4

974 Words
Une fois assise dans le fauteuil, j'essaie tant bien que mal de garder un minimum de sérieux. Je prends nerveusement mon sac entre mes mains tremblantes et en sors mon CV. Celui que j'ai imprimé ce matin et qui est maintenant légèrement froissé. Pourtant, je l'avais soigneusement glissé entre le clavier et l'écran de mon ordinateur portable. Quelle honte. Je le lui tends avec un petit sourire gêné. Mais il ne le prend pas. Il se contente de s'adosser contre son bureau, qui doit probablement coûter plus cher que mon studio, puis croise tranquillement les mains devant lui. Il me dévisage. Pas méchamment. Juste... intensément. Je commence à me demander ce qu'il regarde exactement. Ma queue de cheval ? Mon mascara qui a peut-être coulé à cause de l'humidité ? Ou alors il se demande simplement ce que je fais dans son bureau. Il finit par parler. — Alors, pourquoi voulez-vous obtenir un poste chez nous, Mademoiselle Wells ? C'est impressionnant. Personne ne m'a jamais appelée par mon nom avec autant d'intensité. Pendant quelques secondes, mon cerveau me propose plusieurs réponses. Réponse A : Parce que je viens d'arriver en Italie pour prendre un nouveau départ et que j'ai besoin d'un travail pour payer mon loyer. Réponse B : Parce que je ne veux pas finir sous un pont, même si mon apparence actuelle laisse penser que j'y suis déjà. Je choisis une troisième option. La pire. — Je... euh... J'ai fait quelques recherches sur votre cabinet et votre domaine d'expertise m'a beaucoup impressionnée. Je sais que j'ai fait des études plus ou moins littéraires, mais j'aimerais explorer d'autres domaines... dont... le vôtre. Silence. Je réalise immédiatement que ce que je viens de dire ne veut absolument rien dire. Je suis ridicule. Cette situation est ridicule. Au moins, ça me fera une anecdote à raconter plus tard. Sous les ponts d'Italie. Sandro hausse légèrement un sourcil et ramène une main près de sa bouche. Pendant une seconde, je crois qu'il essaie de cacher un sourire. Il se moque de moi ? Non. Impossible. Enfin... j'espère. Il baisse finalement sa main et reprend, parfaitement sérieux. — Je vois que vous avez travaillé comme serveuse dans trois restaurants différents pendant... cinq ans. Il baisse les yeux vers mon CV. — Et que vous avez effectué deux stages en librairie, un en bibliothèque et un autre dans une maison d'édition. — Oui... en effet. Je hoche doucement la tête. Je ne sais pas pourquoi, mais soudain, j'ai l'impression d'être interrogée par un juge. Et vu le métier qu'il exerce, ce n'est peut-être pas si loin de la réalité. Il relève les yeux vers moi. — Je ne vous comprends pas, Mademoiselle Wells. Aïe. Ça commence bien. — Vous avez fait des études dans les métiers du livre, ce que je trouve intéressant. Mais vos principales expériences professionnelles sont dans la restauration. Et maintenant, vous venez postuler dans un cabinet spécialisé en droit des affaires. Il marque une pause. — Si je vous accepte à ce poste, qu'est-ce qui me dit que dans six mois, vous ne déciderez pas que vous voulez vous intéresser à... je ne sais pas, l'architecture ? Je manque de m'étouffer. Il ne connaît visiblement pas le concept de personne polyvalente. Je prends une inspiration. Il faut que je réponde. Je dois dire quelque chose. N'importe quoi. — Le dernier restaurant où j'ai travaillé faisait aussi librairie. Il me regarde. Un sourcil se lève lentement. — Ah oui. Ça change tout. Son ton est tellement ironique que je sens mes joues chauffer. Très bien. Très, très bien. Je me redresse dans mon fauteuil et rassemble le peu de dignité qu'il me reste. — Écoutez, Maître Sandro, je sais que mon CV n'est pas comme les autres CV que vous recevez ici. Mais je vous rappelle que c'est vous qui m'avez appelée pour un entretien. Je pose mes mains sur mes genoux pour éviter qu'il voie qu'elles tremblent encore. — Donc, si vous m'avez convoquée uniquement pour vous moquer de mon parcours, je préfère m'en aller tout de suite. Un silence s'installe. Et surtout, suivre le conseil de Camille... Je garde cette dernière pensée pour moi. Sandro me fixe quelques secondes. Puis il soupire et se redresse enfin. — Non. Il prend mon CV et le regarde une dernière fois. — J'ai un poste pour vous. Mon cœur fait un bond. — Un poste de documentaliste juridique. Je cligne des yeux. Documentaliste juridique. Je prends. Oui. Je prends. Même si je ne sais pas encore exactement ce que je suis censée faire, je prends. — Très bien. Ce poste m'intéresse, dis-je d'une voix beaucoup moins assurée que je ne l'aurais voulu. Il me regarde encore quelques secondes avant de poursuivre. — J'ai vu sur votre CV que vous maîtrisez les techniques d'indexation, de recherche avancée et de gestion de l'information. — En effet. Cette fois, ma voix est un peu plus assurée. Il acquiesce. — Vos tâches sont simples. Veille juridique constante, alimentation des bases de données internes, traitement des abonnements numériques et papier, et recherches documentaires complexes pour aider les avocats dans leurs dossiers. Je hoche la tête. — Bien entendu. Il pose mon CV sur son bureau. — Parfait. Il se lève. Je me demande encore si l'entretien est réellement terminé ou si une autre épreuve va surgir de nulle part. — Vous commencez lundi. Je reste silencieuse une seconde. Lundi ? — Camille va vous faire visiter les locaux. Je me lève à mon tour, encore un peu sonnée. Je viens vraiment de décrocher un travail ? Après dix jours en Italie ? Avec ce CV ? Et surtout... après être arrivée ici trempée, en retard et avec un chignon qui a failli me coûter ma dignité ? Je crois que je viens de vivre l'entretien le plus étrange de ma vie.
Free reading for new users
Scan code to download app
Facebookexpand_more
  • author-avatar
    Writer
  • chap_listContents
  • likeADD