13.

4547 Words
I'm Emzy ✍️ Six ans plus tôt : Aujourd'hui, 6 mai, le ciel est d'un bleu éclatant, offrant une vue imprenable sur un soleil resplendissant dont les rayons chauds caressent ma peau. Les oiseaux tracent leur sillon dans le ciel infini, chantant à tue-tête pour saluer le beau temps. La pluie récente a laissé les routes encore mouillées, et des gouttes d'eau tombent des rebords des toits, créant une atmosphère humide. Le climat semble être en pleine crise d'identité, passant d'un moment à l'autre du soleil à la grisaille. Je jette un coup d'œil à ma Rolex GMT, qui m'indique 11h40. J'ai encore un peu de temps avant mon rendez-vous. Mais aujourd'hui, je ne peux pas m'empêcher de me répéter que c'est le 6 mai, le jour que je redoute le plus. Une obligation insupportable m'attend, et je n'ai pas le choix. Je soupire profondément, essayant de chasser l'irritation qui monte en moi à chaque minute, à chaque seconde qui me rapproche de ce moment redouté. Je prends une nouvelle inspiration, me remplis d'oxygène, et mets un pied devant l'autre pour longer la rue peu encombrée. Pour être honnête, je ne sais pas si j'aime ou non les gens. Tout dépend de la situation et de ce que je peux en tirer. Oui, j'avoue que j'aime utiliser les autres pour mes propres fins, que ce soit pour me distraire ou pour atteindre mes objectifs. Certains pourraient me qualifier de sociopathe ou de psychopathe, mais je m'en moque. Je suis moi, Boris Nowicki, et je m'aime tel que je suis. La circulation redevient fluide et la vie reprend son cours normal. Je m'arrête au bord de la route, guettant les feux de circulation, sans impatience, attendant que le feu passe au vert pour traverser. Et quand il le fait, je prends tout mon temps pour arriver de l'autre côté, même si cela signifie que le feu repasse au rouge et que les automobilistes commencent à s'impatienter. Alors que je traverse calmement, je m'arrête, me courbe et commence à ajuster mes lacets. Les klaxons retentissent, les cris et les injures fusent, le feu est repassé au rouge et certains ne pourront pas partir tout de suite. Mais allez-y, chers semblables, démarrez et écrasez-moi. Je vous promets que vos vies seront plus misérables que celles des rats, je m'en assurerai de ma tombe. Suis-je mauvais ? Oui, je le sais. Ha ha ha. Je peux sembler ordinaire, un jeune homme roux sans prétention, mais ne vous y trompez pas. J'ai des relations et des connections qui me permettent de faire bouger les choses. Et je ne parle pas seulement de mon père, diplomate de carrière, qui veille sur moi comme la prunelle de ses yeux. Même si nos relations sont... compliquées, il ne laisserait jamais quelqu'un me faire du mal impunément. Après tout, je suis son unique héritier, le fruit de ses "couilles molles". Je termine mon petit spectacle et laisse les automobilistes reprendre leur chemin. Je descends la rue et m'arrête devant la boutique du fleuriste, que j'ouvre en tirant sur la poignée. À l'intérieur, un vieil homme aux cheveux gris, aux yeux marrons derrière des lunettes rondes, s'occupe du jardinage en chantonnant doucement. L'air est embaumé par l'odeur de la terre et du café, et je perçois le doux ronronnement de l'air conditionné. Mais ce qui captive vraiment mes sens, ce sont les milliers de fleurs de toutes sortes, de tous parfums et de toutes couleurs, qui enjolivent l'espace. C'est un véritable paradis floral. Je m'approche lentement du vieil homme, qui ne m'a pas entendu entrer, trop absorbé par son travail. Lorsque je suis devant lui, je toussote pour attirer son attention. — Bonjour, dis-je d'une voix amène, essayant de cacher mon dégoût pour cette visite forcée. Cela vous surprend ? Peut-être suis-je bipolaire et non le climat... Le vieil homme se lève, me révélant son tablier sale et taché de boue, de pétales de fleurs et de nourriture. C'est dégoûtant, mais je garde un sourire éclatant sur mon visage, un don que j'ai développé pour cacher mes véritables sentiments. — Bonjour, me répond-il, me rendant mon sourire. En quoi puis-je vous aider, jeune homme ? — J'ai besoin d'orchidées, dis-je, essayant de cacher mon aversion pour ces fleurs. — Ah, élégantes et délicates, commente-t-il, me faisant sourire intérieurement. Qu'est-ce que j'en sais, moi ? Ce sont des fleurs, pas des femmes... Mais je garde mes pensées pour moi et hoche la tête en souriant. Il me conduit à une rangée d'orchidées et m'en choisit quelques-unes. Des orchidées... Qu'est-ce que je déteste ça. Je déteste devoir passer chez le fleuriste chaque 6 mai pour elle... Et même elle, je la déteste. Pendant que le fleuriste prépare mon bouquet, je décide de faire le tour de la boutique. Et c'est là que je la vois, elle me coupe le souffle. Je me sens attiré par elle, fasciné. C'est une rose, mais pas n'importe quelle rose. Sa beauté est subjuguante et déstabilisante, et ce qui la rend unique, c'est sa couleur... noire. Une rose noire. Intrigué, j'interpelle le fleuriste qui pose sa pince et me rejoint avec un sourire. — Je vois que vous aussi, elle vous a tapé dans l'œil, me dit-il. Et comment, ce n'est pas avec sa couleur qu'elle passerait inaperçue. Elle est comme moi, je le sens, unique et toxique. Je le sens, elle me parle, et c'est dingue, mais j'ai l'impression qu'elle et moi, nous sommes faits l'un pour l'autre. — Que signifie-t-elle ? Je demande. — L'amour... mais dans ses traits les plus sombres, un fol d'amour, un amour noir , toxique. Un amour toxique, c'est ce que je disais. On dit que chaque personne a sa fleur, une fleur qui la correspond, et je crois que j'ai trouvé la mienne. — Je la veux ! C'est sorti de ma bouche avant même que je ne m'en rende compte. Je ne sais pas encore ce que je ferai d'elle, peut-être je la mettrai dans un vase, oui, je ferai ça de retour chez moi après l'avoir vue. Je la déteste. Le vendeur paraît surpris un moment, mais hausse les épaules et nous retournons à la caisse. Quelques minutes plus tard, je ressors de là avec des orchidées et ma black baccara , le vendeur m'a donné son nom, puis je prends mon chemin. Quinze minutes plus tard, je me tiens devant le grand bâtiment gris et austère, dont la façade semble me dévisager avec une froideur qui me glace le sang. Le parking presque vide ajoute à l'atmosphère déserte et sinistre. Mon regard remonte le long de la façade et s'arrête sur le nom de la maison de soins palliatifs, ce qui me fait instinctivement renifler d'écœurement. Un frisson de dégoût me parcourt l'échine et me pousse à entrer dans l'établissement. Je pousse la porte en verre et me retrouve dans un espace qui ressemble à un havre de paix, aux antipodes de ce que je ressens. Les murs peints en bleu ciel et les meubles en bois clair créent une atmosphère calme et apaisante. Des plantes vertes et des fleurs fraîches décorent les tables et les étagères, tandis que l'éclairage tamisé et la musique douce ajoutent à l'ambiance. Les espaces communs invitent à la détente, avec des salons et des bibliothèques. Chaque détail montre l'attention portée aux patients, pour leur offrir un espace de réconfort et de paix. Mais moi, je trouve cela plutôt ennuyeux et attristant. Ce décor, cette ambiance, tout cela me semble pitoyable. Je me dirige vers l'accueil, où Nina m'attend, toujours aussi pétillante et bavarde. — Boris, tu n'oublies pas le rendez-vous ? Me demande-t-elle avec un sourire. — Non, jamais, lui réponds-je en sortant ma pièce d'identité pour qu'elle me donne mon badge de visiteur. Après m'avoir promis de me raconter les derniers potins du jour, nous nous séparons et je me dirige vers ma «mission», la même depuis cinq ans. Les couloirs de la maison de soins palliatifs s'étendent devant moi comme un labyrinthe sans fin, leurs murs blancs et froids me semblant absorber tout espoir. L'éclairage agressif projette des ombres dures sur le sol en linoléum, et l'air stérile me pique les narines. Chacun de mes pas résonne dans le silence oppressant, comme si les murs eux-mêmes me surveillent, ou peut-être était-ce les patients enfermés derrière leurs portes qui accompagnent mon avancée. Je sens la pression monter d'un cran quand je prends le dernier couloir, le couloir décisif qui me conduira à elle. J'espère que personne ne viendra se placer sur mon chemin, mais dommage pour moi, Christelle m'a repéré. Son corps gras caché dans ses vêtements d'infirmière se dirige vers moi, et j'ai l'impression que le sol tremble quand elle pose son pied dessus. C'est méchant, mais je suis sérieux, elle devrait vraiment penser à fondre, elle va finir par exploser si elle continue comme ça. Je pleure son mari... ah non, elle n'en a pas. Son dernier copain remonte à l'époque du lycée, et c'était pour gagner un pari. Ses yeux pétillants d'enthousiasme trahissent son amour pour la conversation, et parlent autant que sa bouche. Elle est pire que Nina. — Le plus mignon de tous ! S'exclame-t-elle en ouvrant ses larges bras pour faire un câlin, ce que j'accepte à contrecoeur. — Tu es venu voir ta mère ? Oh, elle a passé tout la journée d'hier à parler de toi, Boris par ci, Boris par là. Elle fait des siennes, et il y a de quoi. Elle jette un coup d'œil à sa montre. — Pile à l'heure comme toujours. Elle va bientôt terminer sa séance avec le docteur Poutine, et tu pourras la voir. Elle me tire les joues et s'en va. Oui, je suis venu rendre visite à ma mère, la femme qui m'a mis au monde et à cause de qui ma vie a été un calvaire. Quand j'avais besoin d'elle, elle m'a tourné le dos, et aujourd'hui c'est à moi de jouer au fils attentionné et prévenant. Mais quelle blague. En attendant qu'elle finisse avec sa séance, je vais dans sa chambre, une grande pièce simple avec un lit moelleux, une table de chevet, rien d'extraordinaire. Je m'assieds sur la chaise, et la porte s'ouvre sur une grande blonde vénitienne dont les cheveux, auparavant longs, sont maintenant courts, retenus par un chouchou. Ses traits fatigués ternissent sa beauté, elle est plus maigre qu'elle mois dernier, elle doit être ravie. Elle a toujours détesté les gens corpuleux, et c'est une raison pour laquelle je suis enfant unique. Son visage long et fatigué s'éclaire d'un sourire forcé qui dévoile ses dents jaunes et creuse un peu plus ses rides profondes. C'est ma mère, je le vois, mais je ne ressens rien. Aucune émotion, aucun amour, aucune pitié. Elle est pour moi comme une étrangère, une femme qui m'a porté neuf mois dans son ventre, mais qui m'a abandonné dès qu'elle en a eu l'occasion. Je ne bouge pas, je reste assis, figé dans mon indifférence, et elle fait de même sur son lit après avoir refermé la porte derrière elle. — J'ai eu peur que tu manques notre rendez-vous, m'avoue-t-elle d'une voix doucereuse qui me fait frémir de dégoût. Sa douceur est feinte, hypocrite, et je la vois pour ce qu'elle est : une tentative désespérée de se racheter, de se faire aimer. Mais je ne suis pas dupe. Je sais ce qu'elle est vraiment : une femme égoïste, toxique, qui m'a fait souffrir plus que n'importe qui d'autre. Et je ne lui pardonnerai jamais. Je garde un air stoïque, glacial, et elle ne commente pas. Elle sait que je la déteste, et elle le mérite. Il y a cinq ans, ma mère a été diagnostiquée avec le sida à un stade très avancé, et sa mort imminente, ses médecins ont trouvé bon pour elle de se sentir entourée pendant cette dure épreuve. Et comme je suis sa seule famille proche... Mais moi, je croyais que c'était l'affaire de six mois ou un an, pas cinq ans. Je n'avais pas prévu qu'elle résisterait aussi longtemps, comme on dit, les mauvaises herbes ne meurent pas vite. La poisse ! Je vous choque parce que je suis impatient que ma mère crève ? Et bien, ce n'est pas vous qui, à peine entré dans l'adolescence, avez dû vous débrouiller seul, connaître par cœur le numéro de tous les casinos de la ville parce qu'il fallait à chaque fois y appeler pour savoir si elle y était, ou encore être obligé d'aller acheter de la came pour votre mère, ou vous battre avec ses dealers parce qu'elle n'avait pas payé. Non, vous ne savez pas ce que c'est que de haïr sa propre mère. Mais moi, si. Je ne compte même plus le nombre de fois où, en me réveillant, j'ai croisé un homme à moitié nu dans le salon, en train de se servir du café ou de passer une mauvaise nuit parce qu'ils faisaient trop de bruit... Oui, je n'ai pas eu une enfance facile, et cela à cause de quoi ? Parce qu'elle était trop faible pour accepter que mon père en voulait une autre. Et c'est moi qui en ai payé le prix. Et aujourd'hui, vous vous attendez à ce que je prie le ciel pour qu'elle ait une longue vie ? Et pourquoi ? J'ai hâte qu'elle crève! —Je t'ai appelé à Noël, tu n'as pas pris . Sa voix est doucereuse, mais je sens la fausseté derrière ses mots. Je hausse les épaules et répond avec indolence : — Je ne voulais pas. — Okay. — Tu es plus beau que la dernière fois. Elle essaie de le faire sourire, mais je garde mon expression glaciale,mon visage fermé — Je t'ai apporté tes orchidées. Elle remarque les fleurs posées sur la table, tend le bras pour les récupérer et les porte à son nez pour en humer le parfum. — Merci de t'être rappelé. Sa voix est chargée d'émotions, mais je ne ressens rien, mon cœur restant de glace. Je sais qu'elle attend une réaction de ma part, mais je reste muet,l'on regard fixé sur le mur devant moi. — J'ai causé avec le docteur Poutine aujourd'hui et il aimerait que tu participes à une de nos séances. Je lève un sourcil, interpellé par ses propos. Qu'est-ce qu'ils veulent encore me mêler ? J'honore déjà la rencontre qu'ils m'ont imposée, je ne vais pas encore me mouiller plus que ça. De plus, je ne vois pas en quoi ma présence lors de leurs séances serait importante. — Tu vas venir ? Elle semble attendre une réponse positive de ma part, mais je reste sceptique, mon regard fuyant le sien. Sur le moment, je veux répondre «non», mais je me dis que peut-être ça la torturerait si je lui donne une possibilité d'acceptation. — Peut-être, je répond avec Indifférence. Comme par magie, ses yeux éteints, miroirs des miens, reprennent vie et ses lèvres suivent, profitant en bien à sa vieille peau. — Et Ruslan, il va bien ? Elle a engagé le sujet qui me fâche, je veux bien traverser toute la ville pour venir la voir, acheter des foutues orchidées pour elle, mais parler de Ruslan avec elle, ça non. Et je ne peux supporter qu'elle le fasse. Pris d'une fugace colère, je me lève et prends congé d'elle en prétextant une urgence sous son regard perturbé. Moi-même, je ne comprends pas ma réaction, mais je ne sais pas, je ne peux m'empêcher de réagir ainsi à chaque fois qu'une personne parle de lui. Son simple nom agit sur moi comme un détonateur... Je m'arrête dans le couloir pour reprendre mon calme et ne rien laisser paraître de ma frustration, autrement dit pour ne pas gâcher l'image du gentil garçon que je vends à tout l'établissement depuis cinq ans. Ma colère maîtrisée, je reprends ma marche, passant comme une flèche devant Vadim qui me souffle un «salut», sa voix ne porte jamais plus loin qu'un murmure, je crois qu'il confond la bibliothèque avec cette décharge luxueuse de malades à l'article de la mort . Toutefois, je lui réponds pour ne pas éveiller les soupçons. Mes pas sont pressés mais contenus, et j'arrive en un temps record devant Nina, qui ouvre le tiroir pour me remettre ma carte d'identité pendant que j'atteste. Celle-ci s'apprête à tenir sa promesse, mais je l'en empêche, lui servant une excuse toute prête, et je m'en vais, bouleversé, me demandant si je vais encore revenir dans cet endroit qui pue la mort. Une minute, je vais y revenir, je n'ai pas le choix. Parce que celle qui se fait aujourd'hui passer pour une femme inoffensive à cause de la maladie qui l'a rongée jusqu'à la moelle épinière m'a menacé de me déshériter si je n'honorais pas ces stupides rendez-vous. Sympa. Et vous vous dites sûrement : « Il n'a pas besoin de son fric pour vivre, son père est millionnaire», mais je n'ai pas passé une enfance merdique pour que tout ce qui lui appartient me file sous le nez et aille à des miséreux. Voilà que mon ire est revenue, plus monstrueuse, plus hargneuse et plus destructrice, c'est l'effet que Ruslan a sur moi, il réveille la partie sombre de ma noirceur et, dans cet état, il me faut détruire pour recouvrer ma paix intérieure, ma tranquillité. Je respire, c'est plus un halètement, j'étouffe dans mon propre corps, ma chair me fait mal, j'essaie d'inhaler tout l'oxygène que je peux pour dompter ma fureur, mais j'ai comme l'impression que mes narines sont hors d'usage et que chaque bouffée d'air est une tentative d'intoxication. Inspire, expire. Inspire, expire. C'est ce que mon psychologue ne cessait de me répéter. Je plonge mes doigts tremblants dans mes poches, désespéré à la recherche de ce qui pourrait m'aider à me soulager. Je les tâte plusieurs fois avant de finir par trouver ces fichues pilules qu'il m'a prescrites. Des antidépresseurs... Voilà à quoi je suis condamné. A la hâte, j'en prends une dans ma paume de main, penche la tête en arrière et la jette dans ma bouche pour qu'elle retrouve mon estomac, comme un sauvetage désespéré. La pilule glisse le long de ma gorge, suivie d'un goût amer qui me fait grimacer. Mais je sais que c'est nécessaire, que c'est la seule façon de calmer la tempête qui fait rage en moi. Peu à peu, je sens l'effet du médicament se faire sentir, comme une vague de calme qui se répand dans mon corps. Mes muscles se détendent, mon souffle ralentit, et mon esprit commence à s'éclaircir. La douleur et la colère commencent à s'estomper, remplacées par une sensation de vide et de fatigue. Je sais que cela ne durera pas, que je devrai bientôt affronter à nouveau mes démons car j'ai tellement drogué mon corps avec cette merde qu'il commence à s'habituer, mais pour l'instant, je me sens soulagé, comme si je venais de m'échapper d'une prison mentale. Je m'assois sur le trottoir, épuisé et hèle le premier taxi qui passe pour qu'il me conduise chez moi. Je suis rentré il y a un peu plus de cinq heures, épuisé par cette ascension d'émotions. À peine avais-je franchi ma porte que je m'étais effondré sur le canapé, et maintenant je viens de revenir dans le monde des vivants. D'un pas nonchalant, je traîne mon corps affamé dans la cuisine, récupère un paquet de nuggets dans le garde-manger et une bière fraîche, ce qui me fait penser que quelqu'un n'y a plus droit, ha ha ha. Mes pieds me mènent au balcon où je peux admirer le paysage. Vous devriez voir comme tout est beau la nuit, quand la nature colonisée par la civilisation est enveloppée par l'obscurité silencieuse, c'est renversant. Je suis accoudé à la rambarde, mâchant mon dernier nugget, qui était dégueulasse, sec et horrible. Je regarde un hibou posé sur un arbre, je crois que nous nous fixons dans les yeux, c'est flippant et j'adore. Je continue à livrer une bataille de regards avec l'animal nocturne le plus détesté du monde quand deux lumières perçantes divisent l'obscurité : des phares. Qui peut bien venir me rendre visite à cette heure ? Sûrement pas mon père ou ma belle-mère, ils préféreraient mourir que de conduire ce tas de ferraille qui vient d'arriver dans ma propriété. Pendant que je joue à la devinette, le tonnerre gronde et la lune pleine est bientôt cachée derrière de gros nuages gris, et ça sent les ennuis. Au même instant, mon visiteur mystère sort de sa caisse, et surprise, c'est un métis, et je le connais, c'est le nouveau pote de Rus, celui pour qui il m'a laissé. Qu'est-ce qu'il vient foutre là ? Et à voir sa tronche, il n'est pas venu jouer au ludo. Il lève les yeux au-dessus de sa tête et son regard furieux rencontre les miens narquois. Après deux minutes de silence que j'ai utilisé pour me curer les dents et le narguer un peu plus , je lance : — J'ai assez vu de monde aujourd'hui, tu peux rentrer. Mais Tony me répond avec une haine palpable : — Je suis venu régler ton compte, fumier ! Ses yeux lancent des éclairs de colère et je sens l'atmosphère se charger d'électricité. Oh les gros mots déjà, je sens qu'on va bien s'amuser... ou pas. Je descends le rejoindre sur la terrasse, mes sens en alerte, et je peux vous dire que le sang-mêlé crache du feu comme un dragon, et même la pluie qui commence à tomber ne peut l'éteindre, il est vachement remonté. L'air est lourd de menace et je sens mon cœur battre plus fort. — Pourquoi tu es... Je n'ai même pas vu le coup venir que je me retrouve au sol, le nez pété qui pisse du sang, cet abruti vient de me donner une belle droite. — Ruslan m'a tout raconté, je sais tout ! Comment tu as pu faire ça à ton meilleur ami, bâtard ! Hurle-t-il, sa voix résonnant dans la nuit. Je n'ai pas le temps de réfléchir à la merde qu'il vient de me sortir qu'il commence à me rouer de coups dans l'abdomen. J'ai mal mais j'encaisse, les coups me prenant le souffle. Quand je décide que j'ai assez supporté, j'esquive un de ces coups et me relève avec peine tout de même. — Qu'est-ce qu'il t'a dit ? Je lui demande en me tenant les côtes, ma voix tremblante de rage. — Ce que tu lui as fait, Erica, St Denis, tout ! Et je suis venu t'annoncer, sale monstre, que bientôt tu ne reverras plus la lumière du jour, il va te dénoncer demain même et tu iras en taule pour le restant de ta misérable vie ! Non, non et non ! Ruslan n'a pas fait ça, je sais, il n'aurait jamais pu, il est bien trop peureux pour le faire, pour parler. Je ne peux pas y croire, il ment, il... Je plonge mes yeux terrorisés dans ceux de Tony et ce qu'ils me disent me filent la chair de poule et je comprends que c'est bien vrai, effectivement Ruslan va me trahir, il va me détruire et je suis sûr que le sang-mêlé y est pour quelque chose, jamais mon petit Rus n'aurait eu l'idée de m'affronter seul, il est trop lâche. — C'est toi qui lui a mis cette idée dans la tête ? Ma voix est vacillante, elle peine à contenir la rage qui me brûle et Tony hoche la tête sans avoir froid aux yeux, il a un peu trop confiance ce chien. La tension est à son comble, je sens que quelque chose va exploser... — Oui, confirme-t-il avec défi, osant m'affronter du regard, ses yeux lançant des éclairs de haine. — Les porcs comme toi méritent de mourir, tu es répugnant ! Et là, je ne sais pas ce qui m'arrive, mais une vague de fureur m'envahit, me consumant tout entier. Je n'entends plus rien, juste le battement de mon cœur, mon sang qui oxygène mon cerveau, celui-ci me répétant en boucle : Ruslan va te détruire. Tu es répugnant. Les mots résonnent dans ma tête, me martelant l'esprit. Je ne vois plus rien, sauf ma fureur, elle est noire et rouge, une tempête qui ravage mon âme. Je ne sens plus rien, juste mon fiel qui déchire mon être, me laissant vide et détruit. Je suis perdu dans un océan de colère, incapable de me ressaisir, de me calmer. Tout ce que je vois, c'est Tony, son visage déformé par la haine, ses mots qui me lacèrent l'âme. Je suis à la limite de l'explosion, prêt à tout détruire, à tout anéantir. La tension est à son comble, je sens que quelque chose va exploser, que je vais perdre tout contrôle. Soudain, je saisis Tony, la cause de mes malheurs à venir, et le jette au sol. Je ne contrôle plus mon corps, possédé par une fureur aveugle. Mes doigts se resserrent autour de son cou, il se débat, me griffe, mais je résiste, drogué par l'amertume. Le tonnerre éclate, plus sévère que la première fois, la pluie tombe à torrent, complétant le tableau macabre que je peins de mes mains. Je continue à étouffer Tony, longuement, jusqu'à ce qu'il perde ses forces, ses bras s'affaissent, ses yeux se révulsent... Et plus rien. Tony est mort, et je l'ai tué. Je devrais paniquer, mais je reste calme, trop calme, et je pense seulement à me débarrasser de ce corps qui encombre ma terrasse. Mais avant, je contemple mon œuvre, et je trouve une étrange beauté dans la mort, une apaisante sublime. Puis, je cherche un moyen de cacher mon crime, et mes yeux tombent sur la voiture de Tony. Une idée me vient, et je me redresse, saisis le corps, le tire jusqu'à la voiture, le fais asseoir sur le siège passager, et nous quittons ma maison. On arrive sur une route déserte, mal éclairée, avec un bitume craquelé par les intempéries. Je descends, règle le siège conducteur pour ne pas éveiller les soupçons, installe Tony, et boucle sa ceinture comme si c'était lui qui conduisait. Puis, je coupe les freins avec une pince et retourne à la voiture. Avant de l'enclencher, une idée diabolique me vient, et un sourire assombri ma figure. Je sors la rose noire de ma poche et la place dans la boîte à gants. En reculant, je m'éloigne de la voiture qui fonce droit devant, gagnant de la vitesse sur la route mouillée. Et comme si les anges des enfers me protégeaient, la voiture se renverse, prend feu, effaçant mon crime. Je m'enfuis vers une cabine, appelle les secours en déformant ma voix, et attends les sirènes des pompiers tapis dans l'herbe. Puis, je fais une halte dans une boutique, achète un téléphone prépayé et envoie un message à Ruslan : « chernaya roza, bezumnaya i toksichnaya lyubov' ». Il me répond rapidement, et je me réjouis de sa réaction. « Boris ? » Oui, c'est moi. Je détruis le téléphone et remonte la rue, repensant à mon père, celui que je déteste plus que ma mère et qui a semé en moi cette haine vorace que j'ai pour lui, moja czarna róża Ruslan Petrov
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