II

1026 Words
II– Un cas remarquable ! Un cas tout à fait remarquable ! C’était le mot favori du docteur Le Mirec chaque fois qu’on lui parlait du petit étranger. Il avait, en effet constaté, à la suite de nombreux essais et observations, que l’enfant, ni sourd-muet ni idiot, comme il l’avait déclaré le premier jour, avait perdu néanmoins l’usage de la parole. Mais, cependant, il était capable de l’acquérir – ou de le recouvrer – comme il le fut démontré bientôt, lorsqu’on le vit s’attacher à répéter les mots prononcés autour de lui, ainsi qu’aurait pu le faire un tout petit enfant. Mais ses progrès étaient extrêmement rapides. C’était un petit être d’une rare intelligence. Son regard avait une expression profonde et très droite. Il semblait doux, bien élevé. À tous les membres de la famille Orguin et au bon docteur, il témoignait une affection peu démonstrative, mais singulièrement forte. Jocelyne était sa préférée. De son côté, la petite fille s’ingéniait à trouver ce qui pouvait faire plaisir à Gonzague, car, dans l’ignorance de son vrai nom, on lui avait donné celui du commandant. La justice ne découvrait toujours aucune piste. M. Orguin avait fait paraître, dans de nombreux journaux français et étrangers, la photographie de l’enfant, avec une notice relatant les circonstances dans lesquelles il l’avait découvert. Mais l’ombre demeurait toujours aussi impénétrable autour du mystère. Était-ce un abandon criminel ? Il y avait tout lieu de le croire. D’après l’opinion du docteur Le Mirec, corroborée par ceux de ses confrères qui avaient examiné l’enfant, celui-ci avait dû être endormi à l’aide de quelque narcotique mystérieux qui lui avait enlevé tout souvenir du passé, avec l’usage de la parole. Et même lorsque Gonzague, au bout de très peu de temps, fut arrivé à parler aussi correctement que ceux qui l’entouraient, sans le plus léger accent dénonçant un étranger, il ne retrouva jamais, ne fût-ce que l’espace de quelques secondes, la mémoire de toute sa vie antérieure à son réveil dans la maison Orguin. Quand il fut bien évident que l’on ne parviendrait probablement jamais à faire la lumière sur cette énigme, le commandant, qui allait partir pour une croisière dans les mers de Chine, dit à sa femme : – Guénola, que ferons-nous de ce petit ? Elle sourît en le regardant avec une malice émue : – Naturellement, Gonzague, nous allons le confier à l’Assistance publique ! Il se mit à rire : – Oui, naturellement ! Qui serait la plus désolée, si ce n’est ma chère Guénola, déjà si attachée à cet enfant ? – Et mon bon Gonzague, qui serait marri de ne plus le retrouver à son retour de Chine ! – Oui, je l’avoue, je l’aime ce bambin. Il est charmant. Goulven et Jocelyne en raffolent. Mais... nous ne sommes pas riches, Guénola ! – Bah ! s’il y en a pour deux, il y en aura pour trois, mon ami ! Je ferai des prodiges d’économie, vous verrez. Et j’ai idée que ce petit Gonzague, si intelligent et si bon, nous fera honneur. L’étranger se trouva donc définitivement adopté au foyer des Orguin. On le baptisa sous conditions et on l’instruisit pour sa première communion, qu’il fit avec une grande ferveur. Au mois d’octobre, Mme Orguin le conduisit avec Goulven à Vannes, au collège des Pères, dont il devint bien vite un des plus brillants élèves. Il aimait ardemment le travail, et ce fut pour Goulven, un peu paresseux, une très salutaire émulation. Sa santé se fortifiait, il devenait un beau garçonnet, mince et nerveux, très distingué de physionomie et d’allure. Son type anglais et son apparence aristocratique le faisaient surnommer « le petit lord ». Sa nature était un peu froide à l’égard des étrangers et assez fière. Il n’ignorait pas à quel titre il se trouvait chez les Orguin. Le commandant avait jugé préférable de lui faire connaître sa position, afin d’éviter plus tard une révélation qui serait plus pénible encore pour l’adolescent ou le jeune homme que pour l’enfant sans expérience de la vie. Mais Gonzague en souffrait néanmoins vivement : dans son cœur, qui regrettait confusément de ne pas tenir aux Orguin par les liens du sang, et dans son orgueil, à la pensée qu’il n’était qu’un enfant trouvé. Il fût facilement devenu un peu farouche et misanthrope sans le joyeux Goulven et sans les tendres encouragements de Mme Orguin et de Jocelyne. Mais, surtout, la religion devait l’aider, de plus en plus, à vaincre cette susceptibilité si forte dont il souffrait profondément. C’était d’ailleurs une petite âme énergique, très loyale et pétrie de délicatesse. Il ne savait qu’imaginer pour témoigner sa reconnaissance à ses protecteurs, sans phrases, sans grandes démonstrations, et il était toujours le premier à s’offrir lorsque l’un d’eux avait besoin de quelque service. – Vers quelle carrière veux-tu te diriger, Gonzague ? demanda un jour le commandant au retour d’une de ses croisières. Le garçonnet répondit résolument : – J’en voudrais une où je puisse gagner de l’argent de bonne heure, afin de ne pas être trop longtemps à votre charge. – Ça, mon petit, ça ne te regarde pas ! riposta M. Orguin. Nous te considérons comme notre fils et nous entendons que tu choisisses en toute liberté d’esprit. Nous serions très mécontents et très froissés que tu agisses autrement. C’est compris, hein ? Gonzague, très ému, fit un signe affirmatif. Après quoi, le commandant répéta sa question, – J’aimerais beaucoup être ingénieur, répondit Gonzague sans hésitation. – Très bien. ! J’espère que tu réussiras, car les mathématiques sont ton fort. Travaille ferme, mon petit, et nous verrons à attaquer Centrale ou Polytechnique, à ton choix. Jocelyne, qui se trouvait là, fit une petite moue et dit en secouant ses boucles brunes : – Pourquoi ne veux-tu pas être marin comme Goulven, ou bien encore officier ? C’est si joli ! – Non, je ne serai qu’un vulgaire pékin, Jocelyne, répondit-il en prenant sa petite main et en couvrant la fillette d’un regard affectueux. Je veux devenir très riche. – Pourquoi, Gonzague ? – Parce que je veux pouvoir donner plus tard, à maman et à toi, beaucoup de bien-être ! Je veux que vous soyez très heureuses et que vous ayez tout ce qui vous fait plaisir, au lieu de vous priver de bien des choses, comme vous êtes obligées de le faire. Jocelyne lui sauta au cou avec cette spontanéité qui la rendait si charmante : – Que tu es gentil, Gonzague ! Mais vois-tu, si tu as envie d’être officier, il ne faut pas penser à nous. Bientôt, je pourrai travailler pour gagner ma vie et, alors, maman se reposera, et je lui paierai des robes neuves et nous prendrons une autre bonne. Gonzague, qui avait déjà quelque peu plus d’expérience, sourit en répliquant : – Petite sœur, c’est mon rôle, cela, et, s’il plaît à Dieu, c’est moi qui changerai votre existence.
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