier, c’est tout. Mais j’ai toute ma tête…
— Si tu le dis !
— J’ai toute ma tête, mais je ne voulais pas t’en parler.
— Je m’attends au pire…
— Bertrand, il y a quelques années, tenait une discothèque, quelque part à côté de Brest. Ça ne tournait pas trop mal, jusqu’au jour où il a eu son accident de moto. Il est devenu paraplégique, condamné au fauteuil roulant. Gérer une boîte de nuit dans un tel état relevait de l’impossible. En prime, disons qu’il a eu quelques… pressions…
— Des voisins, je devine, et aussi… de gens peu recommandables, je présume ?
— Je n’ai pas eu énormément de détails, tout ce que je sais c’est qu’il a tout plaqué plus ou moins en catastrophe. Plus tard, avec sa femme, il a remonté, voilà quatre ans maintenant, une boîte qui s’occupe d’événementiel d’entreprises. Il ne m’en parle pas beaucoup, mais d’après ce que j’ai compris, ça marche plutôt bien.
— Alors, où est le problème ? En quoi, tout cela m’empêcherait de prévenir les flics ?
— Il y a quelque chose qui n’est pas clair dans leurs affaires. Pas clair du tout. Je ne sais pas quoi exactement, mais, depuis quelque temps, ils ont parfois un comportement bizarre quand ils viennent ; ils parlent à voix basse, ou sortent de la pièce… On a vraiment l’impression qu’ils ont quelque chose à cacher…
— Ils ne veulent pas t’enquiquiner avec leurs histoires de boulot quand ils sont chez toi, cela me semble au contraire très normal !
— Au début c’est ce que j’ai cru, et je ne posais pas de questions ; un jour, je quittais la salle à manger pour aller chercher le dessert dans la cuisine, et je me suis rendu compte que je n’avais pas fini de desservir la table. J’étais encore dans le couloir et je m’apprêtais à revenir dans la salle à manger, la porte était juste entrouverte… Il y a une grande glace sur le mur, juste dans l’axe de la porte. Machinalement, mon regard est tombé dessus, et j’ai vu que Roxane avait quitté la table, suivie des yeux par Bertrand, et était en train de glisser quelque chose derrière le grand tableau à côté de la cheminée, tu sais, le pêle-mêle où j’ai mis des photos de notre tour d’Europe ?
— Je vois bien le tableau dont tu parles, et j’imagine très bien ta belle-fille en train de cacher quelque chose derrière, mais je ne vois pas en quoi cela te pose un problème ? Elle cherchait, ou ils cherchaient un endroit sûr pour un document important, et le cacher chez toi devait représenter un gage de sécurité particulier. Je pense que dans ta petite maison au milieu de Fouesnant, il y a moins de risque d’être cambriolé que dans une zone très touristique comme Plouescat ! Quand je regarde autour de moi ici, il y a quand même pas mal de maisons de vacances, alors durant l’hiver cela doit tenter les cambrioleurs.
— Mais tu ne comprends pas ! S’ils ont quelque chose à cacher, il y a des coffres-forts dans les banques, et il y a sûrement de très bonnes cachettes chez eux, beaucoup plus sûres, alors pourquoi planquer quelque chose ici ? Pour moi, cela veut dire que ce truc-là ne doit pas tomber aux mains de qui que ce soit… Ni des gendarmes, ni… de personne d’autre. Si tu as vu que tout était chamboulé chez eux, cela signifie sans doute que quelqu’un doit déjà être à la poursuite de ce document. Et comme ce ne peut pas être les flics, si ce quelqu’un a trouvé Bertrand ou Roxane sur son chemin, tout est possible. Tout…
— Justement Mimsy… Si tu as peur qu’il leur soit arrivé quelque chose, c’est aux gendarmes d’intervenir, et le plus vite possible !
— Et si, à l’inverse, il ne leur est rien arrivé, que les “autres” n’ont rien trouvé, mon fils, et sa femme, risqueraient peut-être gros à cause de moi ? Je m’en voudrais toute ma vie ! Tu peux comprendre ça ? Allez Vince ! Fais-le pour moi, je veux être sûre que Bertrand n’est pas…
— Ce que je comprends en tout cas, c’est que jusqu’à preuve du contraire, celui qui est le plus dans la mouise, c’est moi ! Tu ne me laisses pas vraiment le choix… Tu as regardé le document que Roxane a planqué au moins ?
Sûrement pas ! C’est leur secret, et s’ils avaient voulu me mettre au courant, ils l’auraient fait !
*
— Alors, qu’est-ce que tu fais de tes journées ?
— Isabelle et Tanguy ont dû te dire ?
— Pas seulement eux, Adrien et Charlène aussi… Je sais que tu récupères doucement mais sûrement… Et ta chambre est plutôt sympa. Tu as une de ces vues !
— Ah ! Une vue imprenable sur Roscoff, et sur le centre de thalasso, de l’autre côté de la baie. Et je commence à avoir le droit de sortir un peu, accompagné évidemment. Alors, je commence à m’aventurer vers la pointe de la presqu’île, il y a un panorama magnifique sur le chenal et l’Île-de-Batz… Avec la marée et le soleil, on aurait presque envie d’y passer ses vacances.
— Le centre hélio-marin de Perharidy… J’ai eu un copain journaliste, qui s’était retrouvé ici à la suite d’un accident de voiture, il a dû y rester près de six mois, et il en parlait toujours en bien. En très bien même.
— Maintenant, c’est une fondation, la fondation Ildys qui gère l’établissement, mais ils ont gardé leur vocation première, un centre où ils font tout pour te remettre sur pied du mieux possible et te regonfler le moral au maximum. Ils appellent cela les soins de suite et de réadaptation, les SSR, comme ils disent. Je ne me plains pas : super personnel, hypercompétent, adorable, à l’écoute, aux petits soins… J’en oublierais presque que je suis en rééducation.
— Quelle trouille tu nous as f****e. p****n ! Quand j’y repense…
Une réflexion, qui, entre nous, ne fait que confirmer que la délicatesse de Laure, en matière de vocabulaire, ne va pas en s’améliorant au fil des épisodes de sa vie mouvementée. Oui, vous aviez deviné, cette belle jeune femme blonde, au regard si pur et si troublant de magnétisme sensuel, est bien Laure Saint-Donge. LSD comme elle aime se faire appeler. Hugues Demaître, face à elle, n’est pas insensible à son charme. Quand il dévisage celle qu’il a longtemps considérée comme la femme de sa vie, sa beauté lumineuse le fait toujours craquer. Bien sûr, quelques grincheux esthètes argueront que la profonde cicatrice qui creuse, d’un sillon bourgeonnant, mi-grenat, mi-violet, la joue droite de notre héroïne, représente un sérieux handicap pour une possible élection au titre de Miss France… Même s’il s’agit du titre de la catégorie « Plus de 40 ans et bien dans sa peau ». Pour Laure et Hugues, l’histoire d’amour s’est achevée sans crier gare, même si c’est du côté de celle de Morlaix que se trouvait le TERminus de leur romantique aventure. Un beau et fringant officier de gendarmerie, passait du côté du viaduc et Laure ne pouvait pas ne pas sombrer sous son aura. Entre les deux ex-amants, ne reste qu’une tendre relation, sans ambiguïté, où amour et amitié ont laissé place à une douce complicité, celle de deux êtres qui font semblant de s’ignorer, mais qui se connaissent encore si bien, après tant de beaux moments passés ensemble.
— Et comment tu te sens ?
Vous auriez sans doute bien aimé avoir la réponse à cette question, et Laure également. Mais les aléas de la téléphonie mobile en décident autrement. Sur l’écran du “Galnoxiphone” de la journaliste-romancière s’affiche un numéro qu’elle connaît trop bien. Elle plante son ancien amant dans son fauteuil face à la mer, bredouillant un mystérieux :
— T’inquiète ! C’est encore ce dingue. Je l’expédie et je reviens après.
Elle sort dans le couloir. Hugues sourit, et savoure les évanescents effluves de son parfum, vestiges olfactifs de la présence de celle qui fut sa “belle”. Les secondes passées à regarder les mouettes voler au-dessus de la baie deviennent vite des minutes…
*
Laure est loin de Roscoff et de Perharidy. Enfin… loin, c’est une façon d’écrire. Une vingtaine de kilomètres, une petite demi-heure pour son “abeille”, sa Mini jaune et noire, sa compagne à quatre roues des bons et mauvais jours. Aujourd’hui est un mauvais jour. Elle était contente de revoir Hugues, de partager avec lui regards et silences, de ressentir cette joie de le retrouver en meilleure forme, après la grande frayeur du mois précédent*. Et boum, patatras, la voici obligée de l’abandonner en toute hâte… À peine le temps de lui bredouiller quelques explications, qu’il doit, d’ailleurs, toujours chercher à comprendre, et elle est partie, direction plein ouest. Pourtant elle s’était jurée d’envoyer paître le doux allumé qui se prend pour son père ! Mais sa voix au téléphone avait l’air réellement paniquée, elle n’a pu résister. Elle ne peut même pas arguer que c’est son instinct filial, puisqu’elle sait que cet homme ne peut matériellement pas être son père. Alors pourquoi ce soudain empressement à le rejoindre ? Elle a tout le temps du trajet pour y réfléchir. Sa conclusion tombe à l’entrée du bourg de Plouescat, en arrivant rue Saint-Pol. Ce qui l’a poussée à venir, c’est son goût du mystère, et de l’aventure. Cette pincée d’adrénaline, qui lui titille le bout des tétons à chaque fois qu’elle se sent embringuée dans une nouvelle histoire. Je sais que certains objecteront, qu’en général, l’adrénaline arrive plutôt par poussées et de préférence par voie sanguine, mais je dois les détromper. Laure Saint-Donge ressent les choses à sa manière, et réagit rarement comme ses contemporaines. Et j’en connais quelques-uns, et même quelques-unes qui aimeraient bien jouer le rôle de l’adrénaline à ce moment précis de l’histoire. Ce coup de fil a retenti au plus mauvais moment, et émanait d’un des êtres qu’elle exècre le plus ces dernières semaines. Pourtant, sans se l’avouer, elle a su immédiatement que les heures et jours qui suivraient cet appel compteraient énormément pour elle. Instinct et intuition. Cet instinct à fleur de peau, cette intuition si développée qui la font agir et réagir au quart de tour, sont les deux moteurs qui l’ont guidée, à chaque moment important de sa vie de femme. Pour le meilleur, et parfois le pire. Elle passe la brigade de gendarmerie, un autre signe du destin, l’office notarial, et la voilà face à une église monumentale, et à un bâtiment à la forme originale. La dernière fois qu’elle avait vu une construction de ce genre, elle passait un week-end à Étretat, avec un homme, un collègue de la BRB, qui ne fut qu’un passage dans sa vie. « Si la vie est un film de rien, Ce passage-là était vraiment bien, Ce passage-là était bien », aurait pu dire Alain Souchon. Mais à quoi bon parler d’une des vies passées de LSD, elle qui en a tant connues, et encore tant à vivre. Parlons plutôt du présent, devant Laure et sa Mini se dresse un édifice sobre et surprenant à la fois, les halles de Plouescat. Une place se libère juste devant le bien nommé Bistrot des Halles. Quelques mètres à pied et elle a tout le temps d’admirer cette superbe toiture à deux pans en ardoises. Pas de murs au rez-de-chaussée, juste une série de poteaux de chêne, qui ont dû voir défiler quelques milliers de visiteurs, de marchands et de clients depuis le début du XVIe siècle. Son regard abandonne bien vite l’édifice, car il vient de se lever. “Il”, c’est un élégant sexagénaire, au visage plus bronzé qu’un play-boy tropézien, avec des yeux noisette, qui se marient harmonieusement à la chevelure qui hésite entre l’argenté et le poivre et sel. Bref, un beau mec, version senior, sapé comme un milord avec son pantalon grège et son blouson Ralph Lauren lilas foncé. Il attendait sagement sur un des bancs de bois qui font face à l’église Saint-Pierre, et s’est dressé dès qu’il a vu la silhouette élancée de Laure, resplendissante dans le soleil de ce milieu d’après-midi. D’autant plus belle que sa joue droite, dans l’ombre, ne peut laisser deviner l’étendue des dégâts laissés par son malencontreux reportage en Irak. Cette f****e balle perdue par un soldat américain, sans doute en mal de médaille militaire. Les bras ouverts, il l’attend avec un grand sourire, tout prêt à l’embrasser de bon cœur. Venant à sa rencontre, le geste de Laure se veut brutal. Il l’est. Elle écarte vivement les deux mains, repoussant sans la moindre émotion cet élan d’affection qui s’approche d’un pas vif. Elle l’interrompt, avant même qu’il n’ouvre la bouche. Pour Laure, rien d’impossible !
— Qu’est-ce que c’est que ce micmac que vous m’avez raconté ? Vous me dérangez alors que je rendais visite à un ami, et vous venez me faire suer avec vos salades ?
— Écoute Laure…
Une insidieuse colère monte au visage de la journaliste-romancière. Sa joue gauche vire au rose, tandis que la balafrée reste fidèle à sa couleur peu engageante.
— Un ! Je m’en fous que vous m’appeliez Laure, mais vous ne me tutoyez pas ! Deux ! Répondez-moi : comment avez-vous eu mon 06 ?
— Mais Laure ! C’est toi qui me l’as donné, au cas où… Je suis quand même ton p…
— Mon quoi ? Mon père ? Écoutez ! Ça suffit avec ça ! Mon père est mort, avec ma mère, dans un accident de voiture au Québec, quand j’avais cinq ans. Vous vous appelez Toussaint Larivière, vous n’êtes pas mon père ! Point final. On s’est déjà expliqués quand vous êtes venu me voir à l’Île Grande, et vous devez vous rappeler que je vous ai foutu dehors avec pertes et fracas ?
— Je sais Laure, je sais. Mais je suis dans de grosses emmerdes, et, tu vois, j’ai tout de suite pensé à toi…
Les sourcils froncés couleur colère le rappellent immédiatement à l’ordre.
— À vous…
Au tour de l’homme, à l’accent québécois imperceptible, de changer de faciès. Il regarde celle qu’il appelle sa fille. Ses yeux se font noirs, tandis qu’un voile humide, insidieux, vient les faire briller et éclairer ses cils.
— Ma fille ! Laure tu es ma fille ! Et je te le prouverai ! Avec ou sans ton consentement…
Des mots prononcés, avec douceur, avec tendresse même. LSD n’a pas eu le temps de réagir, et se retrouve choquée par ces paroles empreintes de sincérité. Comme un boxeur allongé sur le ring… Je recommence, puisque les femmes font aussi de la boxe. Comme une “boxeure” allongée sur le ring. Qu’ouïs-je ? On revendique ? Très bien ! Pourtant on dit bien une “auteure”, une “professeure”, alors pourquoi ne dirait-on pas une “danseure”, ou une “boxeure” ? Par souci d’apaisement, je corrige encore, mais c’est la dernière fois. Comme une boxeuse allongée sur le ring, quand l’arbitre commence à jalonner de sa voix le chemin qui la sépare du KO.
— Un ! croit-elle entendre.
Laure n’attend pas que l’on compte jusqu’à deux. Elle se reprend bien vite, et ses esprits en même temps. La phrase précédente sonne un peu bizarrement, je sais, mais je n’y peux rien si Laure est bien secouée. L’émotion a déjà quitté son visage quand elle lance :
— Écoutez, ça suffit ! On reparlera de tout cela plus tard. Si vous m’avez fait venir, ce n’est pas pour me répéter les mêmes inepties que la dernière fois ! Je suis venue parce que vous aviez l’air véritablement affolé, et j’avais peur qu’il vous soit arrivé quelque chose. Que se passe-t-il de si dramatique ?
Le regard qu’il lui propose exprime un profond soulagement. Savoir qu’elle a accouru à son secours sans se poser trop de questions représente pour lui, à l’évidence, un grand pas dans la bonne direction. En tout cas dans celle qu’il souhaite.
— Merci d’être arrivée si vite. Je me suis embarqué dans une histoire foireuse, et je ne sais plus comment m’en sortir Mais ce serait trop long à t’expliquer… à vous expliquer, tout se passe dans une maison à cinq minutes d’ici. Tout deviendra plus clair une fois sur place. Vous pourriez m’accompagner, et me dire ce que je dois faire ?
Une question dont il devine déjà la réponse. La visite guidée des halles devra attendre un peu…
* Voir Granite écarlate, même auteur, même éditeur.